Fournier, La question agraire, p
2. Acte du 31 juillet 1838. Construction des Work-houses dont les frais d'entretien dans chaque comté seront à la charge des propriétaires.
C'est lui qui apaise la révolte des coeurs par le souvenir de la Croix. Lorsque le dimanche, dans l'humble église catholique, les tenanciers lui entendront raconter certaine parabole de l'Évangile, ce n'est pas le cœnaculiim oriental qui se présentera à leurs esprits ignorants, mais les salons confortables et l'opulente cuisine du château. Malheur aux riches ! dirontils avec l'Homme-Dieu. Voilà pourquoi Lazare résiste au socialisme.
Viendront toutefois des moments où le grondement des colères étouffera la voix du prêtre ; longtemps comprimée par la main géante d'O'Connell, la haine populaire se fera jour alors au clair de lune, par le canon rouillé des fusils visant du haut d'un mur de clôture, du rebord des fossés, de derrière les haies, à travers la fenêtre du cottage ou du château, ceux dont l'égoïsme a tué la charité dans le cœur du misérable.
Mais il y avait une autre cause — imprévue celle-là — à la situation de l'Irlande, c'était la détresse des propriétaires eux-mêmes. Par un juste retour, ils subissaient les conséquences logiques de leur incurie. D'abord ils s'aperçurent qu'un bien abandonné pendant deux siècles à des exploitants doit être géré au détriment du possesseur.
Leurs terres émiettées, toujours soumises à la même culture par des gens sans ressources, s'épuisèrent. Tout alla bien tant que dura le blocus continental ; l'Angleterre fut obligée de tirer ses produits de son propre sein, et l'Irlande devint son grenier d'abondance. De là une plus-value considérable des céréales et du bétail qui fit monter les fermages à des taux exorbitants. L'aristocratie irlandaise régla sa manière de vivre sur cette prospérité anormale.
Mais elle ne put se résoudre à diminuer ses dépenses quand la fin du blocus ramena l'équilibre économique.
Alors pour conserver ce rang de grand seigneur auquel ils s'étaient habitués, les landlords irlandais s'endettèrent, et se virent réduits à pressurer leurs fermiers à outrance sans aucun discernement des besoins agricoles. Nombre de domaines grevés d'hypothèques tombèrent aux mains des créanciers, qui touchèrent eux-mêmes les rentes. Beaumont
cite une terre de 500,000 frs. de revenu dont le propriétaire ne recevait plus que 10.000 fr.
Enfin les landlords apprirent aux dépens de leur fortune, qu'il est toujours d'une mauvaise administration d'irriter le paysan.
En 1833, il se commit dans le Munster seulement, 187 attentats contre la propriété, uniquement dictés par la vengeance, tels que chevaux ou bestiaux mutilés et tués, maisons et bois incendiés, arbres coupés, prairies retournées à la bêche.
C'est ainsi qu'en ruinant ses fermiers, le seigneur irlandais préparait stupidement sa propre ruine ; il subissait la loi fatale qui frappe les possesseurs du bien mal acquis, à la troisième génération.
O'Connell avait annoncé que 1843 serait l'année du Rappel, Toutes les forces de l'Irlande allaient donner à la fois. Alors commencent ces fameux meetings en plein air où assistaient deux cent, trois cent, cinq cent mille hommes, embrigadés par les directeurs de l'Association dans chaque village et conduits par leurs curés. Les ressources physiques de l'orateur n'allaient pas jusqu'à se faire entendre à ces multitudes, mais leur présence seule autour de celui qu'elles appelaient « leur homme », et « leur roi » constituait une manifestation immense. A l'Angleterre, le libérateur montrait l'Irlande debout et résolue à se lancer à l'abordage plutôt que d'amener le pavillon vert du Rappel. C'était sous la surveillance des constables armés et des dragons prêts à charger que se tenaient ces assemblées redoutables mais obstinément pacifiques. Le gouvernement n'en fut pas moins alarmé,
« O'Connell est devenu un géant », écrivait le Times. Des malheureux qui meurent de faim envoient 15,000 frs. par semaine aux fonds du Rappel. Aux repealers de bas étage viennent se joindre des hommes respectables et dévoués au trône... Il ne s'agit pas ici de Wighs combattant les radicaux ni de catholiques luttant contre les protestants. Le danger est plus grand, c'est un mouvement national qui se prépare. » En Avril.le secrétaire principal, lord Éliot,annonce la présen-
26o LA LUTTE DE l'iRLANDE.
tation d'un bill au sujet de la détention des armes en Irlande. En Mai, Wellington et Robert Peel s'attendent à la guerre civile et déclarent qu'on emploiera toutes les forces de l'empire britannique pour défendre l'Union. Un défi superbe est la réponse d'O'Connell. Il ouvre une souscription pour élever à Dublin le palais du futur parlement d'Irlande, et tandis que les garnisons de l'île reçoivent du renfort, les meetings prennent des proportions colossales. C'est toujours la lutte légale, mais à l'état aigu. Cependant le bill annoncé par lord Eliot est voté. Désormais un Irlandais ne peut posséder un fusil sans se soumettre à des formalités compliquées. Tout Irlandais chez qui l'on trouvera une pique peut être condamné à sept ans de déportation. Les juges reçoivent les pouvoirs les plus étendus pour exercer des perquisitions domiciliaires dans les maisons suspectées de receler des armes. Encore ce bill n'eutil force de loi que sur l'ordre d'O'Connell.
Et pendant que l'Angleterre désarmait son île-sœur, sur les bords de l'Indus, le régiment de Tipperary, composé de 3000 soldats d'Erin,soutenait l'honneur britannique en battant 25,000 rebelles Hindous. Devant l'élan de ces braves, le général Napier, qui les commandait, s'écriait transporté d'admiration : « Magnifique ! magnifique, Tipperary ! »
Poursuivant ses mesures énergiques, le gouvernement destitua tous les magistrats affiliés au Rappel. Cet acte arbitraire eut pour effet de rallier au mouvement national les évêques et le clergé. Ils n'hésitèrent pas à (s flétrir toute doctrine qui voulait les renfermer exclusivement dans l'exercice de leurs fonctions spirituelles ».
Le coup qui frappe le Rappel, O'Connell le retourne contre le pouvoir en proposant aux magistrats destitués le rôle d'arbitres dans leur ancien ressort ; ils acceptent, et les voilà, de par la volonté du peuple seul et l'autorité d'un agitateur politique, réinstallés dans leurs fonctions et jugeant plus de quatre mille causes en moins de six semaines.
Le mouvement du Rappel étendait ses ondes par le continent et jusqu'en Amérique. Comme avant l'élection de Clare, on avait les yeux fixés sur cette île secouée par le tremblement fiévreux qui précède les révolutions. Chaque discours
d'O'Connell faisait baisser la bourse de Londres et retentissait aux Etats-Unis comme le canon d'alarme. Sur cette terre libérée du joug britannique se forment des meetings; l'un d'eux est présidé par le gouverneur de New-York ; et ils appuient de leur enthousiasme et de leurs dollars les efforts du « vieux pays »,pour briser ses liens. Les recettes de l'Association se montent bientôt à 75,000 frs. par semaine.
Jamais l'Irlande n'a paru plus forte, plus noble dans sa grandiose cohésion. Aux siècles précédents, ce que venait d'accomplir O'Connell, lui eût valu la victoire et l'indépendance nationale. Mais il voulait des champs de bataille où sa patrie ne pût essuyer de désastre. « Je vaincrai par les moyens légaux, s'écriait-il, par l'électricité de l'opinion publique, par la coalition des volontés, par l'enrôlement de quatre millions d'autonomistes ! Mais si l'on ne fait pas justice à l'Irlande, un temps viendra où moi-même peut-être, mes successeurs assurément, seront impuissants à empêcher l'explosion d'une révolte; alors nos gouvernants pleureront leur politique en larmes de sang ! » Cet homme qui lançait tout un peuple à l'assaut de ses libertés, jouerait-il longtemps ce jeu terrible et surhumain, de l'arrêter court devant la faible enceinte qui protégeait la loi, cette ennemie .'' Sur des masses inflammables il osait promener tous les jours la flamme ; et dans l'Irlande des O'Neill, des Wolf-Tone et des White-boys, pas une explosion? L'Angleterre voyait venir la tempête, et s'y préparait. Par régiments, par escadrons, arrivaient les habits rouges ; sur les quais de Dublin et de Cork roulaient incessamment avec un bruit de chaînes, les convois d'artillerie et de munitions débarqués à la hâte.
Les meetings prenaient des proportions invraisemblables. A Tara, cette colline légendaire où se réunissaient les rois d'Erin, les bréhons et les bardes, sept cent cinquante mille personnes se trouvèrent présentes, le jour de l'Assomption. Depuis l'aurore jusqu'à midi, les prêtres célébrèrent des messes en plein air sur des autels improvisés. Ils n'oublièrent point le sermon accoutumé sur la tempérance. Un nouvel apôtre avait surgi en Irlande ; le Père Matthew, entraînant les paysans en masse à renoncer au wiskey. L'après-midi,
O'Connell, après s'être incliné sous la bénédiction de l'Église, monta sur une estrade ; au sein de cette foule aux murmures d'Océan, le vieillard, entouré de deux évêques,trois vicairesgénéraux et trente prêtres, apparut comme dans la pompe solennelle d'un sacre royal. Se laissait-il enivrer par le pouvoir inouï qu'il exerçait ? ou croyait-il en imposer à l'Angleterre en payant d'audace ?
Après avoir « mis la justice du pays au ban de l'opinion publique » par l'institution des arbitres, il va faire un pas de plus, un pas des plus hardis. On vota au milieu des acclamations que l'Union n'était pas fondée sur le droit ni sur la constitution ,et qu'elle ne pouvait obliger les consciences. L'acte d'Union, répétait le tribun, était «nul et non avenu, comme vicié par les procédés mis en œuvre pour le faire voter». — Et la Reine avait le droit constitutionnel de convoquer un parlement irlandais sans recourir au vote d'un statut nouveau. Puisque la nation a ses juges, elle aura ses législateurs. Que l'Angleterre le veuille ou non, les 300 députés du futur parlement seront élus, et, seuls investis de la confiance nationale, ils siégeront dans le palais que l'on construit à Dublin. Ce chef-d'œuvre d'insurrection légale ne put s'exécuter. Il servit de prétexte au pouvoir pour enrayer l'agitation.
Un second meeting d'un demi-million d'âmes fut réuni à Mullaghmast, au commencement d'octobre. Mullaghmast, nom sanglant,imprécation à la mémoire des Tudor ! O'Connell et son peuple prenaient corps dans les tableaux tragiques et glorieux de l'histoire d'Irlande évoquée.
Cette série de trente meetings tenus dans l'année, devait se clôturer par une manifestation qui eût effacé toutes les autres, un « meeting monstre ».
Au XII^ siècle, le vieux roi Brian, après quarante-neuf combats livrés aux Danois, les défit complètement dans les plaines de Clontarf. Il périt avec ses fils au sein de la victoire. Clontarf fut désigné comme point de réunion le 8 octobre, et O'Connell y appela — un million d'hommes. Lui aussi devait succomber politiquement dans cette tentative suprême, mais sans délivrer sa patrie du joug de l'étranger. Dans ce meeting formidable on allait préparer les élections au parlement natio-
nal. Cette fois le gouvernement, à bout de tolérance, résolut de frapper un coup décisif et inattendu. Au dernier moment, la veille du 8 octobre au soir, une proclamation du lord-lieutenant interdit la manifestation comme illégale, et cinq mille hommes, appuyés par une nombreuse artillerie, prirent position dans les plaines de Clontarf.
Le chef du Rappel allait-il répondre jusqu'au bout de la docilité de ses soldats ? Cette agitation continue et profonde finissait par exalter les âmes ardentes de la nouvelle génération. Dans l'Association, depuis quelque temps, l'élément jeune et remuant des classes lettrées formait un parti enthousiaste du passé de l'Irlande ; il murmurait contre ce qu'il appelait la timidité d'O'Connell, et trouvait que le système de la résistance légale avait fait son temps. Avec la masse d'hommes que l'Association embrigadait, il fallait, d'après lui, non plus des pétitions mais des armes. Ce parti s'appelait la Jeune Irlande; il avait un organe, la Nation, et des chefs intelligents et populaires tels que Gavan Duffy, Davis, Dillon, John Mittchell, presque tous écrivains distingués, poètes et journalistes.
Les foules étaient en mouvement de tous les côtés vers Clontarf. Il semblait trop tard pour leur faire rebrousser chemin. Une collision avec les troupes devenait imminente. 'Ld^ Jeune Irlande voulut alors jouer sa grande partie. Elle conçut un plan d'insurrection. Laissez le meeting se former, proposaient ces jeunes gens, mais que les membres de l'Association se réunissent à Dublin ; le départ des troupes nous rendra facile la prise du château et des casernes ; ce coup fait, on coupe les ponts, on barricade les rues. Entre une grande ville révoltée et quelque trois cent mille hommes assistants au meeting, que pourront faire les habits rouges ?
Ce plan aurait-il réussi ? La bravoure devait suppléer ici au manque d'armes, et qui ne sait que dans les masses les braves sont en minorité ? Sans chefs militaires et précipitamment organisée, l'insurrection victorieuse à Dublin eût-elle pu soutenir un siège et s'appuyer sur les provinces occupées militairement ? Triomphante ou vaincue elle aurait, en tout cas, demandé beaucoup de sang, et le principe
d'O'Connell était « qu'on achetait trop chèrement la plus grande des bénédictions terrestres s'il fallait la payer d'une goutte de sang ». D'un autre côté, il avait déclaré « que personne ne reculerait moins que lui devant un conflit, si le ministère le rendait inévitable». Il finit par repousser énergiquement ce projet de soulèvement, et envoya le même soir des courriers dans toutes les directions pour contremander le meeting. La Jeune Irlande taxa sévèrement ces mesures dictées par la prudence. Néanmoins O'Connell fut accusé de conspiration. On l'arrêta huit jours après avec son fils aîné et sept de ses amis, parmi lesquels Gavan Dufify. Tous furent mis en liberté sous condition, et leur procès s'instruisit. En attendant son renvoi devant la cour d'assises, O'Connell procéda à l'inauguration du palais destiné au parlement d'Irlande. Ce bâtiment, en style grec, existe encore : il a soixante pieds de long sur cent de large ; la harpe d'Erm couronne son fronton. Il est là comme un monument élevé au patriotisme irlandais. L'espoir de l'indépendance a remué toutes ses pierres.
Deux mois après la dispersion des foules en route vers Clontarf, O'Connell, escorté de ses « complices » et accompagné d'un cortège de notabilités, fit au tribunal une entrée de souverain. Le lord-maire de Dublin le conduisit cérémonieusement au banc des criminels. Douze chefs d'accusation, comprenant plus de cent pages in-folio, pesaient sur lui : les principaux étaient d'avoir conspiré,excité à la rébellion, porté atteinte aux prérogatives de la couronne, publié des libelles séditieux. Il se trouva que le pouvoir judiciaire, avec une partialité scandaleuse, avait récusé tous les catholiques inscrits sur la liste des jurés. Dès lors l'issue du procès ne fut plus douteuse.
O'Connell se défendit lui-même ou plutôt il se fit l'avocat des droits de l'Irlande et du Rappel. <L Toutes les nations, après une période de bouleversements, disait-il, ont eu leurs jours de restauration, l'Irlande jamais ! Et vous, hommes du jury, vous tenez des réunions dans vos loges pour empêcher c[ii'on fasse droit à l'Irlande..,. Si vous n'étiez pas les ennemis du Rappel et de ma religion, vous ne siégeriez pas ici
comme jurés ; si mes croyances étaient les vôtres aucun de vous ne voudrait être mon juge... Je ne m'inquiète pas de l'issue du procès. Je suis fier de ce que j'ai pu accomplir Cependant, messieurs les jurés, vous avez fait un serment sur votre honneur et votre conscience, j'en appelle donc à vos sentiments d'honneur et de justice. » Puis en un long discours il renverse point par point l'accusation sous des arguments de bon sens, émaillés de traits mordants. Son éloquence fut grande et simple. Aucune habileté d'avocat ; l'accent convaincu d'un honnête homme et d'un chrétien. L'oflficier de la couronne ayant objecté que les repealers n'avaient point troublé l'ordre parce qu'ils avaient momentanément besoin de la paix pour la réussite de leurs plans : — Voici la vérité sur tout ce procès, répondit O'Connell : « Veut-on condamner quelqu'un et possède-t-on àcet effet le pouvoir nécessaire, le moyen est tout trouvé : ou il a troublé l'ordre et alors il est coupable à cause de cela, ou il ne l'a point fait et alors il est coupable parce qu'il avait besoin de l'ordre pour l'exécution de ses plans ». Et il termina par ces mots : « Je repousse avec mépris le nom odieux de conspirateur ; j'ai agi en public au grand jour, sous l'œil de l'autorité ; rien dans mes actes j n'est demeuré secret. J'ai lutté pour donner à ma patrie un parlement. Vainqueur ou vaincu j'estime que le combat est glorieux, car il doit rendre au plus beau pays de la terre les biens et les bienfaits que Dieu et la nature lui ont donnés en partage ».
Le vingt-troisième jour du procès, le président clôtura les débats. O'Connell et ses amis furent déclarés coupables de conspiration, mais on renvoya le prononcé du jugement à trois mois. Aussitôt, l'illustre condamné publia une proclamation à son peuple indigné et lui promit le Rappel dans un délai d'un an. Avait-il vraiment cette confiance inébranlable dans l'avenir, ou voulait-il tromper l'impatience de l'Association prête à sortir des voies légales ? Hélas ! l'Irlande attend encore, et l'Angleterre ne dut pas recourir à ses canons pour abattre la gigantesque organisation de l'agitateur et décimer la population de ce malheureux pays.
La noble attitude d'O'Connell écrivant à tous les évêques
d'Irlande en vue d'empêcher un soulèvement fut appréciée au-delà du canal Saint-Georges, et rallia des partisans à la cause du Rappel. Liverpool et Birmingham reçurent le condamné avec enthousiasme dans des meetings organisés en son honneur. Les Wighs de Londres lui offrirent un banquet de douze cents couverts ; à cette occasion, O'Connell prononça un de ses plus beaux discours, et Dublin vota une adresse de remerciement au peuple anglais.
Il vint aussi prendre part aux débats du Parlement sur la situation intérieure de l'Irlande, mise en lumière par l'interdiction des meetings et le procès de Dublin.
La discussion dura neuf jours. John Russell accusa Peel et le chancelier d'avoir tenu un langage odieux, provocateur, en appelant les Irlandais « des étrangers par le sang, par la langue, par la religion ». L'historien Macaulay et des légistes wighs s'élevèrent avec énergie contre la manière scandaleuse avec laquelle on avait conduit le procès O'Connell. Ils dénoncèrent d'avance un verdict obtenu par des moyens « ignobles ». Disraeli, l'illustre et futur lord Beaconsfield ('), prononça un discours remarquable. Jamais en moins de mots un jour plus complet ne fut jeté sur la question irlandaise. «Une population affamée, une aristocratie non résidente, une Eglise étrangère, le plus faible pouvoir exécutif du monde, voilà », disait l'orateur, « toute la question irlandaise. Que dirionsnous si nous entendions parler d'un autre pays dans le même cas? Nous dirions que le remède, c'est une révolution. Mais en Irlande, il ne saurait y avoir une révolution parce que l'Irlande est unie à un autre pays plus puissant qu'elle. Quelle en est la conséquence? C'est que Vimion avec V Angleterre est la malédiction de r Irlande... Quel est donc alors le devoir d'un ministre anglais ? C'est de faire par sa politique tous les changements qu'une révolution accomplirait par la force. Voilà la question d'Irlande en raccourci, mais dans sa totalité. »
L'adversaire et le contradicteur de Disraeli, M. Gladstone, sera précisément ce ministre réformateur. O'Connell refit
I. O'Connell ne le ménageait pas, à cause de ses attaques furieuses contre les t-Kï^/zx. Faisant allusion à son origine juive, il dit un jour : « Disraeli possède précisément les qualités du larron impénitent qui mourut sur la croix. »
le tableau de tous les griefs de son pays, il rappela les promesses tant de fois violées, et touchant pour la première fois la question agraire, il demanda la punition légale de Vabsentéisnie des propriétaires fonciers. Peel lui offrit en guise de satisfaction l'amendement d'une loi inique qui empêchait les catholiques de faire librement des dons et des legs à leur église.
Enfin le 30 avril, le défenseur de l'Irlande opprimée fit son entrée dans le prétoire au milieu d'une éclatante ovation de ses collègues du barreau, protestation qui frappait directement les juges. Quand l'un d'eux donna lecture de l'arrêt, ce fut d'une voix inintelligible et entrecoupé e.
O'Connell se voyait condamné à un an de prison, 50,000 fr.
d'amende et 125,000 fr.
de caution pour la durée de sept ans.
Ses compagnons eurent des peines moindres. Ce verdict a été flétri par des historiens protestants : « Il émane, disait lord Russell, d'un jury déloyal, choisi à dessein pour prononcer une condamnation... Le résultat de tels procédés employés par le juge, sera de rendre impossible le retour de semblables procès ». Immédiatement après le prononcé du jugement, O'Connell se leva pour en appeler à la Chambre-Haute d'Angleterre. Le jour même, il fut transféré au pénitencier de Richmond, au milieu d'une foule silencieuse et morne. Les magasins se fermèrent, les journaux parurent encadrés de noir, toute l'Irlande prenait le deuil.
Mais cette incarcération devint le signal d'extraordinaires
Chaumière irlandaise.
manifestations. L'Irlande, l'Amérique, lui envoient des dépu-
tations, et les catholiques du continent des adresses chaleureuses. A Dublin, plus une coiffure sans la cocarde verte du Rappel ; adhésions et souscriptions arrivent au comité de l'Association, plus nombreuses que jamais.
O'Conncll d'autre part ne gémissait pas dans les fers ; on le traitait en roi prisonnier ; il avait ses appartements, un jardin, une chapelle où chaque jour son confesseur célébrait la sainte messe. Son temps se passait en réceptions. Et toute l'Irlande, sur l'ordre de ses évoques réunis en synode, priait pour obtenir de Dieu la délivrance de son libérateur.
La Chambre des Lords devait ici faire l'office de cour de cassation. O'Connell fondait peu d'espoir sur cette haute juridiction, objet habituel de ses injures et de ses sarcasmes. Cependant jamais assemblée ne s'honora comme le fit en de telles circonstances la Chambre-Haute d'Angleterre. Il est d'usage que, dans les questions judiciaires portées devant elle les lords qui ne sont pas légistes s'abstiennent de juger. On laisse la décision de l'affaire à ceux qui sont arrivés à la pairie par les fonctions de la magistrature. En ce moment cinq membres seulement se trouvaient dans ce cas. Deux se prononcèrent contre, et trois pour O'Connell, à la grande surprise de l'assemblée.
L'acritation de l'Irlande allait donc être approuvée par la quintessence du torysme. C'était presque un scandale. Il n'est pas un de ces lords non-légistes qui n'eût condamné O'Connell sans la moindre hésitation, et les voilà obligés de l'acquitter ! Le ministre de la Couronne ne leur dissimula point que, vu la gravité de la situation, ils pourraient rompre avec \ ce qui n'était après tout qu'une tradition et prendre tous part au jugement. Mais plutôt que de porter atteinte à la dignité de la plus haute institution de leur pays et à la confiance qu'elle inspire, les lords s'élevant au-dessus des passions politiques, abandonnèrent la décision aux trois voix qui justifiaient leur adversaire. Et toute l'Angleterre applaudit avec fierté à cette noble conduite.
De tels actes grandissent un peuple et révèlent la force de ses institutions. Il est un régime parlementaire qui sort bien
avili de ce rapprochement, c'est celui de la République Française,
O'Connell est libre ! Ce cri parcourt l'Irlande porté de proche en proche par des estafettes. Les locomotives entrèrent pavoisées dans la gare de Dublin, et le soir, la capitale et les montagnes de l'île reflétèrent la lueur des illuminations et des feux de joie. Un nouveau contingent de membres et de souscriptions vint renforcer l'Association.
La personne d'O Connell finissait par se confondre avec l'Irlande, et c'est l'Irlande que le peuple acclame en lui solennellement, lorsque soixante corps de métiers avec leurs bannières plantées sur des chariots à six chevaux, toutes les sociétés musicales de Dublin, le lord-maire et le conseil communal en carrosses de gala, cinq cents cavaliers et six cents voitures viennent chercher le prisonnier de Richmond et le font monter sur un char romain, attelé de huit chevaux blancs. O'Connel ne voulut pas quitter le pénitencier sans y laisser descendre un rayon de l'allégresse publique : il racheta tous les prisonniers pour dettes. En revoyant les rues pavoisées sur son passage, il s'écriait comme l'aurait fait un roi du moyen âge : « C'est la Providence qui a répondu aux prières de mon fidèle peuple d'Irlande ! »
Cette triomphale démonstration fut, on peut le dire, l'apothéose du libérateur. Désormais son éclat va pâlir et rapidement. L'astre termine sa carrière. A soixante-dix ans, et pour la première fois, cet infatigable lutteur ressentit les effetsd'un épuisement physique et moral qui devait le conduire au tombeau. L'air des montagnes de Darrynane ne lui rendit point les forces nécessaires pour continuer une lutte désormais légalisée par l'autorité souveraine de la Chambre des lords.
Et cependant l'Angleterre et l'Irlande attendaient anxieusement la reprise de l'agitation, celle-là se tenant sur la défensive, celle-ci avec son armée du Rappel grossie, les rangs formés, les yeux fixés sur son chef. Il fut question de réorganiser le meeting de Clontarf ; O'Connell le trouva sans utilité. Une parla plus des élections au parlement provisoire dont il annonçait un an auparavant l'ouverture; même il se montra disposé à transiger sur la question du Rappel en lui
substituant un système d'union fédérale proposé par le parti wigJi et un groupe de l'Association.
C'en était trop pour la Jeune-Irlande. Elle repoussa avec colère toute transaction sur ce dernier point, et pour la première fois O'Connell vit discuter son autorité. D'où vient que le chef de la résistance, il y a quelques mois, hardi et téméraire, se montrait maintenant hésitant et presque craintif.-' vSes facultés se ressentaient-elles de l'ébranlement de sa santé ? Peut-être, mais il est probable qu'il subissait l'influence de Rome, qui venait d'interdire au clergé irlandais de prendre désormais une part active aux réunions politiques.
Un autre motif, plus impérieux, lui dictait une nouvelle ligne de conduite. L'Angleterre n'avait pas cédé sur la question du Rappel, et O'Connell se voyait à bout de moyens légaux. Il avait remué des multitudes, arraché des milliers d'hommes à leurs travaux et à leurs habitudes sans obtenir de résultat. Le moment allait venir où les esprits, fatigués sinon mécontents, demanderaient du repos ou une solution. Or, le repos c'était la fin de l'agitation, un aveu de défaite, et la solution, c'était la guerre civile. Le rôle d'O'Connell devait donc finir. En face de \dL Jeune-Irlande il se trouvait dans la situation d'un hetman de Pologne obligé d'effectuer sa retraite quand une partie des troupes électrisées veut donner l'assaut. En pareil cas, les soldats mutinés se « confédéraient » sous la bannière d'un des leurs. C'est ce qui arriva dans l'Association. L'élément nouveau des repealers se groupa autour de Smith O'Brien, membre du Parlement, homme énergique, enthousiaste, mais inconsidéré. La Jeune-Irlande fondait du reste son action sur ce principe tant de fois vérifié par l'histoire, que la crainte seule avait arraché des concessions à l'Angleterre en faveur de sa nation.
Il était question en ce moment de l'enseignement supérieur en Irlande. Exclus de l'Université de Dublin jusqu'en 1793, les catholiques ne pouvaient y obtenir depuis lors ni diplômes, ni honneurs. Peel fit un pas dans la voie de l'égalité religieuse en faisant voter, malgré la furieuse opposition du bigotisme orangiste, un large subside annuel pour
l'entretien du séminaire de Maynooth. Encouragé par ce succès, il proposa de fonder, non pas une université catholique, mais trois collèges neutres à Belfast, Cork et Galway, où l'enseignement religieux serait libre et pourrait être doté par tout particulier. Les évêques irlandais ne furent pas unanimes à agréer ce projet d'éducation athée. Ils y mirent des conditions qui seules l'eussent rendu acceptable. La Jeune-Irlande^ au contraire, trop teintée de protestantisme, l'appelait de tous ses vœux ; pour elle, la restauration de l'indépendance nationale devait absorber les questions de principe. « Qu'importe que nous prions à différents autels, » chantait un de ses poètes ('). Nous ne portons tous qu'un même nom, nous avons tous le même intérêt. Montrons au monde que les Credo peuvent se fondre dans l'amour, comme les ruisseaux se réunissent dans le vaste lit du Shannon. »
« Non, protestait O'Connell, ce plan est la plus ignoble tentative de corruption qui ait jamais déshonoré un ministère. ...Le groupe de politiciens qui s'intitulenty^?^«^-/r/(^;zâ?'^,dans son impatience de régir les destinées du pays, s'est précipité au secours de ce projet. Il n'y a pas de parti, il n'y a que quelques individus qui s'appellent la Jeune-Irlande. Quant à moi, je resterai fidèle à la vieille Irlande et j'ai quelqu'idée que la vieille Irlande me restera fidèle aussi ! »
Ces paroles, prononcées dans un meeting de l'Association, émurent l'assistance. Les partisans de la lutte armée qui gardaient un profond respect pour leur illustre ancien chef lui tendirent la main.
Réconciliation éphémère de deux principes opposés ; la chute du ministère tory devait provoquer leur scission définitive o.
Robert Peel voulut en 1846 faire passer un bill de coercition pour refréner la criminalité en Irlande. Il fut combattu à outrance par O'Connell, qui remonta à la cause des crimes, à ces évictions brutales des tenanciers, à cette insouciance surtout des landlords pour accomplir les devoirs moraux que