I. Lettres, t. II, p
LA Rl:SISTA^■CE LEGALE.
nale attend son chef, et il faut qu'il paie de sa personne, comme au temps de sa jeunesse, malgré ses soixante-deux ans. Cette fois, il fait nommer soixante-treize repealers. En Ecosse et en Angleterre triomphe le parti ivigJi. Le ministère Melbourne est affermi, mais désormais il ne peut vivre sans l'appoint des voix irlandaises.
Un pas de plus, O'Connell aura le pouvoir d'un chef de cabinet.
Il lui fallait une vigueur de tempérament peu commune pour résister alors aux fatigues de sa vie politique. « De midi à quatre heures, il est aux comités. Après le dîner, séance de la Chambre jusqu'à minuit. Dans l'intervalle il pouvait lire les deux cents lettres environ dont on l'accablait par jour. »
La nièce de Guillaume IV, la jeune Victoria,ceignait la couronne. Son premier mot royal avait été: «Je veux être bonne.»
Elle ne cacha point sa sympathie pour le ministère ivigh, et se montra particulièrement gracieuse envers O'Connell. Toute sa vie, l'agitateur irlandais gardera un souvenir reconnaissant et même enthousiaste des amabilités de la cour. Certes il n'y était pas habitué. Mais depuis Georges IV recevant une députation irlandaise avec ces mots : « Dieu damne ce coquin d'O'Connell !» il y avait la distance de plusieurs élections obstinément papistes.
L'influence du fameux leader irlandais lui créait une position prépondérante dans le gouvernement britannique. On lui offrit un ministère. Il put choisir ou de se trouver à la tête de l'Échiquier ou d'accepter les fonctions de maître des Rôles. O'Connell refusa et non sans regret, pour, rester libre d'entraves au poste du combat. « Mon cœur est attristé du sacrifice que j'ai fait», écrit-il à un de ses amis, « mais si elle était encore là, j'aurais ma récompense et ma consolation ». On aime à découvrir les fibres cachées de la tendresse sous les muscles toujours apparents de cet athlète politique.
Il devenait évident que l'alliance ou plutôt le compromis entre Wighs et Irlandais devait amener le renversement du cabinet. On ne cessait de reprocher à I\I. Drummond ses mesures d'équité.
Faire régner l'ordre et la paix, non par le secours des baïonnettes mais en inspirant au peuple l'amour et la confiance envers l'autorité, était aller à l'enccntie de toutes les traditions d'un secrétaire d'Irlande. La Chambre des lords exigea une enquête sur les agissements de M. Drummond, et celui-ci en profita pour mettre généreusement en plein jour les griefs du pays qu'il administrait. Ce fut son dernier acte public. Il mourait peu après, accablé de fatigues et de soucis.
O'Connell voyait poindre de loin les Torys, armés de toutes j pièces contre sa patrie. Dans la prévision d'une nouvelle lutte il recommença l'agitation, en fondant l'association du Loyal \ national Repeal.
Toujours Érin lui réservait l'accueil enthousiaste d'autrefois, et ce vieillard, au contact des foules, retrouvait d'instinct les paroles enflammées de sa jeunesse. Ce qui reste entier en lui, inspire ses discours, échauffe sa conversation privée, c'est l'amour de l'Irlande. Jamais homme n'a porté le patriotisme si haut.
Il subordonne tout à sa passion sublime, ambition personnelle, intérêt privé, réputation. L'Irlande reconnaissante lui payait sous le nom de tribut une rente annuelle d'un demimillion. Dans cette somme énorme, il y a les /^//r^j- du pauvre, et ce grand homme les accepte ouvertement, fièrement, comme un roi sa liste civile. Ses adversaires l'appellent effronté mendiant, homme vénal, saltimbanque sans pudeur ; ils lui reproclicnt'de soutenir un train de vie fastueux avec l'obole de ceux qui meurent de faim. Que lui importe, si cet or alimente la lutte pour l'Irlande.défraie ses nombreux voyages,sa presse, l'organisation des meetings ! Il le jette sans compter à toutes les misères, à toutes les bonnes œuvres. Jamais il ne donne moins de 100 livres à une église pauvre. O'Connell était généreux, mais en véritable Irlandais, d'une prodigalité rare. La souscription volontaire de son peuple l'empêcha seule de se ruiner, et après sa mort il laissa peu de fortune. Il faut ajouter que son tribut était aussi une indemnité. Les honoraires d'un tel avocat eussent bien atteint le chiffre de 150.000 francs par an ; or il avait renoncé au barreau pour s'adonner tout entier à la vie publique.
Voici la foudroyante réponse qu'il fit un jour à un lord qui l'avait traité de mendiant, dans une réunion publique. Nous la donnons en entier parce qu'elle jette une lumière sur l'origine du landlordisme en Irlande.
« J'ai, » dit-il dans une séance à l'Association, « à vous raconter une agression nouvelle, dirigée contre moi par le marquis**, qui s'est permis d'ajouter à mon nom, l'épithète de mendiant. Je voudrais bien savoir de quel droit ce seigneur me traite de la sorte. Serait-ce que j'ai sacrifié un revenu égal au moins au produit du plus beau de ses domaines pour me mettre à même de me dévouer plus complètement à la défense de mes concitoyens, et pour mieux les protéger contre une aristocratie qui n'aspire qu'à les fouler aux pieds? Il m'est arrivé ce qui peut-être n'est jamais arrivé à aucun homme, et l'Irlande a fait pour moi ce qu'aucun peuple ne fit jamais pour un simple individu. Oui, cela est vrai, je reçois un tribut, gage du haut prix qu'on attache à mes faibles services ; je m'en glorifie, et je repousse en même temps avec le plus profond dédain les injures de cette lâche aristocratie, qui marcherait sur le corps du peuple si elle ne me trouvait sur son chemin. Quels sont, dites-moi, les titres du marquis de ** à la considération publique ? A qui doit-il les grandes terres qu'il possède en Ecosse ? Je m'en vais vous le dire. Son encêtre était lord **, abbé de ** au temps de Knox ; trahissant le dépôt qui lui était confié, il livra les vastes possessions qui dépendaient de son abbaye, après toutefois en avoir obtenu pour lui-même la concession des deux tiers. Voyons maintenant l'origine de ses domaines d'Irlande. Comment sont-ils entrés dans sa famille ? — Eh ! par la voie accoutumée du temps, par le sacrilège, le parjure, le vol et l'assassinat. Et voilà un homme, qui, héritier du fruit de tous ces forfaits, ose attaquer un autre homme dont tout le crime est de s'être constitué le défenseur de ses concitoyens contre les monstres qui, depuis des siècles, écrasent son pays du poids de leur tyrannie. »
Toutefois, l'heure inévitable vint oii le tribut diminua avec l'enthousiasme ; et subissant les conditions de la misère hu-
maine, le génie d'O'Connell fut arrêté dans son essor par les ennuis tracassiers et vulgaires de la vie. « Mes perspectives d'avenir deviennent de plus en plus sombres » dit-il... «je suis peiné, mais non surpris, d'avoir lassé la générosité du peuple irlandais (').» Ces embarras financiers et les désillusions qu'amène l'âge communiquèrent à son âme le dégoût des choses terrestres ; au milieu de ses luttes glorieuses il rencontrait la pente escarpée de l'épreuve, chemin d'élection qui mène à Dieu. Un moment, l'approche de l'éternité tourne ses pensées vers le cloître, oij il a trouvé la paix dans ses jours d'affliction. « Si l'Irlande, écrit-il, jugeait à propos de me soutenir, je pourrais encore lui être utile, mais il est certain que j'ai fatigué ce peuple.... Je suis sur la pente d'une maladie, la maladie du désespoir... et je songe à me retirer au monastère de Clongowess pour y passer le reste de mes jours... »
Ce fut le sentiment du devoir qui lui dicta de « reprendra le harnais », pour « empêcher l'Irlande de tomber dans l'inertie ». O'Connell prévoyait-il une issue fatale à sa lutte pour le Rappel.? ou bien la fin de sa popularité chez ce peuple mobile, ardent, que la résistance légale semblait lasser ? De là son découragement. Il avait cru encore se servir d'un ministère ami pour redresser les griefs de l'Irlande, et le pouvoir échappait aux mains de lord Melbourne. « C'est le cabinet qui me menace de sa démission », écrit-il à ceux de ses amis qui lui reprochent de ne pas user davantage de son crédit. Dès le début de la session de 1841, le cabinet opposa aux Torys qui voulaient restreindre le nombre des électeurs en Irlande, un contre-projet abaissant au contraire le cens électoral. O'Connell défendit passionnément ce bill : « Rejetez cette mesure, disaitil au parlement et vous serez les véritables auteurs du Rappel, non pas moi. Ici je prophétise simplement ; par ce nouvel attentat, vous rallierez autour du drapeau de l'autonomie, la bourgeoisie et toute une fraction de la noblesse irlandaise. » Le projet de loi fut néanmoins rejeté, à une faible majorité. Mais quelques jours après, le ministère accablé sous un vote de défiance pour ce qui faisait l'honneur de sa gestion, donna sa démission.