I. Fournier, La question agraire en Irlande, p
rait point le tenant RigJit au pays et à ne jamais en accepter de places. Cette résolution avait son poids, car trois partis balançaient la majorité au parlememt.les Wighs.les conservateurs et les Peelistes. La ligue eut tort de ne pas tenir compte des faiblesses humaines et de la vénalité de certains hommes fourvoyés dans la politique.La députation qui s'intitulait fièrement « brigade irlandaise »,se laissa acheter par le ministère. L'un de ses membres, le plus violent, mais le plus endetté, William Keogh, accepta cyniquement le poste d'attorney-général. En présence de cette honteuse défection, Gavan Duffy, désespéré de l'avenir de son pays, partit pour l'Australie, oîi il devint premier ministre. Quant aux chefs de la députation vendue ils finirent d'une manière déplorable, l'un par la banqueroute frauduleuse, et deux par le suicide.
Depuis O'Connell et les patriotes d'O'Brien, l'Irlande semblait ne plus avoir d'hommes capables de la diriger. Le fils aîné de l'agitateur était retombé dans l'obscurité d'où seul, l'éclat de son nom l'avait tiré, pour le placer pendant quelque temps à la tête de l'Association du Rappel.
La Tenant Leagiie, trahie par ses représentants, dut renoncer à la lutte, et les propriétaires, rassurés sur leurs droits, eurent beau jeu pour continuer le système des évictions en masse.
Dans le cours de l'année 1849, en un an ! plus de 50,000 familles, c'est-à-dire près de 200,000 personnes avaient été chassées de leurs cabanes et jetées par les chemins.
Le marquis de Sligo, le comte de Lucan, M. Pollock, lord Leitrim et M. Georges Adair se firent remarquer dans cet horrible balayage de créatures humaines. A l'un d'eux,rirlande doit la disparition de toute une ville (Anghadrina). Au temps des païens, pareilles choses peuvent se rencontrer, mais en pays chrétien elles révèlent l'odieux égoïsme de certains peuples ou de certaines natures.
Les chiffres que nous citons, sont donnés par un économiste anglais, protestant, qui ne peut retenir son indignation : « Je le « dis à dessein, nous Anglais, écrit-il, nous avons fait de l'Ir- « lande la contrée la plus dégradée et la plus misérable du
La lotte de l'Irlande. la
« monde. L'univers entier nous en fait honte, et nous sommes « insensibles à notre ignominie... (') ».
D'autres économistes se félicitaient de voir disparaître les innombrables cabanes de boue, si affligeantes à l'œil du voyageur; ils calculaient ce que la dépopulation aurait donné de laine à l'industrie et livré de bœufs à la consommation.
En effet, 54 familles de petits tenanciers peuvent être remplacées avantageusement par trois graziers ou éleveurs de troupeaux. On en a fait l'expérience dans le Meath, en
Est-ce donc pour cela que Dieu a donné la terre à l'homme en lui disant : « Croissez et multipliez ». Pendant que s'engraissent les Durham et que foisonnent les black-faced sheeps importés d'Ecosse, les populations obligées de leur céder la place vont s'accumuler dans les faubourgs des grandes villes, et périssent de misère (^).
Mais ces considérations « sentimentales » ne sont pas le langage des affaires. On nous montre les revenus en Irlande augmentés des deux tiers depuis la transformation des tenures en pâturages. Ni frais de réparations à faire, ni retards de payement à craindre,ni pauvres à secourir.Une terre de 30,000 acres n'emploie que onze bergers, une autre d'une étendue de sept lieues n'en nourrit que vingt-et-un. Écoutez ici un penseur moderne :« Les Romains furent moins savants ; la guerre n'entraînerait jamais une semblable extermination. Le profit qui coule de ce sang répandu revient à l'aristocratie anglaise. Elle applique au sol de la nation les calculs empruntés à l'industrie manufacturière : diminution de frais équivaut à une augmentation de produit; sous une forme intelligente, sous un aspect légal, c'est une anthropophagie (3). »
La conséquence de ce droit de propriété poussé jusqu'au mépris absolu de l'homme, fut la destruction des bestiaux et l'assassinat des bergers ; des propriétaires et leurs intendants tombèrent sous les balles, tout fermier écossais nouveau-venu trouva la mort dans l'année. Le silence protégeait le crime ;
1. M. Joseph Kay, The social condition and the Education ofthe people, i, 315 et