I. Paroles de Gladstone en
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parlement fut appelé à voter la prolongation de <L l'Acte de rébellion » de 1798, aggravé d'un nouveau bill de répression. De leur côté, les catholiques ne gagnèrent rien au changement. Et pourtant Pitt avait été sincère en leur promettant l'émancipation en échange de l'Union ; sa bonne volonté se brisa devant l'obstination du roi. A aucun prix, Georges III ne voulait, disait-il, forfaire au serment de son sacre. Il était prêt à sacrifier tous les ministères à ses convictions protestantes.
Quelques glorieux vaincus de 179S, officiers des Irlandais- Unis, songèrent alors à tenter un suprême effort par les armes pour arracher violemment leur patrie à l'Angleterre. A leur tête se trouvait Robert Emmet, jeune homme plein d'avenir, grand orateur. Il conçut le plan audacieux de s'emparer de Dublin et de lever 100,000 insurgés qu'aurait appuyés Bonaparte avec lequel il eut des conférences.
Des hommes distingués se joignirent à lui ; c'étaient Fitz Gerald, Hamilton Rowan, Delany, John Allen, Byrne de Herford, Wan Dowdall, lord Dunsany, le général Russell, et d'autres encore; mais au jour de l'exécution du complot — le 23 juillet 1803 — les conjurés ne purent s'entendre, le temps se passa en discussions, et le secret, gardé durant plusieurs mois par des milliers de personnes, transpira. Emmet, apprenant avec désespoir que les troupes averties prenaient position, voulut du moins essayer d'enlever le château de Dublin ; quelques centaines d'hommes, la plupart ivres, le suivirent, massacrèrent des passants inoffensifs et furent repoussés laissant leur chef aux mains des Anglais. Robert avait espéré soulever la population par son exemple,mais les gens de Dublin,voyant l'insuccès de sa tentative, ne bougèrent pas. Deux jours après, Emmet périssait sur l'échafaud avec le général Russel. Cette généreuse entreprise trop légèrement conçue, entraîna de nouvelles répressions, la suspension de YJiabeas corpus, l'état de siège et les chevauchées infernales de la yeonianry. Elle fortifia le gouvernement, consolida la chaîne de l'Union que les conspirateurs voulaient briser, et découragea définitivement la résistance armée. L'Irlande devait apprendre à vaincre par d'autres moyens, ou se résigner à la servitude.
Le seul tort de Robert Emmet, c'est de n'avoir pas réussi ; et sa gloire, c'est d'avoir osé. Il méritait d'être suivi, et pour avoir donné sa vie héroïquement, comme Curtius, il demeure une des plus nobles figures de l'Irlande.
Depuis l'organisation des défenseurs, un comité catholique existait toujours à Dublin, Sous la présidence de John Keogh, il travaillait en silence et dans l'ombre, et trouvait un appui dans le petit nombre de protestants libéraux non enrichis aux dépens des catholiques, ayant par conséquent peu d'intérêt à les haïr. A John Keogh est due l'initiative de la résistance légale adoptée par O'Connell. La longue guerre commencée sous Henri II entrait dans cette phase toute moderne, où la presse et l'association remplaceront l'action des clans soulevés et le fusil des Irlandais-Unis. Ainsi l'Angleterre qui spéculait sur la rébellion, n'aurait plus de motifs d'en revenir aux procédés de la conquête barbare. Des pétitions et des suppliques où les catholiques faisaient valoir leurs droits se couvrirent de signatures. Ils étaient disposés, disaient-ils, à ne plus parler de l'Union, pourvu qu'on leur accordât l'émancipation.
Mais sur cette question, le roi, au milieu de ses accès intermittents de démence, trouvait assez de lucidité pour demeurer inflexible. Le mouvement n'en continuait pas moins, agitant les esprits et réveillant les courages ; il trouvait même de l'écho chez les protestants. Un poète anglais, Schelley, vint mettre l'enthousiasme de sa jeunesse et sa plume au service de la verte Érin et des catholiques.
L'âme de cette agitation devait être O'Connell.
Ce puissant avocat, à l'étroit dans un prétoire, semblait marqué de Dieu pour gagner une cause perdue sur les champs de bataille.
A partir de ce moment, l'histoire d'Irlande gravite autour de lui, il la remplit, il la domine. O'Connell est un vigoureux épanouissement du génie celtique éclairé par la foi. Le souffle des persécutions avait bien pu briser le vieux chêne milésien, disperser ses rameaux glandulés sur la terre d'exil, ce nouveau rejeton attestait la force de sa sève.
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Descendant des chefs de clan de Darrynane et remontant par tradition jusqu'à Conary II qui régnait au IIP siècle, il appartenait à une de ces trop nombreuses familles obligées de manger le pain du travail sur leurs terres confisquées à l'époque de Cromwell. Son père Morgan était fermier d'un collège protestant ('). Il avait épousé Kate O'Mullane, Irlandaise de race, dont il eut dix enfants. Daniel fut l'aîné. Dès son jeune âge, on put l'initier à l'oppression de sa patrie : ne l'avait-il pas sous les yeux tous les jours dans l'image de son père menant la charrue, sur le sol où ses ancêtres possédaient dix-neuf domaines ? Ne pesait-elle pas sur son âme à la vue des ministres de JésUS-Christ traqués comme des fauves, et de ces instituteurs errants qui venaient l'instruire en secret pour une aumône ? En vérité, les lois pénales ne manquaient pas de sagesse diabolique ; O'Connell, condamné à l'ignorance, qu'eût-il été pour l'Irlande .'' Probablement un obscur chef de rebelles destiné à grossir le nombre des victimes de la loi martiale.
Le jeune Daniel ne fut ni un enfant prodige, ni un enfant précoce. Deux faits cependant le révélèrent. Vers l'âge de cinq ans il apprit l'alphabet en une heure pour reconnaître l'attention d'un vieux maître d'école qui avait peigné sa chevelure ébouriffée sans lui faire de mal. Une autre fois, il avait alors neuf ans, on causait avec chaleur autour de lui des événements du jour. L'enfant, couché dans un fauteuil, paraissait plongé dans une méditation profonde ; comme on lui demanda ce qui l'occupait ainsi : « Moi aussi je ferai parler de moi, dans le monde», répondit-il.
La permission d'ouvrir des écoles fut donnée aux catholiques à l'époque oia Daniel atteignit sa treizième année. Pendant quelque temps il suivit les leçons d'un prêtre, puis on dut songer à son avenir. Morgan avait un frère aîné, Maurice O'Connell, qui possédait un débris de l'héritage paternel à Darrynane et jouissait d'une certaine aisance. C'était un original, très irlandais, qui se faisait prendre après dîner par son charpentier^ la mesure de son cercueil. N'ayant
I. Le général comte O'Connell, oncle du Libérateur, commandait sous Louis XVI a brigade Irlandaise au service delà France.
pas d'enfants, il adopta Daniel et l'un de ses frères. Celui-ci ' devint plus tard ofîficier de marine, et mourut jeune.
L'intervention de cet oncle permit au futur libérateur de suivre sa voie. Il fut envoyé avec son frère au collège des Jésuites à Liège, puis à Louvain, à Saint-Omer et enfin à Douai. Daniel se prit d'ardeur pour le travail, par crainte de se voir inférieur aux autres. Il était fier, orgueilleux, du reste gai, et passionné pour les exercices du corps. De sa race fouettée par les persécutions, il tenait une foi profonde, absente de respect humain. Sa mémoire était prodigieuse, et le génie irlandais se reconnaissait dans son esprit pénétrant porté aux saillies, ainsi qu'à la richesse de son imagination. Avec ces facultés développées par le travail, ses succès furent tels que le Père Recteur écrivait en 1792 à son oncle : « Ou « je me trompe comme je ne me suis jamais trompé,ou l'aîné « des deux frères est appelé à jouer un rôle remarquable dans « la société. »
Sans la religion, ce rôle eût pu être néfaste. Lui aussi s'était un moment enivré des senteurs capiteuses qui traversaient alors l'atmosphère de France. La liberté, comme elle devait parler au cœur de l'Irlandais ! Car le régime féodal qu'était-ce pour lui, sinon un chevalet monstrueux, oti Normands et Saxons avaient couché les institutions celtiques ? Vint l'heure où les principes de 89 transformèrent la France catholique en une nouvelle Irlande. Alors O'Connell s'attacha davantage aux doctrines de l'Eglise, et conçut une horreur sans mesure pour les excès révolutionnaires.
Il fallut ce modérateur à l'âme d'un chef populaire en qui les ardeurs et les haines de l'Irlandais brûlaient avec une force décuplée par le génie, au moment où la révolte devenait un piège que l'Angleterre tendait à l'île-sœur.
Revenu dans sa patrie on crut un instant que Daniel entrerait au séminaire. Dans toute famille irlandaise qui possède plusieurs fils, il est de tradition d'en donner un au Seigneur ; et, si elle est pauvre, le jeune homme honoré de la vocation sacerdotale se fait mendiant pour recueillir l'argent nécessaire à ses études. Mais Daniel O'Connell « se sentait « trop de chair et de sang pour porter dignement la robe de
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« prêtre », écrit de lui son ami Scheil. En 1793,1e barreau s'ou- I vrit aux catholiques. Il y entra. L'instinct qui attirait Napoléon vers l'artillerie le poussait à fouiller à fond cet arsenal des lois anglaises où tant d'armes avaient été forgées contre sa patrie. A Londres, l'étudiant en droit, joyeux compagnon, rude canotier, fut encore un travailleur. Il fréquentait assidûment, par goût, les séances de la chambre des communes. Les livres et l'exercice au grand air restèrent ses passions favorites. On ne lui connut que deux luxes dans tout le cours de son existence, sa bibliothèque et son attirail de chasse. Nature vigoureuse, équilibrée, trempée pour l'obstacle, il avait pour épanouir ses ressources un de ces beaux tempéraments sanguins des races primitives non altérées par le nervosisme des civilisations modernes.
Au barreau, le jeune avocat papiste, toujours caustique et souvent poète, sut colorer et même égayer de froids et monotones débats. On finit par lui savoir gré de transformer en éclats de rire les traditionnels bâillements de la cour et du jury. Mais sa science le rangea bientôt parmi les jurisconsultes ; quant à la politique wigh ou torie ('), il ne s'en souciait guère. Avant tout il était catholique. Et sa grande force est là. La cause de l'Eglise domine tous les partis, et leur attachement à cette cause leur crée une légitimité.
Cependant, en 1797, ce jeune homme enthousiaste, partageant en cela l'illusion de plusieurs, devint franc-maçon,comme Silvio Pellico se fit carbonaro. « Avant que la sentence de «l'Eglise ne fût connue en Irlande, j'étais maître de loge, «écrit-il. Du reste, la maçonnerie, croit-il devoir ajouter, « excepté ses serments, n'a pas eu de mauvaise direction en « Irlande. »
C'est que la loge connaissait son monde dans la verte Erin. De nos jours, au lieu de lui délivrer ce banal certificat d'honnête fille, O'Connell lui eût asséné un maître coup de massue.
I. Les Tories: partisans du pouvoir royal, aristocrates, conservateurs, ennemis de toute réforme soit dans l'Eglise établie, soit dans l'État.
Les Wl;:;!^ professent des principes oppDsés; ce sont les démocrates, les partisans de la liberté.
S'il a joué un rôle dans le parti des Irlandais-Unis, il doit avoir été bien obscur. On prétend même qu'il aurait servi avec Grattan dans la Yeomanry et qu'à l'occasion il s'interposa entre les victimes et les bourreaux. D'un O'Connell militaire, pas de traces dans l'histoire. Pendant le soulèvement de 1798,11 faisait ses débuts comme avocat. Par vocation il répugnait aux luttes armées ; et les conspirations patriotiques lui apprirent, disait-il plus tard, « à ne pas avoir de secrets en politique.» Il n'en est pas moins vrai, qu'après une suite de héros tombés dans leur sang, à côté d'Emmet, Wolf-Tone, Murphy, Saersfield et, dans les lointains du passé, tous ces chefs de tribu dressés contre l'Angleterre l'épée à la main, il faut du temps pour voir se dégager la figure d'un homme entouré de dossiers et obstinément retranché dans la légalité. Mais à mesure que s'accomplit son œuvre, il grandit; vers la fin de sa vie il apparaît comme un géant.
Avec le XIX^ siècle s'ouvre sa carrière politique. A son gré il va soulever un océan de cinq millions d'âmes et oser lui dire, les digues rompues : Vous n'irez pas plus loin. Vers l'âge de 28 ans, il épousa contre le gré de son oncle, sa cousine Marie O'Connell, fille d'un médecin. Elle exerça sur lui une grande et douce influence. Comme elle était sans fortune, O'Connell dut vivre de son travail. Et pour montrer ce qu'était ce travail, disons en passant que ses honoraires d'avocat montèrent en peu de temps de 100 guinées au chiffre éloquent de 9000 livres.
Depuis l'Union, le mouvement catholique se fortifiait de l'adhésion des classes industrielles et des municipalités frappées dans leurs intérêts. En effet les richesses et le commerce de l'Irlande refluaient en Angleterre. Dublin devenait une I ville morte où l'herbe poussait ; un homme politique, connu ' pour sa modération, résumait publiquement en ces termes la i situation du pays : <L Notre dette est plus que décuplée, les [ commodités ordinaires de la vie ont disparu ; nous tombons î dans la mendicité ; le pauvre peuple est harassé par des persécutions cruelles, et le gouvernement n'aura bientôt plus que deux agents : le collecteur des taxes et le bourreau. »
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Une nouvelle question avait surgi, question capitale où l'intérêt des âmes était en jeu. Depuis deux siècles, par une monstrueuse fiction légale, la religion catholique était censée ne plus exister en Irlande. Ignorait-on que lui donner des martyrs, c'était la rendre indestructible? Ces prêtres et ces évêques,on avait pu les pendre et les couper en quartiers sans venir à bout de les arracher de l'autel. Et maintenant, en face de l'église hérétique vautrée dans les bénéfices, se tenait debout dans son ordre hiérarchique, un clergé vivant des dons volontaires d'un peuple rongé par la misère. C'est encore une gloire de l'Irlande d'avoir partagé son dernier morceau de pain avec ses prêtres et de ne pas marchander son or aux temples de JésUS-Christ. Ce clergé qu'elle ne pouvait anéantir, l'Angleterre résolut de s'en emparer. La ruse des Césars après leur violence. On promit aux catholiques de reconnaître officiellement et de subsidier leur culte, à condition que le Saint-Siège ne pourrait plus nommer d'évêques sans l'agrément — le veto — du ministère britannique. Il y eut quelque hésitation. C'est qu'on entrevoyait le retour des anciennes splendeurs liturgiques, les églises relevées de leurs ruines envoyant dans les airs ces éloquentes sonneries de cloches dont le silence pèse si tristement sur l'âme des croyants. Les représentants des vieilles familles, ayant à leur tête lord Fingall, se montraient favorables au veto, mais le clergé et ce qu'on peut appeler la démocratie, préférait « la persécution à la sujétion de ses prêtres ». Quelques années plus tard cette question du veto remua le pays. Nous y reviendrons.
En 1810, l'action du comité catholique commençait à inspirer des inquiétudes au gouvernement anglais. A la politique prudente de Fingall et de John Keogh qui voulait garder « un digne silence », O' Connell avait opposé ce mot d'ordre : « Agitez ! agitez ! » Et l'agitation commença par un vaste pétitionnement en faveur de l'émancipation, et l'envoi d'une adresse au prince de Galles, devenu régent du royaume depuis la folie de Georges III. Or ce prince ne voulut pas même recevoir les délégués porteurs de l'adresse. On le croyait pourtant favorable à la cause irlandaise. En pro-
mettant beaucoup autrefois, pour ne rien tenir une fois sur le trône, il avait joué tout simplement envers l'île-sœur le rôle traditionnel des héritiers présomptifs de la couronne. Son ministère se chargea de faire cesser les doléances importunes de l'Irlande en la bâillonnant. Il s'arma de vieilles lois tombées en désuétude pour dissoudre le comité catholique et poursuivre les journaux opposés à l'Union. O'Connell reporta la lutte sur le terrain des meetings et dans l'enceinte des tribunaux, deux théâtres où son son rôle devenait éclatant.
Ceux qui l'entendaient dans les assemblées populaires, ne pouvaient l'oublier. Son éloquence sans égale laissait une impression que le romancier Buwler Lytton a fixée plus tard dans ces beaux vers :
Une fois à ma vue le géant fut ainsi donné; — ayant pour mur, l'espace, et pour toit le ciel sans bornes. — A ses pieds, l'océan d'hommes se déroulait, — et flot sur flot, courait au loin dans l'espace. — Il me sembla qu'aucun clairon n'aurait pu envoyer ses sons — même à la moitié des masses ainsi rangées. — Et comme je pensais ainsi, le son sonore monta — comme vole la cloche argentine à la tour d'église; — et souple et clair sur les ondes légères de l'air, — il glissait avec l'aisance d'un oiseau — et parvenu au dernier rang de ce vaste auditoire, — il jouait sans effort avec toute ardente passion ; — tantôt soulevant les clameurs, tantôt soulevant les murmures — et rires et sanglots lui répondaient à son gré.
S'adressant aux pharisiens orangistes : « O braves chrétiens, « s'écriait-il avec amertume, vous qui la Bible d'une main, « l'épée et la torche de l'autre, n'avez laissé derrière vous que « des traces de ruine et de sang, vous amassez maintenant « des calomnies contre nous, que vous avez commencé par « massacrer. Toutes vos paroles, toutes vos actions me dé- « montrent assez que c'est le pouvoir et non la volonté qui « vous manque pour faire revivre les jours de Cromwell ! »
Il devint le défenseur attitré, le chevalier des pauvres tenanciers, des prêtres, des religieux. « Je suis l'avocat d'office des couvents, disait-il; ils me paient mes honoraires par une prière. » Un jour apprenant que des paysans catholiques faussement accusés de tentative d'assassinat, allaient être condamnés sans défense,il interrompt une partie de chasse,
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fait cinquante lieues en poste par de mauvais chemins, tombe à l'improviste au milieu du tribunal de Cork, écoute le réquisitoire du Sollicitor-général tout en déjeunant à la hâte entre deux avocats qui le mettaient rapidement au courant de l'affaire, puis sans préparation, il entame un chaleureux plaidoyer qui impressionne le jury, trouble le ministère public et entraîne l'acquittement de ses clients. Le lendemain il court rejoindre ses compagnons de chasse.
Cette fulgurante pénétration d'esprit se traduisit dans une autre circonstance : Quelqu'un le consultait sur une question de droit fort embrouillée. O'Connell, absorbé dans la lecture de plusieurs dossiers semblait ne prêter aucune attention aux paroles de son interlocuteur. Celui-ci s'arrêta et voulut | discrètement se retirer. — « Mais continuez donc ! lui dit l'avocat, si vous aviez autant à faire que moi, vous auriez appris depuis longtemps à faire deux choses à la fois. » Puis il répéta mot pour mot ce que son client venait de lui soumettre, et donna son avis magistralement.
Je ne sais quel penseur a dit : « le génie, c'est le travail. » O' Connell fut un infatigable laboureur du champ fertile que Dieu lui avait départi. Son talent non enfoui a produit au centuple. C'est là le secret de sa gloire humaine et son titre peut-être à l'éternelle récompense.
Sa vie intime était réglée comme celle des moines, et basée sur la prière. Tous les jours il méditait et disait son bréviaire ('). Debout à quatre heures du matin, sa première action est pour Jésus-Christ ; il entend la messe; ensuite il se plonge dans l'étude, ayant sous les yeux les montagnes vaporeuses du lointain, les rochers moussus du rivage et une vielle tour ronde, recueillie dans les mystères de son origine au bord de l'Atlantique. Cette matinale partie de la journée baigne son âme de lumière et de vigueur. Vers 8 heures il déjeune; à 11 heures, il descend dans la lice avec une suite de clients et d'avoués, et le voilà, au banc de la défense, dardant ses traits acérés sur le Procureur général. Les plaidoyers finis, le comité catholique et les meetings le réclament. Rentré chez lui, il dîne en famille, reprend son travail à