Séance du 23 mars
2. Rapporté par John Russell à la Chambre des communes, au milieu de l'émotion générale.
renonce à son tribut, répand l'aumône à profusion, presse le gouvernement de consacrer 750 millions « pour faire revivre l'industrie irlandaise qtie la métropole a VOLONTAIREMENT ruinée », car le système de subsides progressifs ne peut continuer sans entraîner la banqueroute de l'Angleterre, et il ne peut cesser sans faire éclater la guerre sociale. »
Depuis qu'une loi venait d'accorderaux Irlandais le droit de port-d'armes, les paysans exaspérés, achetaient du produit de leur travail aux routes, non pas des pommes de terre pour assurer la récolte prochaine, mais des fusils et des pistolets, venus par cargaisons des manufactures de Birmingham.
Hélas ! dans les régions élevées du pouvoir on ne semblait point se douter de la profondeur du mal. Le Parlement ne fournissait que des secours insuffisants. Et, contraste douloureux ! tandis que le coroner, là-bas, dans l'île-sœur, continue à prononcer journellement ces lugubres paroles: Died front cold and Imnger «mort de froid et de faim », un rapport du chancelier de l'Échiquier constate « le progrès du bien-être et du confortable dans toutes les classes de la société anglaise » ; il se félicite même « de ce que les classes laborieuses peuvent manger chaque dimanche \e\i\- pudding (') ».
Le gouvernement aurait dû ajouter combien il fallait de décès en Irlande pour procurer la farine et le beurre nécessaires à la confection de ces puddings.
Ce débordement d'afflictions, l'écroulement de l'œuvre de toute sa vie, les reproches de la Jeune-Irlande et ce qu'il appelait « les folies d'O'Brien » plongèrent O'Connell dans un chagrin sans remède, qui acheva de ruiner sa santé.
Un jour pourtant son indignation retrouva un éclat de tonnerre qui fit tressaillir les entrailles de l'Irlande. A l'une des dernières séances de l'Association du Rappel, on lui rapportait cet infâme propos tenu par un prince du sang, grassement doté : «L'Irlande n'est pas dans un si mauvais état... On m'assure que des pommes de terre pourries, des algues marines et de l'herbe mélangées en proportion convenable,forment une nourriture très saine. Nous savons tous que les
I. statistique de la production dans les anttées de famine. Perraud, Études sur f Irlande, 1. II.
Irlandais peuvent vivre de tout, et il ne manque pas d'herbe dans les champs, même si la récolte des pommes de terre fait défaut. »
Se redressant tout à coup avec un éclair dans les yeux, le vieux tribun rugit : « J'irai en Angleterre pour voir si ces sentiments sont répandus. S'ils le sont — Dieu veuille qu'ils ne le soient pas ! — oh ! alors je n'hésite pas à dire que le devoir de tout Irlandais est de mourir les armes à la main ! » Dans la bouche d'O'Connell cette parole eut un effet foudroyant. L'auditoire se leva, acclamant avec frénésie ce réveil suprême du vieux sang milésien.
Quelques jours après, en février i847,demandant à Dieu la force nécessaire pour développer ses vues à la Chambre des communes, « triste et affligé», ce sont ses paroles, il s'embarqua pour Londres. Lentement, les côtes de la verte Erin s'éloignèrent de lui ; ces montagnes dont les échos avaient répété le son de sa voix et les acclamations de son peuple, disparurent dans le brouillard. Jamais O'Connell ne devait revoir l'Irlande, et s'il avait le pressentiment de cette séparation éternelle, quels longs regards navrés il eût attachés sur cette terre qu'il appela tant de fois, le cœur débordant et les yeux remplis de larmes : « première fleur du globe, première perle de l'Océan ! »
Il n'est plus le géant faisant face à l'Angleterre, tailladant le torysme à coups de sarcasmes et maîtrisant de sa forte main le lion populaire ; les temps héroïques sont passés. Aujourd'hui , au lieu de menacer,il vient implorer ; sa voix jadis sonore et redoutable est sourde et brisée ; à peine l'entendon prononcer ces mots, au milieu de l'émotion générale : «l'Irlande est entre vos mains, sous votre pouvoir ; si vous « ne la sauvez pas elle ne peut se sauver elle-même. . . Je vous « en conjure solennellement, n'oubliez pas ce que je vous « prédis aujourd'hui avec la plus profonde conviction : un « quart delà population irlandaise va périr si vous ne venez à « son secours ! »
Ce furent ses dernières paroles au parlement. Sa grande carrière finissait avec la mélancolie d'un jour d'hiver éteignant dans les nuées grises, la splendeur du soleil couchant.
28o LA LUTTE DE L IRLANDE.
Les médecins lui ayant ordonné un séjour dans le midi, Rome s'offrit immédiatement à sa pensée. Il y alla en pèlerin, accompagné de son fils aîné et de son confesseur. Montalembert, Berryer, Veuillot, les catholiques éminents de Paris coururent saluer au passage celui dont la parole aurait suscité une croisade. Des sommités médicales lui prescrivirent le repos absolu et l'éloignement de tout sujet de tristesse. C'était lui demander d'oublier son Irlande, dont l'image funèbre partout le poursuivait.
« Je ne me sens que l'ombre de moi-même », dit-il àL}-on. Cependant le doux ciel de la Provence ranima son système nerveux. A Marseille, il retrouva l'éloquence des anciens jours. — Éclair passager du génie luttant contre les ténèbres de la mort. Atteint de congestion cérébrale il sentit ses douleurs de tête le reprendre àGênes et refusa de s'embarquer. Dès ce moment, il s'absorbe tout entier dans la pensée de l'éternité. Le livre qu'il lisait durant son voyage était la Préparation à la mort de S. Alphonse de Liguori. Lui-même demanda les derniers sacrements dans la nuit du 15 mai, et c'est le cardinal-archevêque de Gênes, suivi de son clergé,qui voulut, malgré ses quatre-vingts ans, apporter le Saint-Viatique à celui que l'Église allait pleurer. Jusqu'au dernier moment, O'Connell conserva sa présence d'esprit. Il exprima le désir que son cœur reposât à Rome et son corps enirlande. Rome et l'Irlande, la religion et la patrie il les confond dans un même amour, mais le foyer et le siège de cet amour il le réserve pour l'Église.
Sa voix — la voix d'O'Connell — s'éteignait. Il recommanda aux médecins de ne point laisser fermer trop tôt son cercueil, puis il répéta faiblement le Meniorarê, des versets de psaumes et le nom de JÉSUS. Une grande sérénité, « le calme d'un enfant qui s'endort (') », enveloppèrent sa fin. Le 15 mai au soir, anniversaire du jour, où député de Clare, il entrait en vainqueur au Parlement,son âme franchit le seuil de l'éternité et sur ce visage qui avait reflété tous les enthousiasmes et toutes les douleurs du patriotisme, s'étendit l'immobilité de la mort.