Blanc deSt Bonnet, La Légitimité, 2. partie, p
LE GRAND EXODË.
tacitement, les paysans se faisaient les complices d'un meurtrier vengeur de leurs droits. On se demande comment un peuple si profondément religieux pouvait commettre de sangfroid ces homicides? C'est qu'il confondait la vengeance avec les représailles du patriotisme. Dans ses victimes il frappait le spoliateur, l'étranger, l'homme qui spéculait sur l'anéantissement des Irlandais ; il se croyait en cas de légitime défense. Sans les prêtres, où se serait arrêté ce banditisme? Dieu sait combien d'Anglais doivent la vie au sacrement de la confession ! Et encore le clergé ne parvenait pas toujours à redresser les consciences faussées. M. O'SuUivan cite à ce sujet un fait typique.
Un fermier évincé, nommé Cut Ouinlan, avait commencé par tuer successivement quatre frères écossais établis dans son voisinage, puis un certain nombre de propriétaires, d'agents et de locataires supplantateurs. Après chaque éviction, Cut Quinlan, se donnant une mission de justicier, chargeait son fusil. A lui seul il valait une bande de Ribbonnistes. La terreur d'un côté, la sympathie de l'autre, étendaient sur ses crimes le voile du secret. Un jour, Quinlan partit pour l'armée des Indes, et revint plusieurs années après avec de beaux états de service. La première personne qui lui parla fut le curé de son village, fort étonné de le revoir dans un pays qu'il avait épouvanté de ses forfaits patriotiques. Sans doute il s'était amendé, pensa le prêtre. Il l'engagea dans la mesure du possible à réparer le scandale de sa vie passée par une sincère pénitence. Cut Quinlan hésitait à se confesser ; il avait ses raisons, disait-il — « Des raisons pour ne pas vous réconcilier avec Dieu ? » demanda le curé. — « Oui, Votre Révérence, vous n'admettez pas certaines choses,et pourtant il y a ici un coquin d'Écossais qu'il faut que je... — Comment, malheureux ! Vous méditez encore un crime ! — Un crime, Votre Révérence, de laisser ces infernaux Ecossais prendre possession du pays et jeter dehors de braves gens pour qu'ils aillent mourir dans un fossé .^ Non, Père Mallaly, je ne puis m'entendre avec vous là-dessus et vous accorder que ce soit un péché de tuer un Écossais. »
- Cet exemple nous révèle l'état des esprits en Irlande ;
le langage de la presse nationale contribuait à bouleverser chez le peuple les notions de la morale ; l'agitation s'éloignait de plus en plus de la résistance légale et dépassait les témérités d'O'Brien. De la Jeune-Irlande abattue, il sortit un nouveau parti, un rejeton sauvage. Trois rebelles échappés de l'affaire de Ballingary.James Stephens.Doheney et O'Mahony conçurent l'idée de rompre avec les lois et d'entrer décidément dans la voie révolutionnaire. Réunir les Irlandais des deux mondes en une vaste Association, et arracher leur patrie à la domination anglaise par tous les moyens en leur pouvoir, y compris le meurtre et l'incendie, en un mot, poursuivre l'ancien projet du républicain Wolf-Tone avec le secours d'un formidable white-boyisme, tel fut leur plan ; Stephens se met à l'œuvre en Irlande, ses deux amis aux États-Unis. Ils lancent un cri de guerre : \ Irlande aux Irlandais ! Ils arborent un programme qui explique ce cri de guerre: indépendance nationale et restitution des terres à ceux qui peuvent prouver leur descendance de l'antique souche celtique. Car le droit des propriétaires actuels est écrit dans le code des brigands et sanctionné par le bourreau, disait, non sans vérité, leur organe, VIrish pcople... et ils concluaient en jetant aux paysans, ce mot d'ordre : « Refusez de payer vos loyers, et résistez aux évictions ! »
Par elles-mêmes ces doctrines sont séductrices, mais en Irlande,où le peuple gémissait sous le joug intolérable du régime agraire imposé par l'étranger spoliateur, elles lâchèrent la bride, et tout d'un coup, aux passions que le grand O'Connell s'était employé toute sa vie à refréner. La conspiration eut son centre à New- York, et pour lui imprimer un caractère profondément irlandais, les organisateurs, remontant aux sources glorieuses de leur histoire, lui donnèrent le nom de Fraternité' des Fénians, en mémoire des Fianna Eirin. On se souvient de cette milice indomptable, vivant en communauté sous la tente, et qui eut Fingal pour chef, et pour barde, Ossian. Pendant la guerre de sécession, les Fénians firent leur apprentissage militaire. Il se forma aux États-Unis de nombreux régiments irlandais. Meagher, échappé de l'Australie, devint général, Doheney, colonel. On peut dire que les vie-
toires du Nord contre le Sud furent des victoires irlandaises. Et tandis que l'Irlande combattait l'esclavagisme au-delà des mers, elle versait encore et plus noblement son sang pour la liberté de l'Église.
Lors de l'invasion du territoire pontifical, en 1860, la légion de Saint-Patrick, commandée par O'Reilly, s'illustrait à Spolète, à Pérouse, à Ancône. Ces soldats de la verte Erin voulurent conserver le culte touchant de la patrie, dans leur uniforme vert à parements trèfles. Mais en leur double qualité d'Irishmen et de papistes ils s'attirèrent les odieuses injures du Times « ce triste spécimen du talent malhonnête », comme l'appelait O'Connell.
Avant de raconter l'échec des Fénians, nous devons nous arrêter au premier essai de réforme agraire proposé pour l'Irlande dans les Chambres anglaises. Cet essai date de 1860. Il a fallu neuf ans d'efforts pour en arriver là. Depuis 1852, tous les bills tendant à améliorer la condition des tenanciers avaient été successivement repoussés, grâce à l'influence de lord Palmerston. Encore cette réforme n'eut-elle aucun effet.
Le législateur modifie, mais timidement, l'axiome anglonormand : « Ce L]2ci est adhérent au sol, appartient an sol. » Le fermier pourra enlever les objets mobiliers : machines et bâtiments qu'il aura annexés à ses frais au domaine, pourvu qu'il les puisse détacher sans fracture et sans détérioration. Il aura droit à une indemnité pour toutes les améliorations faites par lui, du consentement de son propriétaire. La relation entre le landlord et le fermier était modifiée dans son principe ; la tenure féodale, d'où découle le tenant right, le droit du tenancier sur sa terre, était remplacée par le contrat. Désormais le fermier irlandais perdant son droit de copropriété ('), devient un simple locataire payant une rente annuelle, comme
I. Ce droit s'exerçait par la vente ou le transfert de son droit d'occupant. Comme toujours il y a loin de la théorie à la pratique. Le propriétaire avait le droit de refuser le nouveau fermier qui lui était présenté. En Ulster il ne le pouvait que pour des motifs graves. Des coutumes analogues à celles de l' Ulster existaient « Sur des domaines épars, sur toute la surface du pays, dit Fournier, sans qu'elles aient généralement prévalu dans aucune région. »
nos fermiers français et belges. Enfin la procédure d'expulsion était simplifiée et rendue rapide en cas de non-payement des loyers.
Cette réforme fut mal accueillie en Irlande ; la suite démontra qu'elle était plus qu'insuffisante.
Les tenanciers se plaignaient de la surélévation des rentes; on les gratifie du régime des contrats, mais ce paysan à qui il faut la terre sous peine de mourir de faim, passera par toutes les conditions qu'on exigera de lui. Et là où l'une des parties dépend de l'autre pour le nécessaire peut-il y avoir contrat ?
Les fermiers souffraient surtout des évictions ; la loi les rendait plus faciles ; ils demandaient la sécurité de leurs tenures, on la diminuait. L'indemnité pour les travaux d'améliorations n'était pas moins illusoire, puisqu'il fallait le consentement préalable du propriétaire pour les exécuter. Celui-ci, peu soucieux de devenir le débiteur de son fermier, n'avait qu'à les refuser. Après comme avant le bill de 1860, le tenancier reste donc à la merci du landlord.
La guerre de Sécession terminée (1865) des centaines d'officiers irlandais retournèrent dans leur pays d'origine, afin d'y fomenter le soulèvement préparé par les conspirateurs fénians. Mais, tenu en éveil par des espions, le gouvernement
! anglais se préparait à étouffer à sa naissance une agitation qui avait déjà gagné les troupes irlandaises cantonnées dans I l'île. La répression fut énergique et prompte. On saisit VIrish people ; on arrêta inopinément une foule de conjurés et leurs principaux chefs; la déportation avec vingt ans de travaux forcés frappa Stephens.O'Donnovan Rossa, Laley et O'Leare. Mais Stephens s'échappa, gagna les Etats-Unis et rallia à sa cause un aventurier révolutionnaire, le fameux général Cluseret, alors en Amérique, et qui fut nommé commandant suprême de l'insurrection. Celle-ci, remise de mois en mois, peu secondée par les paysans, éclata en 1867 ; dans la soirée du 4 mars, Godfrey Massey, lieutenant de Cluseret, à la tête d'une bande, s'empara d'un point stratégique entre Limerick et Corck ; là devait le rejoindre le chef de l'armée rebelle,
mais Cluseret, en faisant le relevé de ses forces, avait constaté qu'il ne pouvait disposer que d'un fusil par 500 hommes, et il abandonnait son entreprise, de sorte qu'au lieu de son général, Massey vit arriver un corps imposant de constables et de soldats royaux. Ce fut la répétition de Ballingary; ses hommes découragés, ne tinrent pas, et Massey tomba au pouvoir de l'ennemi. Peu après, cédant aux influences de sa jeune femme, il évita l'échafaud en dénonçant ses camarades.
Une attaque contre le château de Chester en Angleterre et une tentative de révolte au Canada échouaient simultanément. Le Fénianisme croulait sur les ruines de \d. Jeune -Irlande.
D'oîi vient ce misérable avortement d'un plan gigantesque?
Cluseret, ancien militaire, avait compris qu'il fallait plus que de l'enthousiasme contre les canons anglais, et l'Irlande ne manquait pas seulement d'armes mais aussi de soldats et d'union. L'échec de la Tenant leagne, dû à la trahison des successeurs politiques du grand libérateur, laissait d'amères défiances dans le cœur du peuple.
De son côté, l'élément catholique et conservateur, O'Brien, près de s'éteindre, John Martin, devenu député, O'Donaghe Sullivan effrayés des principes subversifs de Stephens et de ses complices, et soutenus par le clergé, opposaient au fénianisme une nouvelle société appelée la ligne nationale.
Enfin, Rome avait parlé. Par décret de la Sainte Inquisition, le 5 juillet 1865, l'association des Fénians é.\.^\\. classée parmi les sociétés secrètes condamnées par les bulles des papes. Il était défendu de s'y affilier sous peine d'encourir l'excommunication.
Le gouvernement poursuivit les conspirateurs avec une rigueur impitoyable, mais la résistance ouverte était finie. Redescendus dans l'ombre, les Fénians aiguisaient le poignard et préparaient la mine.
Quelques jours après l'échauffourée de Massey, une trentaine de Fénians attaquèrent, à Manchester, une voiture cellulaire qui transportait deux de leurs chefs, officiers américains. L'escorte fut dispersée, un sergent de police tué dans la bagarre d'un coup de revolver et les prisonniers délivrés.
Trois jeunes gens, Allen, Lerkin et O'Brien, convaincus d'avoir fait partie de cette bande de rebelles, servirent d'exemple et donnèrent satisfaction à l'indignation publique. En vain déclarèrent-ils que le meurtre dont on les rendait responsables n'était nullement prémédité, qu'il avait été un des incidents de la lutte; le tribunal les condamna à mort.
A ce moment l'un d'eux s'écria : « Je n'ai rien à regretter ni rien à rétracter, je ne puis que dire : Dieu sauve l'Irlande! » Et ses deux compagnons se levant aussitôt, s'avancent de quelques pas et répètent avec lui, les mains levées au ciel : « Dieu sauve l'Irlande ! » Le groupe solennel formé par ces trois jeunes hommes en face de la mort, se grava symbolique et sculptural dans l'histoire d'Erin. Ils périrent sur l'échafaud. Pour éviter que leur tombe ne devînt un rendez-vous de manifestations séditieuses, on priva leurs corps des avantages de la terre bénite, et ils furent enterçés dans la prison comme des chiens. Cette triste fin, cette sépulture infâme et surtout la scène dramatique du tribunal, produisirent sur le peuple irlandais un effet qui se traduisit par l'éclosion d'un hymne patriotique qu'on a appelé la Marseillaise de l'Irlande, chant grave et passionné, où domine l'accent de douleur et qui montre combien aux yeux de ce peuple ardent la criminalité des moyens disparaissait deva'nt la sainteté du but.
« Haut, à la potence, se balançaient les trois au noble cœur, par la vengeance du tyran fauchés dans leur fleur. Mais ils le regardèrent face à face avec le courage de leur race. Et avec des âmes indomptées, ils marchèrent à leur destin. Dieu sauve l'Irlande ! dirent les héros. Dieu sauve l'Irlande ! dirent-ils tous ; que ce soit sur le haut échafaud, ou sur le champ de bataille que nous mourions, oh ! qu'importe '^. puisque c'est pour l'Erin chérie que nous tombons.
«Jamais, jusqu'au dernier jour, la mémoire ne passera des vaillantes vies ainsi données pour notre patrie ; mais la cause doit marcher, au milieu de la joie, du bonheur ou du chagrin jusqu'à ce que nous ayons fait notre île une nation libre et grande. Dieu sauve l'Irlande ! dirent les héros. Dieu sauve l'Irlande! dirent-ils tous; que ce soit sur le haut échafaud, ou sur le champ de bataille que nous mourions, oh !
qu'importe ? puisque c'est pour l'Erin chérie que nous tombons. »
Un mois après, à Londres, un baril de poudre faisait sauter un mur de la prison de Clerkenwell, renversait plusieurs maisons, tuait douze personnes et en blessait plus de cent. C'était la vengeance des Fénians; ils engageaient contre l'Angleterre, la lutte infernale.
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Gljapître trei3tème.
Les revendications.
Gladstone. — Le mancenillier de l'Irlande. — Abolition de la Dîme. Seconde réforme agraire. — Ses lacunes. — Isaac Bult. — Le Home Rule. — Parnell. — Menace de famine. — Le plan de Parnell. — Lutte de francs-tireurs. — L'obstructionnisme. — Parnell, chef du parti irlandais. — « La livre de chair » des landlords. — Michel Davitt. — La revanche des expulsés. — Le meeting de Westport. — Vlrish national La7id League. — Attitude du clergé. — Le paysan irlandais. — Une question de Parnell. — Le cas du capitaine Boycott. — Les « Moonlightcrs ». — Gouvernement de la Land League. — L'Amérique et la Land League. — Les Home Rulers au Parlement. — ■ Rébellion parlementaire. — Enquête du gouvernement sur la situation agraire. — Troisième réforme agraire. — Son importance. — Opposition du parti nationaliste. — Répression en Irlande. — Les crimes agraires. — La question du Rachat à la Chambre des Lords. — Emprisonnement de Parnell. — Traité de Kilmainham. — Victoire de Parnell. — Le crime de Phenix- Park et ses conséquences. — Quatrième réforme agraire. — Nouveaux assassinats. — Frémissement de l'Irlande. — La statue d'O'Connell. — Les « invincibles ». — Les orangistes de l'Ulster. — L'Irlande révolutionnaire. — La cause et les effets. — Chute du ministère Gladstone. — Alliance du ministère tory avec les parnellistes. — Rappel des lois cocrcitives. — Cinquième réforme agraire. — Concessions illusoires. — Le droit du tenancier et le droit du landlord.
^^^^^E forfait inattendu fut une révélation pour le
C"^ d* gouvernement. A la lueur d'une explosion sou- ^ l[y terraine, un autre Catilina venait d'apparaître au sein de l'Empire britannique. Contre cette rébellion occulte, la force devenait impuissante. Les hommes d'État clairvoyants remontèrent aux causes du mal et reconnurent que le temps était venu d'y porter remède. « Lorsque nous en sommes là, » disait Gladstone, « qu'une grande prison au cœur de la métropole a été à moitié détruite par les Irlan-
dais, quand un agent de police a été assassiné en plein jour, à Manchester, par des Irlandais ; oh ! alors le pays a senti tout entier se poser devant lui la question d'Irlande.»
Et le premier, rompant avec les préjugés séculaires, il entreprendra ce que nul n'a osé avant lui, briser l'une après l'autre, les chaînes de l'île-sœur. Ennemi convaincu du « papisme », Gladstone aura cet honneur de continuer, par seul esprit de justice et de haute politique, l'œuvre d'O'Connell. L'illustre bûcheron de Hawarden va s'employer, selon son expression, à couper les trois branches maîtresses du mancenillier qui ombrageait l'Irlande: l'inique prédominance de l'Eglise établie, la tyrannie des landlords, l'absence de tout enseignement supérieur non sectaire.
L'Église établie, il la comparait à la pieuvre décrite par Victor Hugo. Fondée sur l'injustice et l'oppression, elle ne saurait subsister. « Vous l'appelez une église missionnaire », disait Gladstone au Parlement, « s'il en est ainsi, elle a manqué à sa mission. Comme église missionnaire, elle a misérablement échoué. Comme une plante exotique qu'on a transplantée avec infiniment de peine d'un pays lointain, on ne la garde en vie qu'au prix de grandes et d'immenses dépenses sous un climat, dans un sol qui ne lui conviennent point. La malédiction de la stérilité est sur elle. Elle n'a point de feuilles. Elle ne porte points de fruits. Coupez-la. Pourquoi encombre-t-elle le sol .'' » Le ministère tory Disraeli combattit à outrance les propositions libérales de Gladstone ; il essaya de réveiller le fanatisme protestant, mais dans les élections qui suivirent, les trois royaumes donnèrent aux libéraux une formidable majorité de plus de 500,000 voix. Gladstone, soutenu par l'opinion publique de tout un empire, prenait la direction du cabinet.
Les prélats anglicans jetaient des cris éperdus en style biblique. Le ministère allait porter la main sur « l'arche d'alliance », provoquer la colère du Seigneur en commettant « ce péché national », mieux valait pour la reine perdre sa couronne que de laisser entrer « l'abomination dans le lieu saint ». « Il faut prier Dieu et tenir sa poudre sèche », répétaient après Cromwell, les orangistes menaçants. Gladstone,
imperturbable et résolu, développa son projet au Parlement pendant trois heures. II disséqua le gros avoir de 400 millions où mangeait à pleine bouche l'Église d'Irlande, tint compte des droits acquis, développa tout un plan pour le rachat des dîmes en 45 ans, et trouva même un excédant de 84 millions à affecter aux établissements charitables de l'île-sœur. II en appela aux sentiments de paix et de justice de l'Assemblée et au verdict du monde civilisé. « Je ne saurais douter », disait-il en finissant, « que ce projet dans ses grands et prompts effets n'ait la bénédiction du Très-Haut, car il est fondé sur ces principes de justice et de miséricorde qui sont les glorieux attributs de son règne éternel. »
M. Disraeli eut beau protester contre « la restauration de la souveraineté du Pape en Irlande », le bill qui séparait l'Église de l'État et renversait à jamais le mur où le grand O'Connell n'avait pu ouvrir qu'une brèche, fut voté à 1 14 voix de majorité. On s'attendait à une vigoureuse résistance de la Chambre des lords, mais la justice cette fois parla plus haut que l'étroit esprit de conservatisme ; les Torys s'unirent aux libéraux, et 121 voix contre 114 votèrent la loi. Elle fut promulguée le 26 juillet 1869.
Sans tarder, le premier ministre profita de sa victoire pour proposer la réforme agraire. La Chambre était bien disposée ; on la sentait entraînée par un large courant de liberté. Gladstone fit un pas décisif dans la voie qu'il n'a plus quittée depuis. Législativement, il porta la main sur les droits absolus de la propriété foncière irlandaise en affirmant le droit réel du fermier, le Tenant Right conforme aux traditions du pays. II proposait de donner force de loi à la coutume de l'Ulster et de l'établir partout où elle n'existait pas. Le propriétaire ne pouvait expulser son fermier qui s'acquittait exactement de ses obligations et payait régulièrement le prix de son fermage. En cas de sortie du fermier, il était tenu de l'indemniser de toutes les améliorations qu'il avait réalisées même sans son consentement, tenu également à indemnité pour tout trouble apporté par lui à la jouissance du fermier. De cette façon les évictions arbitraires étaient entravées par les obligations qui pesaient sur le landlord, le paysan expulsé
ne quittait pas sa ferme sans emporter quelques ressources, et la loi protégeait particulièrement les malheureux tenanciers à volonté ; elle s'attachait à les défendre contre leur propre faiblesse. Aussi déclarait-elle nulle toute renonciation que consentirait un petit fermier à son droit aux indemnités. Les propriétaires étaient encouragés à concéder de longs baux de trente-et-un ans ; et cette concession leur évitait le payement de toute indemnité. Enfin la propriété devenait accessible au peuple ; à l'aide d'avances faites par l'Etat et remboursables par annuités, le cultivateur pouvait acheter des terres.
Mais en revanche le landlord conservait la faculté d'élever à son gré le taux des fermages, et en cas de non-payement il restait armé du droit d'éviction.
Tel est en résumé le fameux Land Act de 1870. Il passa à une immense majorité malgré les plaisanteries de M. Disraeli ; il semblait à l'homme d'État romancier qu'on allait voter comme si Rory des montagnes rôdait dans les couloirs delà Chambre. Mais d'où vient que ce bill agraire.malgré ses bienfaits, n'apaisa point l'Irlande ? « Parce qu'il fut une transaction boiteuse »,dit le savant auteur à.Q La question agraire, «entre deux systèmes diamétralement opposés». D'après la loi anglaise, le landlord possède pleinement la propriété du sol, et le fermier n'a d'autres droits sur ce sol que ceux que veut bien lui concéder pour un temps le landlord. D'après les coutumes irlandaises, le tenancier acquiert des droits propres sur la terre qu'il cultive. Il y a conflit entre la loi et la tradition.Au lieu d'extirper l'idée de la copropriété des tenanciers, la confiscation et la violence des siècles passés l'ont enracinée par effet réactif. Or le pouvoir laissé au landlord d'élever la rente rendait les tenures instables et détruisait la sécurité du fermier. Dans la pratique, son droit de copropriété était annulé.
Les propriétaires lésés dans leurs intérêts par les entraves de la nouvelle loi, usèrent jusqu'aux dernières limites des privilèges qu'elle leur laissait. Ils élevèrent le prix des fermages. Et comme les neuf-dixièmes des habitants de certaines provinces n'ont pas d'autres moyens d'existence que la culture de leurs champs, la population dut passer par les conditions
que lui imposaient les landlords, et retomba sous leur tyrannie.
Le système qualifié de « honteux » par le rapport même d'une commission agricole anglaise envoyée en Irlande ('), et qui consiste à porter la rente à un taux exorbitant en raison des améliorations faites par le tenancier, continue à être mis en pratique. Ainsi, sur le domaine de lord Arran, dans le Donegal, une rente de 4 livres en 1852 est portée à 12 livres sterling en 1869. Un tenancier à l'année, du comté de Corck, payait environ 200 frs pour dix-huit acres qu'il avait défrichés. En 1869 le landlord lui impose un bail de dix ans et une rente de 450 frs. Le fermage n'était augmenté qu'en raison de la plus-value donnée à la terre par le travail du fermier. Il ne put payer,fut expulsé en 1879 et obtint une indemnité de 1,700 francs. Ces faits choisis entre mille sont cités dans le rapport de la commission agraire.
Le land rt'<:/ garantissait encore moins le tenancier à l'année.
L'usage s'était établi de ne recevoir le payement de sa rente que six mois après l'échéance. Il se trouvait ainsi toujours en retard de six mois ; il suffit dès lors qu'il s'attarde I pendant six autres mois pourque le propriétaire puisse obtenir un décret et procéder à l'expulsion. Or nous avons vu que le bill de 1860 facilitait l'expulsion ; elle était encourue par le défaut de payement de fermages pendant une année. Par conséquent ces infortunés tenanciers à l'année, même en payant exactement leurs rentes, demeuraient sous le coup de l'éviction C).
Non pas que les landlords aient profité de parti-pris de cette situation. Mais c'était assez d'un acte arbitraire posé de loin en loin pour alarmer tout le pays.
Encore une fois, la réforme agraire n'amenait aucune solution.Elle limitait timidement le droit du landlord sans assurer celui du fermier.
En ce moment l'Irlande possédait un homme de grand talent, autrefois adversaire d'O'Connell et qui maintenant