I. Lettre à Fitz Patrick, ii mars
lord d'admirer, s'il ne condescend pas à les imiter. Il est honnçte, il est droit,il déteste les tripotages,il aime l'économie du revenu public, il méprise les spoliateurs de l'argent du peuple, et il découvre et dénonce ces financiers que, dans la situation actuelle, il ne peut punir ... Lui (le noble lord) est un apprenti en politique.et il ose me censurer, moi, un vétéran de la guerre soutenue pour mon pays. Sa charge n'est qu'un apprentissage. Le premier ministre actuel a été secrétaire en chef d'Irlande ; le secrétaire d'État des affaires étrangères actuel a été secrétaire d'Irlande, comme aussi le chancelier actuel de l'Echiquier. Leur politique juvénile a été infligée à mon malheureux pays. J'ai entendu dire que les barbiers formaient leurs apprentis en leur donnant des mendiants à raser. Mon malheureux pays est le théâtre de l'éducation politique du noble lord. Il est aujourd'hui \e rase-7;iend/a/!i de V Irlande.» Wellington, « ce commandant en chef du ministère », comme le qualifiait O'Connell, était tombé du pouvoir. Il y avait lieu d'espérer quelque chose des JVig/is.Us représentaient le parti populaire et libéral, soutenu par la majorité des suffrages irlandais. Lord Grey dirigeait le cabinet ; au lieu de porter remède aux maux de l'Irlande, en abordant la question des dîmes et celle du régime agraire, il reprit la politique traditionnelle de l'Angleterre envers son île-sœur, politique qui se formule en un mot : la répression. Mais on ne touchait plus impunément à l'Irlande. Le ministère eut devant lui O'Connell à la tête de trente députés irlandais, parmi lesquels trois de ses fils et ses deux gendres. L'hostilité du gouvernement lui fit recommencer l'agitation et il arbora le drapeau du Rappel. Deux associations, les A;/i2s de V Irlande et V Anti-Union, successivement dissoutes, furent reconstituées sous le nom de Volontaires-Uflis du Rappel, et le vice-roi, lord Wellesley, écrivait: «Il faut enfin décider qui d'O'Connell ou de moi gouvernera l'Irlande. » Ordre vint de supprimer les Volontaires du Rappel. Cette fois l'agitateur résiste, met un crêpe à son chapeau et fait déclarer par ses amis que lui, O'Connell, constituait à lui seul en sa personne, une association irlandaise en place de celles qui avaient été supprimées.
En cette qualité, se reconnaissant légalement le droit de
convoquer des meetings,il invite une trentaine de ses partisans à dîner à l'hôtel et leur fait signer une pétition demandant la rupture de l'Union. « Le gouvernement peut rendre des décrets contre moi en ma qualité d'association, disait-il, mais je le défie ! de me(^/iy!'i?ri'^;'.»Survinrentdeux magistrats,qui prononcèrent j au nom du vice-roi la dissolution de la nouvelle société et | arrêtèrent O'Connell. Mais afin que tout Dublin fût informé de la violence exercée envers lui, il refusa la voiture qu'on j mettait à sa disposition et prétendit se rendre à pied en | prison. Sur son passage, une émeute éclata. Le libérateur de \ l'Irlande ne vit d'autre moyen d'empêcher l'effusion du sang j que d'offrir une caution de 50,000 fr. pour sa mise en liberté. | Celle-ci ne se fit pas attendre ; le ministère JVig-/i avait besoin ; en ce moment de s'appuyer sur la fraction irlandaise. Au lieu ■ de poursuivre le grand conspirateur sur les trente-et-un chefs j d'accusations qu'il faisait peser sur sa tête, il se prit à négo- ' cier avec lui, ajourna indéfiniment le procès, et laissa périmer l'acte en vertu duquel les réunions publiques étaient interdites. ) L'année suivante, aux élections générales, le député de Clare ' est élu à Dublin sans même avoir posé sa candidature, et tous ses collègues irlandais reviennent à la Chambre avec lui. J C'était le couronnement de la victoire remportée à Ennis. ' L'inique suppression des électeurs à 40 shellings avait pour- ; tant enlevé 174,000 voix aux catholiques. O'Connell de- ! manda la réparation de cette injustice. On lui répondit au i Parlement par des insultes, on l'accusa de n'avoir qu'une am- ' bition personnelle et de poursuivre, par l'agitation, la séparation des deux pays. « Une véritable agitation ne se produit \ jamais sans un véritable grief, répliqua le tribun ; faites-nous : justice, et elle cessera. » La Chambre des Lords renchérit encore sur l'opposition des communes, et l'Irlande dut subir j le châtiment de son émancipation. Le cabinet- finit par rompre tout à fait avec O'Connell, car il avait à sévir énergiquement en Irlande, où la question des dîmes provoquait en un an, quatre-vingt-seize assassinats.
Un bill de Coercion fut présenté à la Chambre pour mettre fin aux excès des Black-Feet et des White-Feet (pieds-noirs
et pieds-blancs). Il ne s'agissait de rien moins que de mettre tout le pays en état de siège.
Comme cette mesure s'applique souvent à l'île-sœur, disons ce qu'est l'état de siège. Il comprenait quatre titres : le premier visait les désordres agraires et conférait au gouvernement le droit de suspendre XJiabcas corpus; le second contenait les articles dits du couvre-feu, qui interdisaient à toute personne habitant l'Irlande de quitter son domicile entre le coucher et le lever du soleil ; le troisième instituait en de certains cas la loi martiale ; le quatrième accordait au viceroi, d'interdire d'avance les réunions publiques. Ces deux derniers titres irritaient spécialement les Irlandais.
Sans doute O'Connell traitait de « misérables » ses compatriotes des sociétés secrètes, «qui jouaient le jeu des ennemis de leur patrie » ; mais toute son indignation éclata devant le Coercion billA Avant de frapper l'Irlande, disait-il, qu'on lui donne satisfaction.» Il dénonçait la police et la magistrature — exclusivement recrutées parmi les protestants; les juges des cours suprêmes — également protestants et tous hommes de parti; les jurys — d'où les catholiques étaient arbitrairement exclus ; les grands jurys — composés uniquement de landlords protestants, et seuls chargés de l'imposition des taxes ; l'état déplorable dans lequel se trouvaient les conseils municipaux ; la sufDpression du droit de réunion ; enfin, l'odieux privilège de l'Église établie.— la dîme. « Et au lieu du redressement de ces griefs, c'est un acte despotique que vous nous infligez ! » s'écria l'orateur.
Pendant onze nuits que dura le débat, il ne quitta point son banc, discuta article par article « cette loi tyrannique », et quand, au milieu des « cris barbares » de la majorité, elle fut votée, il jeta ces mots à ses amis : « Le sort est jeté, nous sommes esclaves ! Désormais plus de ménagements ; le Rappel de l'Union sera mon Delenda CartJiago. »
Cette fois, il essaya d'étendre le mouvement en faveur de l'autonomie irlandaise partout l'empire britannique.Le gouvernement.croyant l'amadouer.lui offrit un poste important,celui d'attorney-général dans son pays. O'Connell refusa ; « son métier, répondait-il, était l'agitation ». Il parcourut l'Ecosse
^Co
et l'Angleterre. Sa tournée dans le vieux royaume des Bruce ressembla à une marche triomphale. L'esprit fier et indépen- I dant de la nation écossaise aimait en lui l'indomptable champion de la liberté ; et la reconnaissance du fils d'Erin prit les accents de la poésie pour remercier un peuple où sa race comptait des frères. « On saura, disait-il, comment l'Ecosse a reçu l'humble enfant d'Erin ; et les âmes ardentes de mon pays seront émues ; les mères irlandaises tenant sur leur sein un nouveau-né et le berçant avec des airs nationaux, s'arrêteront à ce touchant récit ; elles mêleront les vieux chants écossais, l'hymne de Wallace, aux vieux chants de l'Irlande ; puis pendant le sommeil de leur enfant, elles prieront Dieu de bénir le généreux et noble peuple qui, dans les jours malheu- j reux a tendu à l'Irlande opprimée une main secourable. » »
Malgré l'éloquence de leur hôte, Écossais et Saxons res- | tèrent froids pour le Rappel. Leur accueil chaleureux s'adressait à l'orateur bien plus qu'à sa cause. O'Connell revint à Londres assez découragé, mais décidé néanmoins à poser la question du Rappel au Parlement.
A la veille de livrer cette grande bataille, il se sentait pour la première fois accablé par une tâche au-dessus de ses forces. 1 Aujourd'hui que cette brûlante question se heurte encore à tant de préjugés et provoque une insurmontable hostilité, peut-on douter qu'en 1834 elle n'était prématurée ? Le leader irlandais le comprenait lui-même, mais il voulait surtout , « donner satisfaction dux esprits ardents de son parti (') ». ( Armé d'un dossier de pétitions, il s'attacha pendant six jours de séance à défendre le droit de sa patrie à l'indépendance. Le Parlement — telle était sa thèse — ne s'était jamais montré compétent en fait de législation en Irlande, et l'Union avait été procurée par une série de crimes sans égale. L'obstination de l'Angleterre pourrait amener la séparation. La Chambre l'écouta avec la plus grande attention, quoique son discours, inégal dans ses parties, ne fût pas un de ses meilleurs. Peel lui répondit : il invoqua la sécurité de l'État. Sans l'Union, l'Angleterre deviendrait une puissance de quatrième ordre, et l'Irlande un désert. L'émancipation à peine accordée, voilà
I. Pressensé. L Irlande et V Angleterre depuis l'Union, p. 191.
qu'elle provoque déjà de nouvelles exigences. Que serait-ce après la rupture de l'Union ? Avec l'influence d'O'Connell sur des masses ignorantes, que deviendraient la loi et la propriété ? « Mieux vaudrait en vérité la séparation qui dégagerait notre responsabilité pour l'avenir », ajoutait le ministre, « que le régime bâtard d'une indépendance limitée »,
La motion du Rappel fut rejetée à l'écrasante majorité de 523 voix contre 38. Un seul Anglais avait voté avec les Irlandais.
Depuis lors, O'Connell ne posa plus directement la question du Rappel sur le terrain parlementaire. Il s'en servira comme d'un épouvantail pour arracher des concessions au gouvernement, et quand, de nouveau, il la fera surgir, tout un peuple se trouvera derrière lui, formidable et menaçant, à deux pas de la guerre civile.
L'irritation des paysans contre la dîme augmentait en Irlande : tantôt ils refusaient ouvertement de la payer; tantôt, par la force, ils arrachaient des remises aux pasteurs protestants.Collecteurs et huissiers ne pouvaient s'acquitter de leurs fonctions sans affronter des coups de fusil, et le gouvernement dépensait en frais de perception appuyés parles baïonnettes, plus que la valeur des sommes encaissées. O'Connell prit en mains la cause des victimes de cette monstrueuse taxe ; sur ses instances, la Chambre des Communes renonça à faire réclamer les arriérés de la dîme et réduisit celle-ci à 268,000 livres. Ce n'est qu'un «commencement », annonçait l'orateur à ses amis, malheureusement ce bill vint se heurter à l'immuable torysme de la Chambre des Lords et ne passa point. Mais l'attitude d'O'Connell détermina la chute du ministère affaibli par sa division entre libéraux et torys.
La fameuse loi d'état de siège allait expirer. Lord Grey voulait la renouveler ; la Chambre des Communes au contraire était d'avis de la laisser tomber. Or une élection devait se faire en Irlande, et O'Connell, préparant une campagne contre le gouvernement, opposait au candidat ministériel zvigJi, un candidat autonomiste. Le secrétaire pour l'Irlande, M. Littleton, d'accord avec lord Grey, résolut alors de jouer un tour au redoutable tribun ; il lui proposa secrètement le retrait de la
loi coërcitive, si, à son tour, il retirait son candidat du Rappel. La sagesse et le patriotisme inspirèrent à O'Connell d'accepter cette transaction, et le député nngli fut élu. Aussitôt lord Grey, avec l'appui de la Chambre des Lords, rétablit l'état de siège. Il s'ensuivit une scène vraiment dramatique au Parlement. Sur son honneur de gentilhomme, O'Connell dénonça le traité que lui avait proposé Littleton, et l'accusa de mauvaise foi; et c'est aussi sur son honneur de gentilhomme que le secrétaire d'Irlande osa nier la vérité. Lord Grey se tira d'affaire en le désavouant. A la suite de cet incident si peu honorable pour les ministres, ceux-ci donnèrent leur démission, et les Wighs^ ayant à leur tête lord Melbourne, arrivèrent au pouvoir en apportant à l'île-sœur six années de paix.
Les élections, du reste, renforçaient si bien la députation Irlandaise que le gouvernement crut devoir solliciter son appui. O'Connell le lui accorda, non sans y mettre des con-, ditions : lui-même devait pouvoir désigner le prochain attorney général et le sollicitor-général de l'Irlande ; il aurait le droit de s'opposer à la nomination de tout vice-roi n'ayant pas la confiance du pays, et dorénavant les projets de loi sur la police irlandaise, que le gouvernement présenterait à la Chambre, lui seraient soumis. C'était un traité verbal de puissance à puissance. De part et d'autre il fut exécuté loyalement. Mais on devine la colère du torisme et des puritains. Le parti ivigJi trahissait la cause anglicane, criait leur presse; « il pactisait avec les papistes ! », il s'appuyait sur un peuple « sauvage dans ses mœurs, étranger à l'empire par le sang, la langue, la religion ! »
C'est au ministère Melbourne que l'Irlande doit d'avoir été administrée jusqu'en 1841, et, pour la première fois, avec impartialité, justice et modération. Son secrétaire, M. Drummond, écossais, ancien officier du génie, connaissait à fond le pays, sympathisait avec sa population et ne faisait rien sans consulter O'Connell. Il osa proclamer à la face du landlordisme, que « la propriété a ses devoirs comme ses droits » et que les tenanciers expulsés étaient portés au crime par l'instinct de la préservation personnelle.Ce langage dans la bouche d'un fonctionnaire, fut dénoncé à Londres comme une insulte
aux classes dirigeantes et un encouragement à l'assassinat. Drummond ne s'en tint pas moins aux mesures que lui dictaient la sagesse et la justice.
En 1838, le ministère Melbourne résolut enfin, bien qu'imparfaitement, la terrible question des dîmes. Elles furent diminuées d'un quart et transformées en impôt foncier paj^able par les propriétaires. Les pasteurs anglicans n'eussent pu espérer mieux ; désormais à l'abri des haines amassées sur eux par la perception forcée, ils étaient sûrs de toucher régulièrement leurs revenus. O'Connell ne combattit point ce bill par crainte d'amener la chute du cabinet. Des membres du clergé et beaucoup de ses amis s'en affligèrent. Comment ! il laissait se consolider en Irlande l'Église protestante ? — Sans doute, c'est un compromis, leur répondit le leader^ mais « c'est aussi une brèche à la muraille de l'église anglicane, et qui allait préparer son écroulement dans l'avenir. »
Cet avenir sera de trente ans ; Gladstone, alors jeune et ardent défenseur des abus de l'église établie, allait donner en 1868 le coup suprême à cet édifice de l'Erreur.
Poursuivant son programme, le cabinet présenta la réforme des municipalités d'Irlande. Peel ne combattit point ce projet en principe, mais il essaya de faire adopter une loi d'exception pour l'île-sœur. Ainsi, en Angleterre, la nomination du sheriff de la ville était laissée au conseil communal, tandis qu'en Irlande elle devait émaner du vice-roi, « cette source protestante des faveurs et des grâces ». Et comme le sheriff désigne dans chaque comté les membres du jury, la perspective d'une justice orangiste s'ouvrait de nouveau devant les catholiques.
« Me voici debout dans cette enceinte, leur dit O'Connell, vous demandant la même justice que réclamaient nos pères, non plus avec une voix humble et suppliante, mais avec le sentiment de ma force et la conviction que l'Irlande saura faire sans vous ce que vous aurez refusé de faire pour elle. Je n'entre pas ici en compromis avec vous. Je veux les mêmes droits pour nous que pour vous, le même système municipal pour l'Irlande que pour l'Angleterre et l'Ecosse. S'il
en est autrement, qu'est-ce qu'une union avec vous ? Une union sur parchemins ! Nous mettrons ces parchemins en pièces, et l'Empire sera scindé !...»
Lord Stanley lui répondit : « Je ne parlerai jamais de justice en Irlande que lorsque tout homme s'y soumettra à la loi. » C'est le langage habituel du despotisme. Encore une fois la Chambre Haute se montra intransigeante, et le projet ne passa point.
L'homme qui venait de jeter la menace au sein du Parlement souffrait alors d'une de ces épreuves intimes, communes à tous. « Celle qu'un ange, disait-il, lui avait donnée comme bouclier »,son épouse était morte. Dans ses lettres, ce cœur d'élite révèle sa douleur et sa foi. «Trop brisé pour remplir ses devoirs publics», il alla chercher la consolation et la force dans un monastère. Puis il retourne au combat, après avoir écrit cette résolution, qui est d'un saint : «je chercherai à plaire à Dieu dans toutes mes actions ; je ne me laisserai guider en tout que par l'amour de Dieu, non par l'espérance ou la crainte (') ».
Et c'est avec un accent de mélancolie bardique qu'il évoquera le souvenir de la tombe solitaire où repose sa femme non moins aimée que sa verte Erin :
« Elle dort dans une abbaye en ruines, qui élève sa tête chancelante au-dessus des vagues toujours fougueuses de l'Atlantique ;
« Lieu de repos sauvage mais sublime, qui est l'image fidèle du passé et du présent de notre Irlande, autrefois glorieuse et fière, aujourd'hui ruinée et désolée ;
« Balayée par les tempêtes, inondée pendant l'hiver par l'embrun de l'Océan qui baigne ses assises de roc, cette abbaye défie les injures du temps, garde le souvenir du passé, les reliques des âges de piété, et assure la paix aux cendres qui reposent entre ses murs désolés mais consacrés. »
Quelques mois après, en 1837, O'Connell reprend sa place de bataille. Des élections générales ont lieu ; l'armée natio-