Attesté par plusieurs évêques à Mgr Penaud
« Je puis supporter la faim et mourir... mais mes enfants ! > Et alors son cœur se brise, sa tête s'enflamme. Non, la résignation chrétienne n'oblige point à de tels sacrifices : — «Du pain par pitié, du pain pour nos enfants, du pain ou la mort !» Et l'émeute, arborant le drapeau noir, gronde à Kilkenney, Listovvell, Dungannon, Sligo, Kastlegommel ; les foules désespérées se ruent à l'attaque des convois de grains, escortés par la troupe. Arrière ceux qui ont produit ce grain au prix de leurs sueurs ! Arrière le naufragé qui veut s'accrocher au rocher pour ne pas être englouti ! Force doit rester à la loi. Et le sang coule aussi pour faire respecter les droits de la propriété.
Des milliers d'affamés assaillent les ivorkJiouses déjà encombrés. On leur refuse l'entrée de cet asile autrefois pour eux un objet de répulsion, et ils se couchent sur la route, et ils se traînent jusqu'autour de leurs églises pour y attendre la mort. Une femme, restée seule de sa famille, parvient dans un effort suprême jusqu'à la porte d'une chapelle où un prêtre célèbre la Messe. Au moment de la Consécration, à la vue de la Sainte-Hostie, elle lève les bras en s'écriant : « Béni soit à jamais JÉSUS, fils de Marie ! » et sa vie s'exhalant avec cette parole, elle tombe pour ne plus se relever.
V,d. Jeune- Irlande regrettait la guerre civile : l'insurrection du moins eut suspendu le commerce, coupé les voies de communication et retenu la substance d'une nation qui s'échappe aujourd'hui par ses ports de mer. Mort pour mort, ne valaitil pas mieux affronter la mitraille à Clontarf ?
Au milieu de cette effroyable lutte pour la vie que devien- I nent les luttes politiques? Allez parler de liberté à ceux qui n'ont pas même le pain des esclaves ! Les partis désarment ; protestants et catholiques, Peel et O'Connell se donnent la main pour secourir une nation expirante. Le parlement vote des constructions de route, vote jusqu'à quatre-vingt millions de subsides en un mois, mais l'argent et les transports de vivres ne peuvent devancer les chevauchées de la mort, et la pioche tombe des mains du travailleur irlandais exténué par le jeûne. On met à la disposition des pauvres les magasins d'approvisionnement de l'armée ; souscriptions et comités
charitables s'organisent dans les trois royaumes, sur le continent, en Amérique — la mort chevauche toujours.
Nombre de landlords résidant en Irlande, émus de compassion, abandonnent ou n'exigent pas leurs loyers, mais ils maudissent le gouvernement qui achève de les ruiner en élevant hors de toute proportion la taxe des pauvres. Réduits à l'impuissance par des charges écrasantes, ils ne peuvent conjurer le mal ; la population à son tour les maudit, et l'Angleterre rejette sur eux la responsabilité du fléau.
Les propriétaires absents, même des prélats anglicans continuent à exiger comme par le passé le prix de leurs fermages. « A la honte d'un pays civilisé », s'écriait lord Grey à la Chambre haute ('), « ils profitent du retard des rentes pour expulser en masse leurs tenanciers et changer leur système de culture. » Dans le comté de Galway, un nommé sir Gérard, rase le hameau de Ballinglass composé de soixante chaumières et 270 habitants, parmi lesquels des vieillards de quatre-vingts ans. On vit ces malheureux chercher la nuit un refuge parmi les décombres de leur demeure, mais on les chassa encore de là (^).
L'hiver avec ses longues nuits glaciales, ses pluies, ses champs nus et durcis accélérait l'œuvre de la mort ; les miasmes cadavériques et l'humidité engendrèrent le typhus. L'épidémie vint renforcer la famine.
Alors, comme la place manquait dans les ivorkhouses et les hôpitaux, la prison devint un asile enviable. Elle aussi finit par regorger de monde. Un simple délit n'y donnait plus droit d'entrée ; il fallait le crime — on alla jusqu'au crime. Et lord Brougham, témoin impartial assurément, s'écrie : « Ni la plume de Dante, ni le pinceau de Poussin, n'ont retracé des scènes de désolation comparables à celles qu'offre l'Irlande. »
Toute l'éloquence d'O'Connell se résumait en ce cri de désespoir : « La nation meurt de faim !» Il n'exerce d'action sur son peuple « que pour l'empêcher de se révolter ». Il