‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 69 sur 90 · I. Lettre de son confesseur, le P. Miley · texte numérisé non relu

I. Lettre de son confesseur, le P. Miley

Rome en recevant le cœur du 4; héros de la chrétienté », comme l'appela Pie IX,lui fit de solennelles funérailles. Dans un discours demeuré célèbre, le P. Ventura compara le sauveur de l'Irlande à Moïse et à Josué. Lacordaire jeta sur sa mémoire l'éclat de son génie.

Quand Erin apprit le 25 mai, que son « roi » n'était plus, elle oublia pendant quelques jours ses propres douleurs. Les cloches d'église des villes et des campagnes portèrent au ciel le glas funèbre de son immense sanglot. Par ordre de l'archevêque de Dublin, toutes les messes célébrées pendant trois jours furent offertes pour le repos de son âme.

Au mois d'août, le corps d'O'Connell arriva en Irlande. On lui rendit des honneurs royaux. Marche triomphale du prisonnier de Richmond, devenue marche funèbre ; reprise en mineur de son apothéose.

Et maintenant au milieu du grand cimetière de Dublin, dans une crypte celto-gothique, il dort au milieu des s/uimrocks semés à profusion sur la pierre et sur le sol.

Il est mort sans achever son œuvre. Mais il lui fut donné, selon sa propre expression, « de ressusciter un peuple dont Grattan suivait le convoi funèbre ».

O'Connell a frayé le chemin à la politique de l'Irlande ; il lui a révélé ses forces et donné des armes pour une lutte où elle demeure invincible.

Dans l'histoire de son pays, il est placé comme un phare indiquant l'entrée du port et scrutant de ses rayons la nuit de l'avenir.

Les armoiries de sa famille semblent annoncer cette mission ; elles portent une étonnante devise, obscure et prétentieuse avant lui, lumineuse et prophétique depuis son apparition : « Ociilus O'Connell, sains Hiberniœ, l'œil d'O'Connell, salut de l'Irlande. »

C'est, en effet, la claire vue des besoins de son pays, des leçons du passé et des ressources de ses ennemis qui lui fait éviter les abîmes et les pièges où sont tombés ceux qui essayèrent de délivrer l'Irlande. Aucun chef ne sut mieux tirer parti des éléments qu'il avait sous la main : hommes, événements et lois. Aussi prudent qu'audacieux, enthousiaste mais

pratique, il entraîne les foules sans se laisser jamais entraîner, et ne court point l'aventure. Comme les capitaines et les grands navigateurs, au milieu des troubles aveuglants de la bataille ou devant les écueils, il voit vite et de loin.

O'Connell a des successeurs, mais point d'égal, et sa gloire ne pâlit point à côté de celle des O'Neill. Avec les saints il est le plus illustre et le plus pur produit de l'Irlande.

C'est un Moïse-Guillaume Tell, mais au lieu d'ordonner à son peuple de se fabriquer des armes, « avec le soc des charrues », il arrache des mains de sa patrie le tronçon d'épée qu'elle tient encore.

D'où vient donc l'admiration qu'excita par le monde, cet homme qui fut un héros national sans vouloir du prestige guerrier? Cormenin, dans son Livre des orateurs, prend le ton du dithyrambe quand il arrive à O'Connell ; Lacordaire et Ventura le célèbrent en accents bibliques, ses adversaires lui prêtent des proportions colossales.

Cet homme est grand par la cause qu'il défend et de la manière dont il la défend. Il est la voix d'une nation persécutée criant justice en présence de Dieu. Son âme se fait l'écho de cette clameur immense traversant sept siècles. Il est ce sauveur providentiel toujours attendu par la conscience des peuples opprimés, l'incarnation même de l'Irlande enchaînée, meurtrie, mais debout.

Après les longs massacres de la répression et l'insuccès répété des soulèvements populaires, qu'eût été pour l'Irlande un chef d'insurrection de plus ?

Et comment sans révolte secouer le joug de la tyrannie la plus odieuse qui eût jamais pesé sur une nation ? Dieu prit en pitié son peuple fidèle, écrasé sous le droit de la force et lui envoya Daniel O'Connell, qui lui apprit à vaincre par la force du droit.

Cl)apitre l)0U5ième.

Le grand exode.

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L'émigration. — Persistance des traditions celtiques. — La brigade du levier. — Adieux à la verte Erin. — Le Celte aux colonies. — Insurrection et fin de la Jeune Irlande. — \J Irish Eficumbered Estâtes act. — Le ienatît right de l'UIster. — Défection des députés irlandais.

— Les balayages humains. — Représailles — Le fusil de Cut Quinlan.

— Le plan de trois rebelles. — La fraternité des Fenians. — La légion de Saint-Patrick. — Première réforme agraire. — Préparatifs d'insurrection. — Écrasement des Feftians. — Le fénianisme condamné par l'Église. — La « Marseillaise » de l'Irlande. --La lutte infernale.

I^OUS entrons dans une phase mémorable de l'histoire d'Irlande. La détresse ou la ruine atteignent tous ceux qui vivent du sol. Les proprié- S^i^è^ taires cessent de toucher leurs fermages. Que vont-ils faire désormais de ces agglomérations de familles qui embarrassent leurs domaines ? Elles sont un obstacle à toute amélioration de culture. Et pour le paysan luimême est-ce encore une patrie que cette terre frappée de malédiction ? Il doit la fuir s'il veut échapper à la faim et à la mort. L'émigration s'impose.

Déjà après 1815, elle a commencé partiellement. On avait appris que des frères trouvaient sous d'autres cieux ce que l'Irlande refusait à ses enfants, la fortune et la liberté. Mais on ignore ce qu'il en coûtait alors à l'Irlandais de s'arracher à sa chaumière, à son champ, à son église. Encore aujourd'hui il émigré difficilement. « Les Irlandais se cramponnent à leurs misérables huttes, et il n'y a que l'éviction ou la crainte de l'éviction qui peut les faire partir ('). »

I. Paroles de M. Trench (1852) agent très apprécié en Irlande et visité en 1887 par M. de Mandat-Grancey, qui constate lui aussi de visu combien les Irlandais ont de peine à émigrer.

Ce fut le suprême moyen employé par les landlords dans les années qui suivirent la famine. Les uns y mettent de l'humanité et de la douceur ; ils engagent leurs tenanciers à chercher un meilleur sort au-delà des mers et pourvoient à leurs frais de transport. D'autres, en trop grand nombre, expulsent brutalement, en vertu de leur droit, des populations entières, sans s'inquiéter de ce qu'elles peuvent devenir. De ces tribus errantes, une partie meurt sur les routes, l'autre émigré, une autre refuse d'émigrer, et ce n'est qu'après une résistance désespérée qu'elle abandonnera ses foyers. Ignorant des lois, naïf et presque sauvage, le paysan irlandais en était encore à ses traditions bréhonnes. La conquête, la confiscation n'avaient été pour lui qu'un changement de maîtres. La rente et l'impôt se confondaient dans son esprit avec l'ancien Lords tribute (tribut seigneurial). Tant qu'il payait cette redevance exigée, il se croyait un droit de copropriété sur sa terre. On lui avait laissé cette illusion aussi longtemps qu'elle stimulait son travail ; aujourd'hui que ce travail devient improductif, on le chasse. Jusqu'à cette époque les évictions en masse avaient été rares ; la première datait de 1760 et donna naissance aux WJiiteboys. Après la famine, elles nécessitèrent l'intervention de dix mille hommes de troupe et la menace du canon. Pour mieux en assurer le succès, on abat les chaumières, on rase des villages entiers. Alors apparaît dans l'histoire agraire de l'Irlande, la sinistre Croiubar brigade (brigade du levier) (').

Deux millions d'Irlandais quittèrent leur pays. Il en mourut en mer et, en débarquant près de vingt mille. Est-ce là l'émigration, ou bien l'exil ou la déportation ?

Grand exode, exode celtique (^), qui nous fait songer aux Hébreux délivrés du joug de Pharaon, époque de déchirements d'âme et de lamentations !

Après les grands enthousiasmes de l'agitation pour le Rappel, des adieux solennels à la patrie !

Ils s'en allaient, avant de partir, s'agenouiller sur le cime-

I. C'est au moyen de barres de fer formant levier que les constables requis pour cette triste besogne abattent les murs. Quelquefois on met le feu aux toitures. 3. C'est le nom que lui donnent les Anglais.

tière, en arrachaient quelques poignées d'herbes, souvenir suprême de la terre natale mêlée aux cendres de leurs parents, parure bientôt flétrie de leur verte Erin.

Crise terrible dans les fastes d'Irlande, mais voulue par la Providence.

Depuis le mois de mai 1847 jusqu'en 1866, — 3,659,000 Irlandais ont débarqué aux Etats-Unis. Et le mouvement a continué vers l'Australie. Cependant Dieu semble avoir béni visiblement leurs efforts. « Ceux qui semèrent dans les larmes ont récolté dans la joie. » Une fois libre, devant l'espace immense des terres vierges, la race Celte sentit renaître la vigueur de son sang et retrouva ses qualités. Intelligente et active elle vit son travail produire au centuple, généreuse et passionnée elle conserva le culte de l'antique patrie et rêve quelquefois de la venger avec éclat. Les émigrés restent constamment en rapport avec leurs frères d'Europe. Durant les dix-sept ans qui suivirent la famine, ils leur envoyèrent plus de 300,000,000 de francs ('), pour provoquer de nouveaux départs et les aider à s'installer aux colonies. Plus tard c'est aussi de l'Amérique que viendront les conspirateurs révolutionnaires, armés de la dynamite.

Au milieu de ces désastres, qu'est devenue Xdi Jeune-Irlande? Absorbant les forces vives de l'Association du Rappel elle a prêché ouvertement la révolte. Ses journaux, ses clubs évoquent le souvenir belliqueux de Sarsfield et d'Emmet, et la jeunesse rassemblant des armes, s'apprête à former une garde nationale. En ce moment la révolution de 1848 vient de bouleverser la France et secoue l'Europe. O'Brien et ses amis, électrisés par cette commotion, réunissent un meeting à Dublin, font voter des félicitations au peuple français et se rendent à Paris dans le but avoué de solliciter l'appui de la République, mais Lamartine refusa de recommencer le rôle malheureux joué par le Directoire.

De son côté, l'Angleterre veillait ; elle fortifiait les casernes, doublait les garnisons de l'île et faisait voter instantanément par les deux Chambres un nouveau bill de coercition. O'Brien, Meagher, Mitchell, sont arrêtés comme coupables de sédition ; les deux premiers acquittés par surprise — le jury étant mal composé — deviennent l'objet d'une ovation

I. Les premiers débarqués envoyèrent en un an, un million de livres sterling (plus de 25,000,000 de francs).

enthousiaste; le dernier, condamné à quatorze ans de déportation, est embarqué séance tenante. Cet exemple de sévérité ne ralentit point l'ardeur des journaux patriotes. Ils sonnent le tocsin. Gavan DufTy et Martin, rédacteurs de La Nation et de X Irish Félon, paient leur audace par l'emprisonnement. Un décret suspend Vhabeas corpus dans toutes les provinces, et l'armée reçoit l'ordre d'entrer en campagne. Les paysans exaspérés par leurs souffrances et munis d'armes achetées à vil prix aux manufactures de Birmingham, n'étaient que trop disposés à recourir aux moyens violents, mais encore fallaitil les réunir et les organiser. Etait-ce possible sur un territoire occupé par l'ennemi .-' Le dénouement approchait rapide et fatal. Quand le pouvoir lança des mandats d'arrêt contre les présidents et secrétaires de clubs, O'Brien et ses amis donnèrent précipitamment le signal du soulèvement, malgré la vive opposition du clergé. Ils ne rallièrent que 300 hommes, marchèrent à l'attaque d'un poste de soldats et virent leur bande dispersée dans un champ de pommes de terre à Ballingary dès les premiers coups de fusil ; O'Brien et ses complices faits prisonniers dans cette lamentable expédition, furent condamnés à mort. Mais on commua leur peine en celle de la déportation. Gavan Duffy languit en prison jusqu'à la fin des troubles. Ainsi se vérifiaient tristement les prévisions d'O'Connell. V^di Jeune- Irlande après un an d'existence succombait, et sans gloire.

Un autre fléau vint remplacer la guerre civile et s'ajouter à la famine, qui prit fin seulement en 185 1 : ce fut le choléra. Il hâta l'émigration. De huit millions d'âmes la population était tombée à six millions. A peu près tous les freeholders avaient disparu.

La question agraire allait agiter à son tour les esprits et marcher d'étape en étape vers une solution équitable ou vengeresse.

En 1849 le gouvernement permit (') de vendre les grands domaines irlandais grevés de dettes et jusqu'alors inaliéna-

I, Irish Encnmbered Estâtes act, bill voté par le Parlement.

bles. C'était un service qu'il rendait aux propriétaires plongés dans la gêne, forcés par conséquent, bien souvent à regret, de pressurer leurs fermiers. C'était aussi poser le principe, gros de conséquences, que les terres pouvaient être aliénées et mises à la portée de tout Irlandais capable de les acquérir. Malheureusement la misère publique était telle que 4,164 propriétés vendues dans l'espace de huit ans ne trouvèrent que 7000 acquéreurs, la plupart industriels ou hommes d'affaires anglais. « Ils se montrèrent généralement plus durs et plus intéressés que les descendants des anciennes familles. Les témoignages sont unanimes sur ce point ('). »

Il était une province à l'abri de la famine, des évictions en masse et de la misère.Moins fertile que les contrées du sud, elle offre cependant une culture luxuriante et possède de nombreuses industries. Ce jardin, ce joyau de l'Irlande est rUlster, camp retranché du protestantisme, auquel l'Angleterre ne saurait octroyer trop de faveurs ; depuis la fameuse colonisation de Jacques Ier,les fermiers de ce pays jouissaient d'un droit qu'on appelle le tenant Right de l'Ulster.Ils payaient leurs rentes en vertu d'un bail réglé d'avance. En cas de sortie, le propriétaire était tenu de les indemniser de toutes les améliorations faites à la ferme, ainsi que du trouble qu'il aurait pu apporter à la jouissance du fermier. Enfin la coutume de rUister reconnaissait le droit de copropriété du tenancier. Voici comment : il conservait la faculté de vendre à un tiers son droit d'exploitant et tant qu'il payait régulièrement sa redevance, le landlord ne pouvait l'expulser.

Il se produisit un mouvement en Irlande pour étendre aux autres provinces le tenant right de l'Ulster. Un meeting où les partis politiques et religieux se confondaient, formula le programme appelé depuis des Trois F: — Fixity of ternir e — Free sale — Fair rents: Fixité des tenures, liberté de vente,rentes modérées. Ses adhérents fondèrent la Tenant Right League sous la présidence de Gavan Duffy,devenu membre du parlement.Cette agitation agraire prit une telle importance que les quarante-cinq députés irlandais de l'Association catholiquedurent s'engagera toujours voter contre un cabinet qui n'accorde-

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