‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 53 sur 90 · I. Nemours Godré, O'Connell, sa vie, son œuvre, p · texte numérisé non relu

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lègues le portaient à venger leur honneur outragé, parce qu'il mouchait une chandelle à quinze pas, d'un coup de pistolet.

O'Connell lui répondit par la lettre suivante :

« Monsieur — Je crois devoir vous informer qu'en raison « de la façon calomnieuse dont la religion et le caractère des « catholiques d'Irlande sont traités dans la corporation, les « termes qu'on m'attribue, si vifs qu'ils soient, ne peuvent « dépasser les sentiments de mépris que m'inspire le conseil « en tant que corporation — bien que sans doute il contienne « nombre de gens honorables — dont la conduite individuelle « (je le déplore) doit se confondre avec celle du corps en- « tier. »

A la suite de cette missive.d'Esterre menaça publiquement son adversaire de sa cravache. Tout Dublin fut en rumeur. 0'Connell,poussé à bout, désigna ses témoins, et circonstance redoutable, on choisit le pistolet.Le jour de la rencontre, il fut d'un calme étonnant. La voiture qui le menait au rendezvous ayant manqué verser : « Ce coquin de cocher, dit-il à son frère, n'a vraiment aucun souci de la vie humaine. » D'Esterre devait tirer le premier. Dieu voulut qu'il manquât. La balle d'O'Connell frappa son adversaire à l'aîne, et quelques jours après d'Esterre expirait. O'Connel faillit avoir une seconde affaire avec Robert Peel, le secrétaire d'État, pour l'avoir appelé dans une réunion : orange Peel (pelure à! orange). Le mot fit fortune. Peel se vengea en parlant de l'agitateur en termes inconvenants, dans la chambre des communes. 11 en résulta un échange de témoins, mais la justice intervint cette fois avec rigueur,et le duel n'eut pas lieu.

Depuis lors, ce grand chrétien ne se laissa plus entraîner à violer les prescriptions canoniques. La mort du malheureux d'Esterre lui pesa toute sa vie sur le cœur. Il saisissait avec ardeur les occasions que Dieu lui offrait de réparer sa faute. Quand un ennemi osait publiquement le traiter de « lâche» etd'«infâme »:« Mon Dieu ! » s'écriait-il, « que ces outrages et « ces affronts que j'endure soient une expiation du sang que «j'ai versé ! » Il n'entrait plus dans une église sans ganter de noir sa main droite, en signe de pénitence et de deuil. D'Esterre n'était pas riche. O'Connell paya une pension à

ses enfants, et plaida pour sa veuve un procès important, qu'il gagna, sans vouloir accepter aucune rétribution.

Jusqu'en 1821, l'agitateur dut s'employer à stimuler le courage languissant de ses amis : dans ses lettres et ses manifestes, il leur répétait ce refrein d'un vieux chant irlandais : « Esclaves héréditaires, ne savez-vous pas que pour être libres, il vous faut savoir frapper ? »

Cette année-là pourtant, la Chambre des Communes, encore sous l'influence de Grattan et convaincue par l'éloquence et les raisons de Plunkett et de Canning, voulut faire œuvre de justice ; et elle avait l'appui des protestants libéraux d'Angleterre. Deux bills importants furent votés, à onze voix de majorité ; le premier, le relief-bill, déclarait les catholiques aptes à remplir tous les emplois publics sauf celui de chancelier d'Angleterre et de lord lieutenant d'Irlande ; le second demandait aux prêtres un serment qui ne pouvait faire naître chez eux aucun scrupule de conscience. Mais la Chambre des Lords, inflexible, repoussa ces propositions, et la situation des catholiques ne fut pas modifiée. Le rejet du relief-bill causa une telle exaspération en Irlande que le ministère, pour la calmer, crut devoir lui envoyer comme vice-roi un homme modéré, ami des catholiques, lord Weilesley; il se fit huer en plein théâtre par les orangistes, auxquels il avait interdit de célébrer l'anniversaire de la bataille de la Boyne. Le vote des Communes, malgré l'échec du bill à la Chambre Haute, avait une portée des plus sérieuses : il indiquait un nouveau courant de l'opinion publique.

O'Connell tourna un moment son espoir vers le roi, car il prit fantaisie à Georges IV de visiter l'Irlande pour se concilier, disait-il, ses sujets catholiques. Quatre jours après la mort de la reine, en 1821, il faisait son entrée à Dublin au milieu d'un enthousiasme celtique, auquel les ruines accumulées par ses prédécesseurs sur le trône donnaient un pénible démenti. Les catholiques, toujours généreux, oublièrent le passé pour lui dire dans une adresse : « Nous ne perdrons <i jamais l'heureux souvenir de votre résidence parmi nous... « Tandis que l'Angleterre fournit à Votre Majesté le secours « de ses richesses et de son commerce, nous, dans notre

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« pauvreté chevaleresque, nous sommes prêts, comme nous « l'avons toujours été, à vous offrir le noble tribut de notre « sang. Vous avez un soldat dans chacun de nous, et nos « vies sont à votre service pour la défense de votre trône et « des libertés qu'il protège. »

On vit O'Connell, à la tête d'une députation, offrir au roi une couronne de lauriers ; il se montra même assidu dans les antichambres et ne crut pas opportun de laisser entendre respectueusement cette vérité que l'on doit aux princes. Peut-être se faisait-il illusion sur les intentions libérales que l'on prêtait à Georges IV, ou plutôt.impressionnable et mobile comme ses compatriotes, se laissa-t-il séduire par une pompe royale inusitée en Irlande. Le roi que de copieuses rasades aidaient à l'attendrissement, fut touché jusqu'aux larmes de cet accès de loyalisme irlandais.

Ce fut un spectacle affligeant de voir la malheureuse Érin, « danser dans ses chaînes en l'honneur de Vitellius », selon l'énergique expression de Byron.(( Érin, — chantait-il dans son amère satire, — que la pauvre magnificence que peut te fournir ta ruine, orne tes palais... voici ton maître, viens lui baiser les pieds pour le remercier de ses refus... Sers le banquet royal... que le vin coule en ruisseaux autour du trône de ce roi de bacchanales, comme a coulé, comme doit couler encore le sang de tes enfants... »

O'Connell allait apprendre bientôt que le voyage de Georges IV était une promenade d'agrément ; au fond, le vieux roi se souciait de son <l Émeraude des mers » comme de sa femme défunte, qu'il venait de conduire au tombeau. Mais, contraste cruel avec les arcs de triomphe, les uniformes brodés, les banquets, en dehors de ces fêtes s'étalaient à perte de vue les haillons de la misère publique et apparaissait de nouveau le cercueil menaçant des White-boys. Pendant que s'illumine joyeusement le château de Dublin, l'incendie déchire les ténèbres à Tiperary, et les sinistres hommes blancs sont là, refoulant dans les flammes dix-sept personnes vouées à leur vengeance.

O'Connell ne compta plus que sur lui-même et l'aide de Dieu pour libérer l'Irlande. Dans un voyage qu'il fit aux

Pyrénées, il mûrit le plan d'une vaste association qui devait englober les forces vives de son pays et marcher à la conquête de l'émancipation par les moyens légaux. Cette association, dirigée par un comité central, prenait le nom de catholique ; elle devait comprendre deux clarses de membres, les uns taxés à une livre sterling, les autres à un schelling par an. Les premiers seuls feraient partie du comité. Restait à vaincre les obstacles. Là ou Wolf-Tone recrutait des régiments avec leurs cadres, O'Connell rencontra l'indifférence générale ; le comité dut suspendre plusieurs fois ses séances, faute de pouvoir réunir les dix membres dont il se composait. Depuis un demi-siècle, par besoin de repos ou découragement, les hauts dignitaires de l'Église et les descendants des anciennes familles nobles demeuraient spectateurs effacés des luttes de leur patrie.

A ceux qui objectaient à O'Connell les difficultés de son entreprise : « Si elle ne marche pas, répondait-il, je la ferai marcher ». L'insuccès éveilla son esprit organisateur. Une longue oppression semble avoir tourné le génie inventif des Irlandais vers la conspiration. Ils y excellent, et leur nature s'y prête. Le plan de l'Association catholique fut modifié et développé de manière à atteindre les villages les plus reculés et à tirer des ressources de la misère des paysans. Sous le nom de rente mensuelle de Vémancipation, il fît adopter le règlement que voici:

« Il sera nommé dans chaque paroisse au moins trois et au plus douze personnes chargées de recueillir des souscriptions.

« Un rapport mensuel sera présenté à l'association sur le montant des souscriptions et le développement que prendra ce système dans les paroisses.

« On publiera le nom des souscripteurs à moins qu'ils ne désirent rester inconnus.

« Un comité composé de 21 personnes présidera à l'emploi des fonds.

« La souscription mensuelle pourra varier de deux sous à cinquante, mais ne pourra excéder cette dernière somme.

Chaque curé de village se fît percepteur. C'est chez eux

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qu'on signait les pétitions, chez eux qu'on payait l'impôt. Tous ceux qui purent verser deux liards par semaine étaient membres de l'association, et leur nom était inscrit sur un registre.

Ce plan était simple et grandiose. Il eut des résultats formidables. Reliés entr'eux par les fils d'un vaste réseau, les catholiques sentirent une force inconnue se dégager de leur masse devenue compacte. Comme un fluide électrique, les appels et le mot d'ordre du comité central parcouraient ce réseau, galvanisant les cœurs au passage. La devise : « Tous pour un, un pour tous,» devint celle de l'Irlande.Le comité fait sienne la cause du dernier des tenanciers jusque-là voué à l'injustice ; il demande compte aux juges de leurs sentences iniques, et les menace à leur tour de poursuites.

Par son organe, l'association enregistre les plaintes, provoque des enquêtes sur chaque réclamation, qu'elle parte du Connaught ou de l'Ulster, elle pourchasse les abus, devient l'arbitre des procès entre catholiques, fait rayer des listes électorales, les orangistes qui y sont indûment portés, paie les frais d'inscription des électeurs catholiques, perçoit un million deux cent cinquante mille francs d'impôts libremen'. consentis, recommande les candidats qui ont des titres à la confiance publique. Une loi est-elle présentée au parlemen', de Londres, l'association lui oppose son parlement à elle, i ^s meetings ; la loi y est examinée, discutée ; si elle est condamnée, aussitôt on la signale au peuple et un vaste mouvement de péiitions est organisé pour demander son rejet. Un fermier est-il jeté en prison pour ne pas avoir payé la dîme, l'association le fait élargir en soldant sa dette ; elle vote des félicitations et des secours aux électeurs consciencieux expulsés par les landlords, et voue les noms de ceux-ci au mépris public ; enfin elle dispose d'une presse et couronne son œuvre par la fondation d'écoles catholiques et d'un séminaire.Trente mille agents recueillaient les contributions ; les frais extraordinaires que nécessitaient tant d'œuvres étaient couverts par les dons que les fidèles jetaient dans un plateau le dimanche au sortir de la messe.

Voilà ce que nous signalons aux peuples opprimés par la

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franc-maçonnerie : cette organisation a tiré l'Irlande de son abaissement. Elle est le chef-d'œuvre d'O'Connell et elle a servi de base et de modèle aux ligues nationales et agraires existantes de nos jours.

Les ordres de l'association eurent force de loi. Quand après un meeting et plus tard au jour des électîons.elle défendait de s'enivrer, il ne se vendait pas une goutte de wiskey. En peu d'années, un gouvernement, accepté de tous,fonctionna ouvertement à côté ou plutôt au-dessus du gouvernement anglais, et cela sans sortir des limites légales. Un homme tenait les rênes de cet État dans l'État, et commandait en maître aux cœurs de ces millions d'hommes, c'était O'Connell, plus roi d'Irlande que ne le furent jamais les Ard-riaghs d'avant la conquête.

Les Irlandais se plièrent à cette résistance, oîi pour la première fois le fusil n'avait point la parole. De ces lois orangistes — épée de Damoclès suspendue sur leurs têtes, — O'Connell se faisait une arme, et, fort de son droit, il se dressait entre l'oppresseur et l'opprimé. Derrière lui, cinq millions de catholiques, relevés de leur déchéance, prirent rang coude à coude, comme un3 armée prête à marcher. Et quand il leur donne pour devise ; « Çelii i gui commet un crime fortifie son ennemi, » la torche des White-boys s'éteint et les landlords peuvent cheminer le s jir,sans craindre la balle tiréedederrièreles haies.

Au bout 'je quatre ans, l'Association catholique fit trembler le ministère. Il voulut la frapper dans son chef Un discours d'O'Connell lui en fournit l'occasion. Le tribun avait laissé échapper cette phrase : « Si jamais l'Irlande est réduite à l'état « des colonies de l'Amérique du Sud, je désire qu'il se lève « dans ce pays un homme.qui, comme Bolivar, soit capable de <î secouer les chaînes de l'oppresseur et d'affranchir l'Irlande « de la dégradation et de l'esclavage ! » Sur l'ordre du gouvernement, le procureur-général l'accusa d'appel à la rébellion, et O'Connell, après avoir plaidé le matin même au tribunal, alla s'asseoir, revêtu de sa robe d'avocat, au banc des accusés. Le jury, composé cependant d'orangistes, délibéra durant quatre heures et finit par l'acquitter. C'était le grandir. Dublin, un moment consterné, fut en fête.

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Mais le gouvernement prit sa revanche ; il remonta aux traditions tyranniques du passé. Le discours du trône de 1827 demanda d'urgence des lois pour entraver l'action « de ces associations d'Irlande qui troublaient l'ordre public et mettaient obstacle au progrès national ». On connaît cette formule officielle du despotisme. Elle servit de base à un projet de loi pour supprimer l'Association ; les catholiques devaient bien se convaincre qu'ils n'avaient qu'à se faire oublier, s'ils voulaient jouir de la liberté. Ils protestèrent, ils pétitionnèrent. O'Connell, à la tête d'une députation, parut à Londres devant une commission parlementaire. L'éloquence persuasive et fine de ce véhément tribun, transformé tout à coup en avocat diplomate, émerveilla les Anglais mais ne put rien pour le droit de ses concitoyens. La loi algérienne^ the algerine act, comme il l'appela, fut votée à 174 voix de majorité dans les deux chambres, et mise à exécution dix jours après la sanction royale. Ce bill supprimait les associations « qui dans le but d'extirper des abus dans l'Eglise et dans l'État, s'occupent d'œuvres politiques et rassemblent des fonds ». La formidable tour roulante d'O'Connell, visée dans toutes ses parties, devait s'écrouler de fond en comble au moment où elle s'approchait de la citadelle anglicane. Mise en demeure de se dissoudre ou de se révolter, qu'allait faire l'Association catholique ? Écoutez la voix de l'agitateur arrêtant le flot montant des légitimes colères : « Irlandais, celui qui vous prêche l'insurrection, est un traître — fuyez-le, arrêtez-le, livrez-le à l'autorité, — le spectacle le plus agréable aux ennemis de votre foi, serait de vous voir violer la loi. Vos oppresseurs ne désirent rien tant que de vous voir en armes, de vous entendre pousser des cris séditieux contre l'autorité, pour avoir de nouveaux prétextes de vous asservir.» Le passé lui donnait raison, et l'avenir ille sentait à lui. Jamais général ne fut mieux obéi de ses soldats ; l'Association cessa d'exister.

Mais bientôt on vit apparaître une nouvelle société étendant ses ramifications sur tous les points de l'Irlande. Elle se composait des « chrétiens de toute confession ; elle avait pour but l'union et la paix entre les sujets de Sa Majesté, même

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leur avancement spirituel et temporel ».Elle travaillerait aussi, disait un article du règlement, au redressement des griefs des catholiques, et faisait un appel à la générosité publique et privée. L'association première renaissait de ses cendres, à la fois morte aux yeux de la loi et toujours vivante pour les Irlandais, extérieurement transformée, sans subir dans son esprit le moindre changement.

C'était une riposte de ce maître jouteur qui se vantait de pouvoir conduire « un char à quatre chevaux dans le dédale des lois anglaises, sans accrocher une seule fois. » Son armée réorganisée, au nom de la loi, malgré la loi, la question de l'émancipation se posa de nouveau, et le ministère prévit dès lors qu'elle s'imposerait.

La grande bataille qui allait décider de la liberté des catholiques eut ses combats d'avant-garde. Il fallait montrer au gouvernement de quelle force l'Association pouvait disposer contre lui. Une élection pour le parlement devait avoir lieu dans le comté de Waterford, où dominait la puissante famille des Beresford. Le vote d'un fermier irlandais, on le sait, était clause tacite de bail ; jamais il ne serait entré dans la tête d'aucun tenancier de Beresford d'avoir sur les candidats au parlement, d'autre opinion que celle de son landlord. Mal lui en eût pris, s'il eût posé cet acte de mauvais gré qu'on appelle voter selon sa conviction, car le suffrage se donnait publiquement, à haute voix et, du moins en Irlande, sous le regard menaçant des baillis, des agents, des gardes et des constables chargés de conduire au scrutin le troupeau électoral.

Il importe de dire un mot de ce droit électoral des paysans. L'influence d'un propriétaire se calculait par têtes d'électeurs. En Irlande comme en Angleterre le droit de suffrage appartenait alors à tout freeholder ou propriétaire viager d'une parcelle de terrain rapportant au moins 40 schellings (50 francs). Ce mince revenu ne pouvait évidemment suffire à l'entretien d'un laboureur et de sa famille. Aussi le freeholder se voyait-il obligé de prendre une ferme en location ou de se mettre au service des landlords comme ouvrier agricole. Tout autre est la situation dn freeholder en Angleterre.

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Son seigneur, respecté de père en fils, n'est poînt,comme en Irlande, un ennemi de religion et de race. De fortes et nobles traditions lui assurent la liberté du vote et le mettent à l'abri des représailles.

Aussi longtemps que le fermier irlandais n'eut à choisir qu'entre protestants zd^^/is ou torj's, il pouvait se prêter aux exigences de son maître sans manquer à ses devoirs. Du jour où les catholiques s'opposeront aux candidats hérétiques, le vote deviendra pour lui une question de conscience.

O'Connell entreprit de soustraire ces électeurs à la tyrannie des propriétaires. Lord Beresford était sur les rangs. Contre toute attente, l'Association décida de lui opposer un nommé Stuart, protestant, il est vrai, mais assez favorable à l'émancipation. L'agitateur en personne ouvre la campagne, parcourt le comté en compagnie du candidat de l'Association, déploie une activité fébrile, haranguant le peuple dans les meetings, du porche des églises, du haut des fenêtres, provoquant l'enthousiasme sur son passage. Les habitants d'une petite ville appartenant aux Beresford viennent au-devant de lui avec des branches et des drapeaux verts, et détèlent sa voiture. Ailleurs des milliers de personnes l'escortent, précédés d'une musique.

Pendant sa tournée, il eut à plaider une cause. Elle donna lieu à un incident. Le juge-président lisait la déposition d'un témoin en ces termes : « Un tel, en sortant de sa grange se rendit à la mass-Jwiise (maison de messe). — Pardon, mylord, interrompit O'Connell, le témoin n'a pas dit cela. — Il l'a dit, reprit le juge d'une voix rude, je le trouve dans mes notes. — Mylord, le témoin est un catholique, et jamais un catholique n'emploierait cette expression insultante pour désigner l'église où il adore son Dieu. Je prétends que cet homme n'a pas dit cela. X> Alors un des jurés affirma que le témoin s'était servi du raot chapelle. — « Comment donc le mot inass-honse se trouve-t-il sur mes notes ? » reprit le président un peu embarrassé. — « C'est qu'il vous a été dicté, Mylord, par les préventions de votre seigneurie contre la religion de 6,000,000 de vos compatriotes 2>, repartit le grand avocat.

Enfin le jour de l'élection arrivé, le tout-puissant lord, après avoir dépensé 2,500,000 fr. pour se faire élire, fut battu par ses propres tenanciers ; un vieux garde-chasse, serviteur de père en fils de la famille Beresford, préféra se laisser expulser

Ile et château de Ross dans le lac de Killarney.

avec les siens plutôt que de voter, disait-il, « contre sa religion et son pays ». Beresford quitta le pays et n'y revint plus. Le comité catholique envoya ses remerciements ^lW^h freeholders, et intimida par ses menaces les landlords, disposés à punir

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l'audace de leurs fermiers. « Les puissants sont tombés devant le souffle du peuple, » chantait O'Rourke. Malgré « le bill algérien », l'Association dissoute venait d'essayer ses forces à la manière deSamsom en égorgeant un lion. Elle est maintenant de taille à faire sauter les portes de fer qui ferment à ses élus l'entrée du parlement.

L'année suivante mourut le ministre Canning, devenu président du conseil. O'Connell le pleura comme un protecteur de l'Irlande. « Les bienfaits que nous nous attendions à recevoir de son administration sont soudainement arrachés à nos espérances, et n'apparaissent plus que comme une obscure et lointaine vision. Mais l'Irlande n'a jamais désespéré, quoique dans le sombre cours de son histoire elle ait eu bien des raisons d'abandonner toute espérance. » Ces regrets émus étaient inspirés par la formation d'un ministère toryayant à sa tête le duc de Wellington et Robert Peel pour président de la Chambre des Communes. L'avènement de ces deux hommes, qui représentaient le régime de répression, disaitO'Connell,est un «défi porté à l'Irlande »,mais «l'Irlande relèvera le gant ». L'agitateur écrivit à tous les prélats de sa nation :

« Il faut que le peuple se lève comme un seul homme, qu'il agisse de concert, qu'il se rende redoutable, — toujours dans les voies légales — pour faire impression sur le ministère. De suite, dans chaque paroisse, il faut organiser un meeting, et ces meetings voteront les mêmes résolutions... un effort vigoureux et prolongé... car jamais nous n'avons eu plus de chances de succès qu'à l'heure actuelle. » Le 13 janvier, à la même heure, par tout le territoire de leur île, 5,000,000 d'Irlandais se levèrent dans 2000 meetings.

Une nouvelle pétition en faveur de l'émancipation ayant été rejetée, l'Irlande se roidit avec colère. Il y avait dans les cœurs et dans l'air comme un vague écho de tambours battant la charge. Au refus du parlement, l'Association répondit par une augmentation de recettes, un nouveau recrutement d'adhérents et le cri de guerre : «Rappel de l'Union !»

L'heure de l'assaut allait sonner.

« Jamais nous ne serons émancipés avant d'élire pour

représentant un catholique qui forcera l'entrée du parlement, » disait quelquefois le vieux John Keogh à ses amis. Cette occasion va s'offrir plus tôt qu'on ne l'espérait. En 1828, un membre du parlement, M. Vesey-Fitz-Gérald, promu aux fonctions de président du Board of trade, doit se soumettre, d'après l'usage, à une réélection dans son collège de Clare. Fitz-Gerald est anglo-irlandais, protestant, mais tout dévoué à la cause de l'émancipation. Néanmoins l'Association ayant pris l'engagement de combattre tout candidat qui accepterait des fonctions publiques, se trouve dans l'obligation de lui opposer un adversaire. Cette fois O' Connell veut faire un pas de plus; on élira un catholique.

Le parlement annulera son élection, il est vrai, les catholiques étant inéligibles, mais l'effet sera produit. Pourtant la lutte contre Vesey-Fitz-Gérald, n'est pas sans difficultés. Ce député, grand propriétaire, a pour lui tous les landlords, et le comté de Clare compte beaucoup de protestants. Pourquoi ne pas attendre une vacance dans quelque canton où le triomphe d'un catholique serait assuré? Ces considérations font hésiter l'Association. Trois jours avant le poil, aucune décision n'est encore prise, lorsqu'un orangiste, grand shérif de Dublin mais admirateur d'O'Connell, rencontrant l'ami intime de celui-ci, Fitz-Patrick, lui suggère cette idée : « Mais pourquoi O' Connell ne se présente-t-il pas lui-même ? il est le seul à pouvoir triompher dans le comté de Clare. » Frappé d'un trait de lumière, Fitz-Patrick, court au comité de l'Association, et dans un article de journal paraissant le même jour, le nom de l'agitateur est arboré comme un drapeau. Une explosion d'enthousiasme accueille cette proposition. O' Connell, peu disposé d'abord à se mettre en avant, finit par se rendre aux vœux de sa patrie ; c'était obéir à l'appel de Dieu. Aussitôt il rédige une proclamation aux électeurs de Clare. Nous en extrayons ce passage qui jette une vive lumière sur l'homme et sur la situation des catholiques de cette époque.

«... On vous dira qu'en droit je ne puis être élu. Cette assertion est fausse. Comme catholique, il est vrai, il m'est interdit de prêter les serments qu'on exige des membres du Parle-

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ment. Cependant le pouvoir qui établit ces serments peut aussi les abroger; ce pouvoir, c'est le parlement lui-même. Et je nourris l'espoir que si vous me choisissez, nos plus mortels ennemis eux-mêmes verront la nécessité de détruire un obstacle qui empêche le représentant élu de remplir son devoir envers le Roi et la Patrie.

« Le serment prescrit aujourd'hui par la loi renferme «que le sacrifice de la messe et l'invocation de la très sainte Vierge Marie et des saints, selon qu'il est pratiqué dans l'Église Romaine, sont une impiété et une idolâtrie ». Certes je ne souillerai pas mon âme en prononçant un tel blasphème. Je laisse cela à mon honorable adversaire. Plusieurs fois déjà, il a prêté cet épouvantable serment, il est prêt à le faire encore; et pour que vous lui en fournissiez l'occasion, il demande vos suffrages : plutôt me laisser mettre en pièces. Électeurs du comté de Clare ! choisissez entre moi qui ai l'horreur du serment et mon adversaire Fitz-Gérald, qui l'a prêté vingt fois ! Envoyez-moi au parlement, et il est probable que ce serment blasphématoire disparaîtra pour toujours. En votre nom, je chercherai à rompre ces liens qui nous attachent. On peut me jeter en prison. Pour la cause catholique et la liberté je suis prêt à y entrer. Les machinations mises en œuvre pour exclure votre député de la Chambre des Communes produiront en Europe une vive impression, qui s'exhalera en une clameur de réprobation contre les violences du gouvernement anglais; et la voix de tous les hommes bien pensants et sains d'esprit en Angleterre, en Ecosse et en Irlande, unie au cri d'indignation de tous les peuples de la terre, triomphera de chaque résistance ; — et Peel et Wellington ne seront pas en état de fermer plus longtemps les portes de la législature aux catholiques de l'Irlande. »

La nouvelle de cette candidature tombe au sein du cabinet ministériel comme le gantelet de fer d'O' Neill ressuscité. La prétention des papistes d'entrer au parlement, n'est-elle pas une « énormité », « le comble de l'audace et de l'extravagance » ? On refuse d'y croire, mais il faut bien accepter le fait. Alors se déchaîne la presse orangiste : « M. O'Connell membre du parlement, en vérité ! » s'écrie-t-elle suffoquée

de rage. « L'abomination de la désolation est entrée dans le sanctuaire! » Les torys- annoncent gravement que les prêtres vont régner par « la terreur ». A ce concert de cris de haine et de lamentations, l'Irlande répond en réunissant en dix jours 700,000 fr. pour l'élection de Clare. Ce petit comté montagneux du Connaught, battu par TOcéan, arrosé par les bouches du Shannon, suprême refuge et terre d'exil des derniers catholiques d'Irlande sous Cromwell, fixa tout à coup l'attention de l'Europe.

C'est une arène oia vont se mesurer le champion de l'Irlande vaincue, asservie, et le représentant de la puissance britannique ; celui-ci dispose des ressources du gouvernement, de l'influence des landlords, des baïonnettes et des canons ; celui-là, nouveau Spartacu j, marche à la tête de légions d'esclaves déguenillés, armés seulement de leur foi, et de l'amer souvenir des champs de bataille oii périt leur liberté.

Sous le soleil de juillet, les lacs scintillants au sein de l'humide et luxuriante verdure reflètent le ciel rasséréné d'Irlande. Les drapeaux verts arborés partout dans les campagnes de Clare marient leur couleur à celles de la nature. De la petite ville d'Ennis où l'élection a lieu, s'élève le son des cornemuses, accompagnées de chants ; l'écho de la montagne répète les vieilles mélodies irlandaises. La splendeur d'un jour d'été verse dans les coeurs la joie de l'espérance, sans dépouiller jamais les horizons d'Erin de leur voile mélancolique de brumes. Demain réserve à l'Irlande de nouveaux et terribles orages.

Conduits par leurs prêtres, arrivent de tous côtés les électeurs à 40schellings. Trente mille Irlandais, accourus des districts environnants, bivouaquent dans les rues ; au dehors de la ville se massent les troupes anglaises. O'Connell fit son entrée à Ennis au milieu de la nuit, dans une voiture à quatre chevaux escorté par un cortège de lumières.

Le lendemain, tandis qu'on procédait aux formalités qui précèdent le vote, O'Connell entendant proclamer le nom de son adversaire, soulève son chapeau en disant : « Merci. » — • « Eh quoi, » dit aigrement le parrain politique de Vesey, « allez- vous prendre son nom? » — « Non, monsieur, je vais

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I prendre sa place, » répondit le candidat papiste. L'élection commence ; une émotion fiévreuse et contenue s'empare des cœurs.

O' Connell attire en ce moment les regards du monde ; il est dans la plénitude de sa force : près de six pieds de

. haut, la poitrine large, une musculature puissante. L'expres-

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