‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 61 sur 90 · I. Le célèbre publiciste Raumer · texte numérisé non relu

I. Le célèbre publiciste Raumer

Voici une immense plaine ondulée, bordée à l'horizon de montagnes vaporeuses. Ici des terres grasses et fertiles, prairies oîj l'herbe pousse drue ; à perte de vue.la teinte verte

Intérieur de la cathédrale de Saint-Patrick à Dublin.

aux reflets glauques ou dorés ; plus bas, la déclivité du sol fait sourdre l'eau stagnante et boueuse ; c'est le marais avec ses roseaux au froissement monotone. Çà et là se dresse la silhouette sombre et rabougrie du //;^-/7(Trr//, végétant sur un

sable humide, reparaissant plus loin vers la montagne dans un terrain maigre, rocheux, semé de bruyères et de joncs ; la lande inculte après le B o£-/i stér'ûe. Cette contrée forme un bloc de cinquante à cent mille acres, autrefois un désert quand ses habitants étaient ou réfugiés dans les montagnes, ou exterminés.

Maintenant elle est la propriété d'un seigneur anglais,dont le château, construction féodale restaurée, aux grands toits luisants avec créneaux et tourelles, vieux débris des temps de la première conquête, ou bien moderne maison de plaisance, se mire là-bas dans un lac. L'Inde, la Chine, Londres et Paris ont fourni les tissus,la soie,les tentares,les meubles,les œuvres d'art qui ornent l'intérieur de cette demeure. Au sein de ce confortable luxueux, le landlord vient passer quelques jours, quelques mois, une saison de chasse. Les bois dessinés en parc encadrent les ruines d'une vieille abbaye brûlée sous Elisabeth ou Cromwell, probablement par les ancêtres de milord ; elle fait aujourd'hui point de vue avec les montagnes,quelques rochers artificiels et ce grand lac où les cygnes voguent mollement. De sa fenêtre, milord peut contempler avec orgueil cette nature récemment embellie par ses récents aïeux et au loin, ce coin de l'Océan qui borne ses domaines. Mais ce qu'il ne voit pas, ce qu'il ne veut pas voir, c'est la source d'où lui viennent les cinquante ou quatre-vingt mille livres sterling de revenus au moyen desquels il peut entretenir ses châteaux, son train de Londres, et son yacht de plaisance. Cette source découle du cœur humain torturé.

Par delà les parfums exotiques des parterres, et le rideau des vieux chênes, par delà le chenil où la meute repue se prélasse au soleil, il y a un monde de chaumières en boue séchée, couvertes de joncs et de bruyère, et dans chacune d'elles habite une famille ordinairement nombreuse, au teint hâve ; dans tous ces yeux agrandis par la maigreur domine une expression de souffrance.

Au milieu de l'unique pièce de leur maison, sur le sol fangeux, quatre pierres forment l'âtre ; on n'y brûle que de la tourbe dont la fumée s'échappe par un trou pratiqué dans le toit ou par la porte ; celle-ci donne seule accès à la lumière,

car de fenêtres, point. Autour de ce foyer, les enfants à peu près nus regardent avidement cuire les pommes de terre sous la cendre ; ils ne pourront en manger à leur faim, elles sont comptées,et les pauvres petits se régaleraient volontiers de la pâtée qu'on sert aux chiens de milord. La mère travaille à

rapiécer des guenilles qui n'ont plus ni la couleur ni

la forme d'aucun \etement connu,ou bien elle pcme

Château de Carron (Anthrim).

, avec son mari dans un champ d'un acre d'étendue, clôturé au moyen d'une rangée de pierres entassées (')-Ce champ contient \ un carré de pommes de terres d'espèce volumineuse, fade au

'. I. Voir les curieuses études d'Arthur Young sur l'Irlande, et toutes les relations

des voyageurs. M. de Mandat-Grancey, qui a parcouru l'Irlande en 1887, a rencontré la mC'me misère.

goût mais d'une prodigieuse abondance. Le fermier sait que le même espace semé en blé ne lui donnerait que la nourriture de cinq ou six personnes, tandis que planté en pommes de terre il peut en nourrir vingt. Son froment, son avoine, son orge il les réserve pour le payement de la rente. Jamais de pain, ni de viande, sauf une fois par an, à la Noël. Les plus heureux possèdent une vache maigre, et joignent du lait aigri et du sel à leurs pommes de terre. Presque tous élèvent un cochon ; cet animal vit dans l'intimité de la maison ; son absence indique le dernier degré de la misère. La nuit venue, on étend sur le sol de la chaumière un tas de roseaux et de fougères ; les femmes se couchent d'un côté, les hommes de l'autre, ,

le porc dans i^^VS^^'^l^^^

un coin. Il en '>;^^^:'i^^!^'^^^ est qui se relèvent avec la fièvre, car le jeûne de toute l'année épuise ces constitutions robustes ; et combien sous un climat pluvieux n'ont pas de quoi se vêtir! « Dans beaucoup de maisons, il n'y a qu'un habillement complet pour deux individus ; ce qui oblige presque toujours le prêtre de la paroisse à dire plusieurs messes le dimanche. Lorsque l'un a entendu la première messe, il revient au logis, quitte ses vêtements et les donne à l'autre qui va aussitôt assister à la seconde ('). » Le mot de Swift est littéralement vrai : ^ les tenanciers paient l'élévation de leurs rentes avec leur sang, leurs aliments,

Chaumière irlandaise.

I. Beaumont. L'Irl. soc. polit, et relig. t. I, 2"^ partie, Ch. i.

leurs habits, leurs chaumières : leur genre de vie est inférieur à celui des mendiants d'Angleterre ».

« J'ai vu l'Indien dans ses forêts et le nègre dans ses fers, écrit M. de Beaumont,et j'ai cru en contemplant leur condition digne de pitié, que je voyais le dernier terme de la misère humaine ; je ne connaissais point alors le sort de la pauvre Irlande ('). »

Comment peut-il en être autrement avec le système de culture décrit plus haut ? Ce sol jadis désert est émietté par une immense population sans ressources, attirée de tous les côtés et pressurée jusqu'à l'écrasement. « Loyer », dit Gavan- Duffy, i signifie en Irlande TOUT ce que la terre produit, à l'exception d'un coin de pommes de terres».

Si, favorisé par la chance et la cherté des récoltes, le tenancier prospère, si s'attachant à son exploitation et se confiant en la loyauté du propriétaire, il s'enhardit jusqu'à bâtir une grange, des étables, une maison, planter des arbres, un verger, qu'arrive-t-il ? Passe un jour l'agent ou le landlord ; sur cette terre autrefois en friche et nue, il aperçoit une ferme. Six mois après la rente est doublée, l'année d'après quadruplée. — «Vous feriez aussi bien de me couper la tête une bonne fois,» dit le fermier au désespoir. — Et le propriétaire de lui répondre : € Mon garçon.je ne vous couperai point la tête, mais je la raserai d'aussi près que je pourrai (^) ». Le payement du loyer devient impossible;on prend note avec soin des arrérages afin de tenir le fermier dans une perpétuelle dépendance (3). « Paddy, mon garçon, dit encore le landlord, l'un de tes fils travaillera pour moi, l'autre servira dans mes écuries ... ton chien effraie mon gibier, il faut le tuer. Tu es catholique, Paddy ; tu vas voter pour les torys (•')». Et la châtelaine qui fait du prosélytisme ajoute: «Tu enverras tes enfants à l'école protestante, Paddy,ou bien l'on te chassera.»0'Connell demandait quelquefois à ces dames :« Quediriez-vous,Milady,si l'on

i.Id., t. I, Ile partie, ch. i^r. M. de Beaumoiit a parcouru l'Irlande en 1843. Voir aussi les relations d'Arthur Young.

2. Mgr Perraud, Études sur l' Irlande, 1. 11, p. ^-ij.Neios de Dublin du 9 mars 1890.

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