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Enquête du gouvernement en

2. V. Foumier, La question agraire. Ch. vi. Défauts de la réforme de 1870.

allait ranimer sous un autre nom l'agitation pour le Rappel. C'était Isaac Butt, fils d'un ministre protestant. Savant avocat, il avait plusieurs fois défendu les Fénians et se trouvait lancé dans le mouvement agraire. Malheureusement son caractère faible et peu désintéressé, ses continuels embarras financiers, n'en font point une haute figure. Il n'en est pas moins le promoteur du mouvement devenu formidable aujourd'hui, et qui tôt ou tard entraînera l'Angleterre. Le 19 mai 1870, dans un meeting, Butt fit adopter à l'unanimité une résolution portant que le vrai remède aux maux de l'Irlande consistait dans l'établissement d'un parlement national avec plein contrôle sur toutes les affaires intérieures. Ce jour-là, naissait le Honie-Rule. Il eut ses candidats à la Chambre dans trois comtés. Butt lui-même se vit élire sans opposition. L'ancien drapeau du Rappel de l'Union flottait de nouveau en Irlande. Un bill que M. Gladstone avait fait passer, le Ballot net, favorisa le premier essor du parti autonomiste. Ce bill assurait désormais le secret du vote dans les élections législatives. Les tenanciers irlandais purent donc librement user de leurs suffrages, sans craindre les représailles de leurs seigneurs et maîtres.

Cependant Gladstone ne devait pas conserver le pouvoir ; la troisième branche du mancenillier, la question de l'enseignement supérieur en Irlande, résista à ses efforts généreux mais mal combinés. Il proposait de réunir la vieille université de Dublin, les collèges de la Reine créés par Robert Peel, et les collèges privés, en une seule université donnant l'instruction à tous les élèves indistinctement ; la théologie, la morale et l'histoire auraient fait l'objet d'un enseignement à part, donné comme les parents l'entendaient. Aucun parti ne voulut de ce compromis ; les évéques catholiques réclamaient l'enseignement confessionnel, les radicaux n'admettaient que la liberté pure et simple de l'enseignement, et les torys s'opposaient à tout changement de l'ancien ordre de choses. Gladstone donna sa démission, le parlement fut dissous, et Disraeli, c'est-à-dire la faction torie, prit la tête des affaires.

Dans le groupe de soixante home riilers compris parmi les cent trois députés irlandais au parlement, se trouvait un gen-

tilhomme campagnard, inconnu jusque-là, Charles Stewart Parneli. Teint pâle, traits fins et distingués, apparence frêle cachant une vigueur de tempéramment nerveux. Né en 1846, Parneli est d'une ancienne famille irlandaise, d'origine anglosaxonne. Son bisaïeul, chancelier de l'Echiquier, figure parmi les « incorruptibles » qui votèrent contre l'Union. Le père de

Charles Parneli, neveu de lord Congleton, épousa la fille du Commodore américain Stewart. D'un caractère sérieux, d'un sang-froid imperturbable, un peu hautain de manières, le chef actuel du mouvement nationaliste vivait retiré dans sa terre d'Avondale, s'occupant de sciences mécaniques, de chasse et d'industrie agricole. Ce qui le distinguait des Sqnires, ses

voisins, c'était son équité et sa bienveillance envers le tenancier.

Quand il présenta, à ses frais, sa candidature aux home rulers étonnés, ses débuts comme orateur furent pitoyables, il perdit entièrement contenance, balbutia, s'embrouilla et demeura court. Néanmoins le public sut gré à ce landlord, à ce protestant, de sa générosité, l'extérieur du jeune homme étant du reste sympathique. On l'applaudit, et l'on se résigna à voter pour un député muet, qui serait tout au plus « Parnell à l'unique discours », s'il se hasardait à ouvrir la bouche à Westminster.

Or Parnell possédait le calme des forts et une indomptable énergie. Une fois maître de lui-même il deviendra, au dire de M. Gladstone, l'un des plus redoutables argumentateurs de la Chambre.

A l'époque où il prit possession de son siège au parlement, quatorze bills, destinés à modifier la réforme agraire de 1870 et proposés par Isaac Butt, venaient d'être repoussés. Et pourtant les symptômes avant-coureurs de la famine apparaissaient en Irlande.

Devant les échecs successifs et désespérants de l'action parlementaire, le futur leader conçut un plan d'opposition. Il résolut de transformer le parti irlandais, en parti autonome sans attache aucune avec les Wighs et les libéraux anglais. D'autre part, il rêva la fusion de l'agitation légale avec la force révolutionnaire, la première allant toujours de l'avant sans jamais transiger, afin de calmer les farouches impatiences de la seconde. C'était rallier du coup l'Irlande américaine, en faire l'immense et formidable réserve de l'armée du home rule. Enfin il voulut baser les revendications nationales sur les revendications agraires, faire sien et légaliser le programme des Fénians : V Irlande aux Irlandais !

Ainsi se préparait le gigantesque duel corps à corps de deux nations rivées l'une à l'autre. Puisque l'Angleterre ne veut pas briser le lien fatal de l'Union, l'Irlande va se cramponner à elle afin d'entraver tous ses pas. Selon la saisissante expression de M. de Pressensé, « l'Irlande fera traîner à l'Angleterre le poids mort de son cadavre tant que la parole

de résurrection et de vie n'aura pas été prononcée à son profit ».

Au parlement, les députés irlandais ne seront plus que des francs-tireurs harcelant sans merci le char de l'Etat et obstruant sa route ('). Cette guérilla oratoire commença à propos d'un bill de coercition que Butt voulait renvoyer à une autre séance. M. Biggar (^), patriote ardent, d'origine presbytérienne, petit homme d'aspect agressif et de parole mordante, ouvrit le feu.

11 parla depuis cinq heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, citant d'interminables rapports, alignant des colonnes de chiffres, se répétant vingt fois. Parnell se joignit à lui en 1877. Sur tous les sujets, à propos et hors de propos, ils demandaient l'ajournement du débat, quel qu'il fût. Les séances commencées la veille duraient jusqu'au jour, et l'assemblée, ahurie, furieuse, tantôt quittait la salle, tantôt accablait les orateurs d'injures, d'interruptions, de huées. Ni les banquettes vides, ni les hurlements, ni les grognements, ni le ronflement de protestation des dormeurs n'arrêtaient l'intarissable, monotone et agaçant débit de Parnell et de Biggar. « Comment vous proposez-vous d'apprendre le règlement de la Chambre? » demandait-on à Parnell — «A force de le violer », répondit le député du Meath. Lorsqu'on agita la question de l'annexion du Transvaal, Parnell trouva moyen de comparer la situation des colonies africaines à celle de l'Irlande. Il ajouta qu'en sa qualité d'Irlandais il savait que l'ingérence de l'Angleterre dans les affaires d'un pays apportait avec elle la tyrannie et la cruauté ; c'est pourquoi il éprouvait une satisfaction particulière à contrarier sur ce bill\ç.s intentions du gouvernement.

1. Le règlement de la Chambre à cette époque laissait toute liberté à la discussion et s'inspirait du respect des minorités. Il était en partie écrit, en partie fondé sur des précédents. Personne ne pouvait exiger la clôture d'un débat, et le speaker n'était investi que d'une autorité morale.

2. M. Biggar, qui s'était converti au catholicisme, fut jusqu'à sa dernière heure l'un des plus énergiques champions du Hcme-Riile. Le 18 février 1890, on discutait à la Chambre des Communes l'amendement Parnell blâmant la politique de coercition. M. Biggar était à son banc, quoiqu'il souffrit cruellement d'une maladie de cœur. Un de ces collègues, le docteur Kenny, après l'avoir ausculté, le pressa de se retirer, son état étant des plus graves ; mais Biggar ne voulut pas, un jour de bataille, quitter son poste de combat. Il rentra chez lui à une heure du matin après avoir pris part au vote et mourut dans la nuit.

Une explosion d'indignation souleva l'assemblée à ces paroles. Parnell, suspendu de ses fonctions pendant quelques jours, se vit exclu du parlement.

Quand il revint, ce fut pour reprendre son discours précisément au point où il l'avait laissé.

Le gouvernement ne parvenait pas à faire passer son projet. Les obstructionnistes n'étaient que sept, mais ils tenaient bon On imagina d'épuiser leurs forces physiques. Durant 26 heures ils restèrent à leur poste, parlant toujours et, à bout d'arguments, non d'haleine, ils entreprirent la lecture d'interminables documents du livre bleu (').

Pour soutenir la lutte, les députés anglais durent se relayer jusqu'au moment oia les Home rulers, exténués, laissèrent voter le bill. Isaac Butt n'avait point voulu suivre ses collègues dans cette étrange lutte parlementaire ; il trouva leur attitude enfantine, inconvenante, indigne de son mandat et les menaça de sa démission, si l'Irlande approuvait leur conduite. Revenus à Dublin, après la session, ces indisciplinés de son parti reçurent des ovations enthousiastes, et les Irlandais établis en Angleterre, choisirent pour leur chef le vaillant député du Meath. Butt comprit que son rôle était fini ; il garda nominalement la direction du Home Rule, retourna à ses plaidoyers et mourut découragé en 1879. Sa gloire est d'avoir marché sur les traces d'O'Connell.

Un banquier protestant, M. Shaw, fut élu à sa place, tandis que Parnell commençait à fixer l'attention, non par son éloquence, mais par sa puissance de logique et son inébranlable fermeté. Or l'Irlande sentait le besoin d'un homme.

L'année 1879 s'annonçait désastreuse parce que, cette fois encore, l'unique aliment du peuple, la pomme de terre, n'avait donné qu'un tiers de son rendement ordinaire.

Et les cœurs se resserraient d'angoisse, et les pensées s'assombrissaient au souvenir des lugubres drames de 1846. La famine ! disait le paysan consterné en voyant s'échapper de ses mains le prix d'une récolte qui aurait pu le nourrir.

I. Recueil des documents que le Gouvernement anglais communique chaque année aux Chambres,

La famine ! répétaient avec désespoir les victimes de la rente exagérée, à l'arrivée du shérif escorté de constables.

La loi agraire de 1870, rédigée en Angleterre par une législature anglaise ignorante des véritables conditions de l'Irlande, produisait ses fruits en provoquant, en deux ans, quatre mille quatre cent seize évictions.

Encore une fois les landlords irlandais, loin de venir en aide à leurs fermiers comme le font en de pareilles circonstances les propriétaires anglais, exigeaient impitoyablement « leur livre de chair vivante ». C'est le mot dont se servit un jour Parnell,

Et celui qui remplissait alors les fonctions du secrétariat d'Irlande, un vain sportsman à courtes vues, M. Lowther, trouvant l'acte agraire de 1870 entaché de « communisme pur x>, prêtait allègrement le secours des baïonnettes à l'égoïsme des landlords. Au lieu de conjurer la crise, il l'aggravait ; car les Irlandais cessèrent de respecter un droit de propriété, au nom duquel le landlord foulait outrageusement aux pieds les droits de l'humanité.

L'incapacité et la dureté de cœur de M. Lowther suscitèrent le mouvement formidable de la Ligne agraire.

Dans la foule des bannis qui n'avaient point pris part au grand exode, croissait un fils de paysan, Michel Davitt, né en 1846 au milieu des calamités de la famine. Portant au cœur le poignant souvenir de sa mère expulsée mendiant par les rues de Londres, il rêvait de donner une voix vengeresse aux sueurs et aux larmes de ses frères. Enfant, il avait perdu un bras, en travaillant dans les manufactures d'Angleterre; plus tard, enrôlé parmi les Fénians et impliqué dans l'affaire de la prison de Clerkenwell, il fit sept ans de travaux forcés. Le malheur trempa ses énergies et le rendit implacable. Libéré à titre conditionnel, Davitt revint en Irlande après une tournée en Amérique, et prépara la revanche des spoliés.

Un jour les fermiers du comté de Mayo reçurent des convocations signées de son nom encore obscur, pour un meeting qui devait se tenir à Irishtown. Michel Davitt lança tout un programme de revendications, qui laissait loin derrière lui les trois F traditionnelles. Au fond, il ne demandait que la restituti'on des te-rres confisquées.

L'attitude de Parnell allait décider du succès de cette agitation nouvelle. On avait les yeux fixés sur lui, et le successeur politique d'O'Connell hésita longuement. A ses yeux c'était bien là un acheminement décisif vers une solution qu'il appelait de ses vœux, la seule équitable après les monstrueux brigandages du passé ; c'était le transfert de la propriété du sol, des landlords aux cultivateurs. Mais dans cette question il discernait aussi comme le grondement des vengeances séculaires réveillées, s'amassant en une mine immense dont l'explosion aurait des effets incalculables. Cependant la famine approchait. Quoi ! une seconde fois, et pour payer la rente aux descendants de ses spoliateurs, le peuple d'Irlande, morne et résigné, mangerait de l'herbe en regardant défiler les convois de blé escortés par la troupe ? On reverrait les expulsions en masse et les drames de l'exode, et des hommes et des enfants morts de faim couchés sur les routes ? € Non, non, montrez aux landlords, » s'écria le défenseur des opprimés dans un meeting tenu le 8 juin 1879 àWestport, « montrez que vous avez la ferme intention de ne pas lâcher vos fermes et vos terres ! » Et, résolument, il se lança dans la lutte.

La formule de l'agitation, le mot d'ordre de la résistance, le cri de guerre des spoliés, il venait de le trouver : NE LA- CHEZ PAS LA TERRE ! Cette parole retentit d'un bout à l'autre de l'Irlande, et la fameuse ligue nationale agraire, XIrish national land Leagite fut fondée. Le 21 octobre 1879 à Dublin, elle vota les statuts suivants :

La Ligue a pour but :

1° De provoquer une réduction du fermage exagéré (^i^rt-^/C' rent).

2° De faciliter l'acquisition du sol par ceux qui le cultivent.

3° Pour arriver à ses fins, la ligue s'appliquera : — i°à créer une organisation qui relie tous les fermiers ; — 2° à prendre la défense de ceux qui sont menacés par le propriétaire d'être expulsés de leur ferme pour refus de payement de fermages exagérés ; — 3° à ne rien négliger pour iuiposer au gouvernement des lois permettant au fermier de devenir propriétaire du sol qu'il cultive.

Peu s'en fallut que la Ligue n'échouât dès son début. Le

clergé gardait envers elle une attitude de méfiance, et chez \ ce peuple religieux, une condamnation venue de la chaire I épiscopale l'eût frappée d'une sentence de mort ; mais un jour i on lut le nom de l'évêque de Cashel sur les listes de souscripj tion des ligueurs ; les autres évêques suivirent. La cause était gagnée ; Parnell reçut le mandat de chercher des fonds en Amérique. Et il revint avec un million huit cent mille francs. i Cette somme fut affectée aux victimes de la famine. 1 Les progrès de l'Association furent d'autant plus rapides I que les paysans de l'Ouest ne pouvant subsister chez eux, manquaient également de travail en Angleterre. Mais, cette fois, la charité britannique fit de généreux efforts pour empêcher le retour des effroyables calamités des années de famine. L'argent afflua d'Angleterre et des États-Unis; quelques propriétaires eurent la pudeur de ne pas exiger le dernier centime de leurs fermages.

Ces secours conjuraient le fléau, mais n'éteignaient point les colères du peuple.

C'est que le paysan irlandais, initié à la vie politique et sans cesse remué depuis O'Connell, n'est plus l'ignorant naïf d'autrefois ; il a reçu de l'instruction, il est au courant de l'histoire lamentable de sa patrie ; ses parents et ses amis d'Amérique lui écrivent, élargissant ses idées au-delà des bornes étroites de la tenure et du village. Dans les meetings et les journaux, il entend l'éloquent écho de ses plaintes. Pourquoi sur une terre fertile, à côté des merveilles agricoles de l'Angleterre, demeure-t-il toujours misérable .-* Il n'est pas en Europe, même sous le régime turc, un paysan plus malheureux que lui ! L'Irlandais serait donc condamné à ne trouver de prospérité que dans l'exil ? Et ce sol dont on l'expulse, ce sol oii Dieu l'a fait naître, appartenait à ses pères! Sans la conquête et la persécution, par droit d'héritage ce sol serait à lui ! Et si les descendants des spoliateurs saxons en tirent quelque profit, c'est encore grâce au travail du fils des spoliés !

Le landlordisme issu de la confiscation, voilà la cause de ses malheurs.De ce fléau,sont nés la famine,les évictions en masse, la pauvreté perpétuelle et l'exode de tout un peuple. Aucune

loi ne protège efficacement le tenancier, ce vaincu, contre l'instrument de la tyrannie anglaise, le landlord. Eh bien, il se protégera lui-même ; il fera des lois qui s'imposeront par la volonté du grand nombre et, au besoin, par la terreur.

Au siècle passé, une monstrueuse injustice provoqua les crimes du Witheboysme. Depuis lors, la législation a porté quelque adoucissement à l'exercice du droit de propriété en Irlande, mais la cause du mal, l'iniquité des confiscations, subsistant toujours, les relations entre le fermier et le landlord restent viciées.

Les paysans vinrent à la Land-League comme les ruisseaux vont au fleuve.

Chaque dimanche, des meetings avec drapeaux et musique, réunissaient les foules dans les villes et les villages. Des orateurs, le plus souvent membres du parlement, prêchaient l'union dans la résistance.

j De nouveau, l'Irlande prenait feu ; la presse anglaise, fai- I sant trêve à ses polémiques, poussa des cris d'alarme et somma ! le gouvernement d'enrayer le danger. Michel Davitt et son compagnon Brennan furent arrêtés, mais il restait la tête du parti, Parnell, qui allait de l'avant, parcourait toute l'Irlande et réunissait le lo septembre 1880 un grand meeting à Ennis, lieu mémorable où planait le grand souvenir de la délivrance des catholiques.

C'est là que se dessina l'action de la Ligue. Dans chacun de ses discours, Parnell avait soin de lier étroitement la question agraire à la question d'indépendance nationale. Celle-ci devait à ses yeux résoudre celle-là. « Le gouvernement anglais sait bien, » disait-il, « que s'il ne réussit pas à maintenir le landlordisme en Irlande, son pouvoir tyrannique n'y survivra pas.,.. Si grande, si importante que soit la classe des tenanciers — et c'est la majorité du peuple de ce pays — je ne me serais pas mis en manches de chemise pour mettre la main à l'œuvre si je n'avais su que nous jetions dans ce mouvement les fondements de la régénération de notre indépendance législative. »

A la réunion d'Ennis, après avoir engagé les paysans à ne pas payer les loyers élevés et à résister aux évictions, il posa cette dangereuse interrogation :

« Que faut-il faire à un fermier qui prend la ferme dont un autre a été expulsé?

— « Lui tirer un coup de fusil ! cria-t-on dans l'auditoire.

— « Non, non ! protesta l'agitateur. Cela n'est pas chrétien, mais je vais vous indiquer un autre moyen qui laisse au coupable le temps de se repentir. Il faut le fuir, le laisser seul partout, le mettre au ban de la société comme un lépreux d'autrefois. »

Jamais instructions d'un chef ne furent plus ponctuellement suivies, ni plus rapidement dépassées.

Tout le monde se souvient de l'infortuné capitaine Boycott, qui eut cependant la bonne fortune d'enrichir d'un mot nouveau le vocabulaire des nations civilisées. Agent de lord Erne, Boycott venait d'évincer un fermier insolvable. Le comité local de la Ligue, donnant le signal de l'action, le mit en quarantaine Aussitôt ses domestiques le quittèrent, les fournisseurs lui refusèrent les vivres, il dut se nourrir de pommes de terre qu'il récoltait de ses mains et de lait que sa fille allait traire. Comme le capitaine ne tint pas compte de ce premier avertissement de la Ligue, le blocus se resserra et le gouvernement fut obligé de détacher un nombre respectable de policiers armés pour permettre à Boycott de déterrer tous les mâtins son déjeuner.Le temps vint d'enlever les betteraves d'un champ qu'il cultivait. Vingt-cinq ouvriers protestants de l'Ulster arrivèrent sous l'escorte d'une compagnie d'infanterie pour procéder à cette récolte. Mais le lendemain quelques balles sifflèrent aux oreilles du capitaine, et toutes ses vaches eurent la queue coupée. Il fallut les vendre. Pas un boucher n'osa les acheter. On songea à les envoyer sur un marché d'Angleterre. Les compagnies de chemin de fer et celles des bateaux à vapeur refusèrent. Un avis leur était venu de la Ligue que, si elles acceptaient, elles seraient mises en interdit. Heureusement, les protestants de l'Ulster étaient là ; un navire frété à leurs frais vint prendre les vaches de M. Boycott. Cependant, malgré l'énergie de l'assiégé, la place devenait intenable. Il dut quitter l'Irlande sous la garde des constables et des soldats, en y laissant l'impérissable souvenir de son nom. Boycotter, n'a pas de synonyme. La Ligue

triomphait. Depuis lors il y eut d'innombrables boycottages, plus ou moins sévères. Un propriétaire obligé de rentrer ses foins ('), dut faire revenir d'Angleterre douze faucheurs résolus que protégeaient durant leur travail des postes de cavalerie et un cordon de tirailleurs. Des landlords quittèrent leurs châteaux menacés par la dynamite et le gouvernement y tint des garnisons qui lui coûtaient 50,000 fr. par an. A Limerick, des officiers s'étant permis des invectives contre les ligueurs, leur régiment tout entier fut boycotté et forcé de revenir en Angleterre. La Land-League se passait quelquefois des fantaisies ; un jour elle décida que la Sackvillestreet, une des principales rues de Dublin, s'appellerait dorénavant O'Connell street. Depuis ce temps plus un cocher, plus un Irlandais pur sang ne put renseigner l'étranger sur l'existence de la rue Sackville.

Absolument outillée comme l'association catholique fondée jadis par O'Connell, la Ligue s'étendait par toute l'Irlande et recevait des fonds considérables. Les villes d'Amérique installèrent des comité irlandais affiliés à celui de Dublin, et toutes les semaines 4000 dollars au moins (20,000 frs.) arrivaient dans la mère-patrie pour soutenir la lutte.

Mais les prescriptions de Parnell eurent un écho sinistre. Ayant rompu la digue des passions populaires, il sera débordé par le flot. Les interrupteurs du meeting d'Ennis trouvaient bien anodins et trop compliqués, les moyens charitables proposés par le chef de l'agitation. En même temps que Boycott servait d'expérience aux ligueurs, un grand propriétaire du comté de Galway, lord Mountmorres, descendant d'un compagnon de Strongboghe, tombait aux portes de son château, avec six balles dans le corps. Jamais on ne découvrit les assassins.

Sur divers points du pays, des landlords, des agents, des fermiers transgresseurs des ordres de \d.Land-league^xç.zçM^\Q.v\X. des lettres conçues en termes fort polis et signées d'un nom des plus romanesques : Captaiii Mooulight, Capitaine Clairde-lune. Leur correspondant mystérieux les priait de bien

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