I. M. Thompson, à Shanngannon
vouloir prendre, dans un certain délai, la mesure de leur cercueil. Puis une nuit, dans le silence des campagnes, retentissaient des détonations et, aux rayons voilés de la lune, un passant attardé eût pu distinguer la noire silhouette de deux hommes armés de fusils et fuyant à travers les avoines, tandis que sur la route déserte gisait un cadavre tombé d'un yaïUing-car ou d'un cheval regagnant effrayé le chemin du logis, la selle vide et les étriers ballants. Les Moonlighters ou Gens du Clair de lune entraient en scène.
Parnell protesta hautement contre ces crimes, mais il n'en est pas moins vrai qu'ils étaient la principale sanction des ordres de la Ligue. Malgré lui, la crainte du Moonlighter servit sa cause, comme les cruautés commises par les bandits devenus guérilleros, aidèrent la Junte insurrectionnelle à chasser les Français de l'Espagne. La plupart de ces forfaits restèrent impunis comme au temps des /^«jji' blancs, de chêne ou d'acier. On ne trouvait ni dénonciateurs, ni témoins. Sur 175 crimes constatés, on arrêta seulement 32 coupables et le jury, intimidé par des menaces de mort, les acquitta presque tous. La Ligue avec ses multiples agents, son comité dans chaque bourg, sa presse formidable et ses bureaux de Dublin montés sur le pied d'un ministère, fonctionnait au milieu de I200oconstables et d'une armée de 50,000 hommes désarmés devant la lutte légale et arrêtés par les ténèbres oui se plongeait la lutte criminelle.
Obligé d'agir ou de s'avouer vaincu, le gouvernement, représenté par M. Forster, secrétaire en chef d'Irlande, voulut frapper un coup décisif : il fit traduire en cour d'assises, Parnell, les Home-Rnlers du parlement et le trésorier de la Ligue, mais les magistrats ne pouvant faire remonter jusqu'à eux la responsabilité des crimes agraires, durent renoncer à les poursuivre.
Il y allait de l'honneur du pouvoir britannique. Lorsqu'en deux mois on signalait près de mille crimes agraires, pouvait-il se déclarer impuissant à protéger les personnes et les propriétés ? Le message royal de 1881 annonça w\\ bill de coercition. Aussitôt Parnell et ses « irréguliers » de commencer l'attaque. Amendements sur amendements pleuvent à la
3l6 LA LUTTE DE l'iRLANDE.
Chambre, si bien que l'adresse à la Reine ne put être votée qu'après vingt jours de retard, contre toutes les traditions reçues.L'opinion publique en Angleterre fut exaspérée; Shaw, déjà oublié, et ses amis se détachèrent des Jiome rulers, mais la Ligue applaudit, et 125,000 frs. lui arrivèrent en une semaine d'Amérique ; Gladstone lui-même convint qu'il
I fallait à tout prix rétablir l'ordre et sur sa proposition, le bill coèrcitif i\x\. discuté avant toute autre question. L'obstructionisme atteignit alors des proportions gigantesques. Les dix-huit home rulers convinrent que chacun d'eux proposerait un amendement sur chaque article de la loi et parlerait jusqu'à extinction de forces. Une séance commencée le lundi soir se prolongea jusqu'au mercredi dans la nuit. De part et d'autre, on se relevait comme des soldats de garde. Les Irlandais parlaient sans discontinuer à un groupe d'honorables
\ endormis, couchés sur les bancs et auxquels M. Biggar demandait de temps à autre avec un aimable sourire : <î J'abuse peut-être de la patience de cette Chambre ? » Il en est qui entreprirent la lecture fastidieuse d'un recueil de lois, d'autres récitèrent des vers, aucun ne s'arrêtait. Le président, exténué, dut se faire remplacer.
Autour de Parnell, il n'y avait pas que des frondeurs, dont tout le mérite était l'obstination, mais des hommes de réelle valeur, Mac'Carthy, journaliste et historien distingué, Sexton, un enfant du peuple d'une éloquence entraînante et quel-
{ que peu théâtrale; O'Connor, écrivain, orateur, surtout économiste inflexible qui faisait des interpellations au ministère sur le salaire d'une balayeuse du Foreign office ; O'Sullivan, le poète national, un barde ; O'Kelly, aventurier chevaleresque, qui avait couru le monde en soldat ; Dillon, le champion de la lutte agraire, tous brillants d'intelligence, fiers, ardents, dévoués à la plus juste des causes. Leur attitude peut être traitée de gaminerie, mais elle était la conséquence du système de défense adopté par le champion d'une nation opprimée; ils devaient en outre éprouver une joie particulière et bien légitime à fouler aux pieds la dignité de ce parlement, d'où sortirent tant de lois pour écraser dans le sang ou jeter dans la boue du mépris l'Irlande papiste.
Le mercredi, dans la matinée, la salle se remplit et le speaker enleva tout à coup la parole aux Irlandais, en vertu d'une résolution prise par la majorité. On était décidé à en finir par un coup d'état parlementaire. Les home riilers quittèrent la salle en protestant avec menace; le bill fut voté en première lecture et la séance levée. Mais le lendemain, les députés Irlandais recommencèrent la lutte. Parnell interpella le ministère sur le régime pénal qu'un décret exceptionnel venait d'infliger à Michel Davitt toujours en prison. Un silence dédaigneux du ministre, M. William Harcourt, fut la seule réponse ; Gladstone voulut alors passer outre comme après un incident sans importance, et proposer la seconde lecture du bill quand Dillon se leva pour poser la même question que le leader irlandais, et après lui, Parnell encore et puis les autres. Il y eut un déchaînement de clameurs indignées sur les bancs de la majorité. Gladstone réclama l'expulsion de M. Dillon et aussitôt le président lui ordonna de se retirer. Il refusa et on dut requérir la force pour l'expulser. A leur tour les home rulers imitèrent son exemple ; ils refusèrent de prendre part au vote, ils refusèrent d'obéir aux injonctions du président et se firent mettre successivement dehors, par le sergent d'armes escorté des huissiers.
Cette lutte eut bien pour résultat de faire modifier le vieux règlement de la Chambre des Communes, et d'aggraver la loi de répression, mais elle ne fut pas entièrement stérile pour l'Irlande; le gouvernement ordonna une enquête sur la situation agraire. Une commission, sous la présidence de lord Besborough, parcourut l'île, tint 65 séances et cita plus de 700 témoins. Elle fut d'une haute impartialité et constata que les fermiers, moins intransigeants que leurs journaux et leurs orateurs meetinguistes, demandaient non pas l'expropriation des landlords, mais simplement la sécurité des tenures et une rente équitable. Les landlords mêmes déclarèrent que le mal était dû aux augmentations injustes imposées par les nouveaux acquéreurs; ils allaient jusqu'à proposer la fixation des rentes par le juge.
A la suite de cette enquête, Gladstone fit passer dans les deux Chambres, non sans difficultés, et après quatre mois
3l8 LA LUTTE DE l'iRLANDE.
de débats, le land act de 1881. Le gouvernement acceptait en partie les principales revendications formulées par la Ligue agraire dans le programme des trois F, Il se résignait à consacrer le droit de copropriété du fermier, mal établi par l'acte de 1870. En vertu de ce nouveau bill, le fermier peut aliéner son droit d'exploitant,généralement du cinquième de la valeur de sa ferme. Dans le cas où il ne tombe pas d'accord avec son propriétaire, il peut faire fixer le prix de sa tenure par une commission nommée à cet effet. Tout bail ainsi établi doit avoir une durée de quinze ans. A la fin de chaque période de quinze ans, la commission peut, sur la demande des intéressés, procéder à une nouvelle fixation de fermage. A sa sortie, le tenancier a droit à une indemnité pour les améliorations faites par lui. Il se trouve ainsi à l'abri des augmentations de rentes exagérées et de l'éviction arbitraire.
L'exercice du droit des landlords est aussi soumis au contrôle de la commission agraire : quand un propriétaire veut reprendre son terrain, c'est la commission qui est chargée d'apprécier la légitimité des motifs qu'il invoque. Désormais le fermier peut se maintenir en possession de la terre, malgré le landlord et avec l'appui de la loi. Enfin, si d'accord avec le propriétaire, le tenancier veut faire l'acquisition de sa ferme, la commission lui avancera les trois quarts du prix d'achat remboursables par annuités ou par une rente perpétuelle. La commission est également autorisée à acheter des domaines en bloc pour les revendre en détail aux paysans. De cette façon, le gouvernement favorisait l'avènement de la petite propriété en Irlande.
La conséquence de ce système fut de diminuer la valeur du sol de 25 pour 100, et de poser la redoutable question de l'expropriation des landlords. A ce Parlement conservateur par excellence, les longues injustices du passé infligeaient ce châtiment, de lui faire voter des lois destructives du principe de propriété, sans être réparatrices.
L'opposition irlandaise, voulant se venger du coe)'cion bill qui frappait le pays qu'elle représentait, s'abstint de prêter le moindre appui au ministère en votant le land act ; du reste il n'amenait pour lui aucune solution finale. On partage le
sol entre le landlord et le tenancier, objectait la Ligue ; on les oppose donc l'un à l'autre quand le tenancier seul est l'unique propriétaire. Pas de restitution partielle, rendez le bien volé ! — Défions-nous de ces cours agraires nommées par le gouvernement. On accroîtra les fermages en vertu des améliorations foncières apportées au sol par notre seul travail, murmurait le paysan. — Et nous, pourquoi sommes-nous exclus des bénéfices de la loi ? criaient les tenanciers accablés sous le poids de leurs arriérés. — D'où vient que la loi ne protège point la classe des simples ouvriers agricoles, moins nombreuse il est vrai, mais infiniment plus misérable que celle des tenanciers ? demandait le peuple. Si le fermier est exploité par le landlord, le travailleur agricole l'est-il moins par le fermier dont il dépend ?
Ainsi les bienfaits incontestables, et l'on peut dire inespérés du land net, mirent en défiance les esprits qu'ils devaient apaiser. Il eût été plus habile aux home riilers de seconder la bonne volonté de M. Gladstone, au lieu de se créer des adversaires dans son parti, mais la Ligue surexcitée par l'application des lois coërcitives et la tyrannie de M, Forster, éleva ses exigences à la hauteur des concessions du pouvoir. Elle enjoignit même aux fermiers de ne pas se présenter devant les commissions agraires et de refuser le paiement de leurs loyers.
Parnell fut d'un avis plus raisonnable. Il proposa d'éprouver auparavant l'impartialité des commissions en leur soumettant des cas typiques et puis d'agir en conséquence. Les intransigeants de son parti s'y opposèrent et la Ligue se divisa ; néanmoins l'avis de Parnell prévalut.
Cette hostilité de parti pris et cette attitude de méfiance avaient exaspéré la loyauté de M. Gladstone ; il accusa le /^^^^r irlandais du vouloir proclamer « l'Évangile du pillage », il le traita publiquement de « tyran détesté de l'Irlande». A quoi le comté de Wexford répondit en faisant à son député une réception enthousiaste. Le ministère, cédant alors à la politique de violence préconisée par M. Forster, ordonna l'arrestation de Parnell, Dillon, O'Kelly et Sexton et les fit enfermer à la prison de Kilmainham. Des troubles écla-
tèrent à Dublin; aussitôt ils sont réprimés avec une énergie brutale, et l'Irlande pour protester contre l'emprisonnement de ses défenseurs, prend le deuil, au moment où le gouvernement anglais se croyait en droit de recevoir l'expression de sa reconnaissance. Ces mesures répressives eurent pour premier effet de ressouder les fractions disjointes de la Ligue. Parnell, d'accord avec les intransigeants, lança un manifeste intitulé : No vent ! (Pas de rentes ! ) Tant que le gouvernement n'est pas décidé à abandonner sa politique de terrorisme et à rendre au peuple la jouissance de ses droits constitutionnels, ne payez pas vos arrérages, disaient-ils aux fermiers. Ne vous laissez pas intimider par les menaces de la force armée. C'est ainsi que vos prédécesseurs ont obtenu l'abolition de la dîme.
Gladstone entrait donc en lutte avec la Land League. Les
prisons se remplirent, on arrêtait même des dames, « les
I amazones de la Ligue », coupables d'avoir consacré des fonds
I à élever des huttes mobiles, pour mettre à l'abri les paysans
expulsés de leurs fermes. Les landlords, soutenus par le
despotisme du vice-roi et irrités contre les excitations des
nationalistes, multiplièrent les évictions à plaisir et comme
j pour se venger de l'atteinte portée à leurs droits par le nou-
^ veau Land act. Durant l'année 1881 les expulsions attei-
j gnirent 17341 personnes. Mais aussi la fusillade des Moon-
I ligJiters ne cessait pas. Un dénonciateur fut assassiné à
i Dublin en pleine rue. Cela devenait la guerre civile en détail,
dans l'ombre, au couteau. On ne savait qui allait l'emporter,
ou de la loi ou de la révolte. Des innocents furent incarcérés
ou pendus ('). M. Forster autorisait les gendarmes à faire
[ feu sur toute personne « soupçonnée d'une tentative de
j meurtre if) ».
j Malgré l'énergie du pouvoir, un membre du cabinet,
I M. Bright, dut avouer dans un discours très écouté que « la
force n'est pas un remède » et Gladstone, obligé maintenant
II. De Pressensé, L'Irlande et l'Angleterre, p. 425 et suiv. 2. Circulaire adressée à la gendarmerie du comté de Clare, par M. Cliftord Loyd, 1 principal agent et agent provocateur de M. Forster, le même qui fit emprisonner les dames nationalistes.
de gouverner par la terreur, un pays qu'il s'était donné la mission de pacifier, se demandait avec inquiétude oii s'arrêterait l'accès de fureur qui secouait l'Irlande, Il saisit avec empressement l'occasion qui s'offrit à lui de mettre fin à ce régime des temps de la conquête.
La Chambre des Lords, émue par les révélations indignées que M. Sexton, mis en liberté, venait apporter au parlement, voulut connaître la vérité sur la crise irlandaise. Elle s'éleva contre l'emprisonnement arbitraire des sujets de Sa Majesté britannique dans l'île sœur et vota une enquête sur les résultats obtenus par le Land act. M. Smith, ancien ministre de la guerre de lord Beaconsfield, alla même jusqu'à demander « si le gouvernement consentirait à prendre en considération l'urgente nécessité de l'introduction d'une mesure pour étendre les dispositions relatives au rachat dans l'acte agraire, et pour pourvoir efficacement au transfert de la propriété du sol aux tenanciers qui l'occupent à des conditions raisonnables et justes pour les landlords actuels. » Dans la bouche d'un to}y ce langage était un signe des temps. Encouragé par ce revirement des esprits, M. Gladstone se détermina à négocier, lui, premier lord de la Trésorerie, avec les détenus de Kilmainham. Il leur promit l'abandon du système coërcitif, la démission de M. Forster et une loi sur les baux arriérés.
A ces conditions, Parnell s'engagea à retirer le manifeste No rent, à user de son influence pour détourner les paysans du crime et à ne pas combattre le ministère. Cet accord connu sous le nom de « traité de Kilmainham », "donna tout à coup à ces prisonniers politiques l'importance d'un pouvoir avec lequel devait compter l'empire britannique. Parnell sortit de prison la tête haute ; et vainqueur, il rentrait au parlement comme dans un coup de théâtre, au moment même où M. Forster, exposant les causes de sa démission, prononçait ces paroles : « J'ai signé deux mandats d'arrêt contre l'honorable député de Cork... » Mais en reprenant son discours interrompu par les acclamations des députés nationalistes, il eut l'esprit d'ajouter: « Si l'Irlande ne peut gouverner Kildare, eh bien, que Kildaie gouverne l'Irlande! >
Ce mot de Henri VII, appliqué à Parnell, était une cou-
La lutt« de l'Irlande,
ronne déposée sur le front du leader irlandais, quand un événement horrible détourna brusquement de sa cause les sympathies qu'elle venait de conquérir.
Lord Cavendish, neveu de Gladstone, avait remplacé M. Forster dans ses fonctions, et après sa visite officielle au viceroi, il se promenait avec le secrétaire d'État, M. Burke, dans Phénix Park. C'était par une belle soirée de mai : la foule remplissait les allées du jardin. Tout à coup des enfants montés sur des vélocipèdes rencontrent deux cadavres étendus dans une mare de sang. Lord Cavendish et Burke venaient d'être poignardés par des inconnus.
L'émotion del'Angleterre se traduisit dans les déclamations furieuses et insensées delà presse contre l'Irlande entière qu'elle rendait responsable de ce forfait. Le Times insinuait perfidement que les chefs nationalistes devaient être de connivence avec les assassins. Gladstone, atterré, laissait tomber les bras, et M. Forster répétait triomphant : « Je vous l'avais bien dit. » La Ligue protestait unanimement contre cet attentat. Parnell le dénonçait au monde comme une flétrissure pour l'Irlande. Néanmoins, le gouvernement fut obligé de donner satisfaction à l'indignation publique en proposant contre l'île-sœur des mesures exceptionnelles telles que tribunaux statuant sans jury, dissolution des meetings, recherche des armes, dommages-intérêts à payer par les districts oii des crimes seraient commis. Toutes les espérances de Parnell étaient anéanties. Une nation devait subir le châtiment de receler dans son sein quelques misérables. Les députés irlandais, mornes et frappés au cœur, opposèrent à ce nouveau crimes-bill une résistance désespérée, durant vingt-deux interminables séances. Chose inouïe, le parlement siégea le jour du Derby. Finalement, pour voter le bill, il fallut expulser de la salle vingt-cinq Home rulers coupables d'obstruction. Gladstone, en dépit des basses clameurs du journalisme, se conduisit noblement. Sa parole étant engagée à Kilmainham, il fit passer, malgré la vive opposition des lords, un bill sur les arrérages (arreares 's bill). Cette loi permettait aux fermiers dont le loyer ne dépassait pas 30 livres sterling de se libérer des termes arriérés, à condition de solder l'année courante et
celle qui précédait. L'État payait alors une année d'arréragé au propriétaire, et celui-ci était obligé de donner quittance du reste. On put se rendre compte de la détresse du paysan irlandais et des lacunes du /and ad qua.nd 130,000 tenanciers vinrent réclamer le bénéfice de cette loi ; le gouvernement leur consacra près de 50 millions, pris en partie sur la vente des biens de l'Église établie.
Depuis le drame de Phénix Park, lord Spencer et M. Trevelyan avaient accepté avec un certain courage les fonctions de secrétaire pour Irlande. Mais en se faisant les exécuteurs du crimes bill/ûs attisèrent fatalement l'irritation du pays. En quelques jours sont assassinés : un landlord avec ses hommes d'escorte, l'agent et le maître d'hôtel de lord Clanricarde et un fermier nommé Joyce avec sa femme, sa mère, ses fils et sa fille. Peu de mois après, c'est le tour des juges,' de la police et des jurés coupables d'avoir arrêté ou condamné les criminels et leurs prétendus complices, quelquefois sans laisser à ceux-ci le temps de se disculper, sans même les interroger dans leur langue, quand ils ne comprenaient pas l'anglais.
A ce propos le Daily TelegrapJi osait écrire :« Nous devons, pour obtenir des verdicts de meurtre, nous assurer de gré ou de force par une loi ou par l'exercice du droit de récusation, des jurés patriotes,protestants et loyaux ».Un jour un accusé résuma l'impression du peuple dans ce mot prononcé en plein tribunal : « C'est donc ici un abattoir! » On déterra même un vieil acte sur les « libelles séditieux » tombé en désuétude, pour frapper \ç:]onxx\d\UiiitedIrlandQX. son rédacteurO'Brien, Mais il arriva qu'au cours du procès que lui intentaft le gouvernement.l'attorney général dut se faire réélire à la Chambre des communes, dans le bourg pourri de Mallow. O'Brien lut opposa hardiment sa propre candidature, et l'emporta à ^6 voix de majorité dans un district oii jamais auparavant les Home rulers n'avaient eu chance de succès.
C'est au milieu de ce frémissement de l'Irlande que fut inaugurée à Dublin la statue colossale d'O'Connell. Plus de 400,000 frs avaient été souscrits pour ce monument fait de bronze et de granit, qui porte la figure d'O'Connell debout.
drapé dans un manteau, une main sur la poitrine et le regard vers l'horizon, dans une de ses attitudes d'orateur. Quatre génies ailés et couronnés de lauriers, sont assis aux quatre faces du gigantesque piédestal ; ils représentent la Victoire du Patriotisme, la Fidélité, le Courage et l'Éloquence, Un bas-relief, grandeur hors nature, enserre le socle de la statue. On y voit la verte Erin, une chaîne brisée à ses pieds, entourée de ses enfants, clergé, nobles et peuple, et montrant de la main son libérateur.
Des flots humains, hérissés de drapeaux et de cartels, le shainrock à la boutonnière ou au chapeau, entouraient le monument, et O'Connell, grandi dans l'immortalité, revivant dans l'immobilité du bronze, dominait son peuple comme aux jours des mémorables meetings de Mullaghmast et de Tara,
Au mois de janvier 1883, l'arrestation d'une vingtaine de personnes mit la police sur les traces des assassins de Phénix Park. Un membre du conseil municipal de Dublin, nommé Carey, fut convaincu d'avoir dirigé le crime, et pour avoir la vie sauve, il descendit au rôle de traître en dénonçant ses complices. Les assassins étaient au nombre de six ; ils appartenaient à une société mystérieuse appelée les Invincibles et soumise aux ordres absolus d'un chef inconnu que tous désignaient par le Numéro Un. Les accusés avouèrent leur culpabilité en maudissant celui qui les trahissait. On apprit d'eux que Forster avait échappé au poignard par sa démission, et que Xes Invincibles, hommes d'action et révolutionnaires avant tout, professaient un souverain mépris pour les tentatives légales de la Land leagiie et les parlementaires irlandais en particulier. C'était mettre à néant les insinuations calomnieuses dj Times, mais la responsabilité de ces attentats.demanda Parnell,ne devait-elle pas retomber plutôt sur le ministre qui avait fermé toute issue légale aux légitimes aspirations de l'Irlande,
Les cinq criminels furent condamnés à mort et pendus. Carey reçut grâce entière, une prime de 30,000 fr., puis après l'avoir laissé quelque temps en prison afin de le soustraire aux colères du fénianisme, le gouvernement l'expédia secrètement
au cap de Bonne-Espérance sous un faux nom. Il croyait
avoir dépisté ses anciens compagnons de ténèbres, lorsqu'en vue du port un passager nommé O'Donnell, qui avait fait avec lui la traversée, lui dit tout à coup : « Vous êtes Carey ! » et le tua d'un coup de revolver.
La vengeance des Invincibles le frappait au bout du monde par la main d'un Irlandais. Ramené en Angleterre, l'assassin mourut sur l'échafaud courageusement et en chrétien.
L'Irlande avait senti le besoin de protester contre l'outrage fait à son intrépide défenseur. Une souscriptioa de 40,000
Le Palais de Justice de Dublin.
livres sterling, provoquée par l'initiative de l'archevêque de Cashel, fut offerte à Parnell dans un banquet. Cette démonstration du clergé émut l'Angleterre : elle s'adressa à Rome, mais les évêques irlandais firent à Léon XIII de respectueuses représentations, et le Pape, dit M. de Pressensé, « eut la sagesse de ne pas s'aliéner un peuple fidèle ».
Parnell, encouragé par l'élection d'un député nationaliste à Monaghan, voulut porter hardiment la lutte en faveur du Home Rule jusque dans le camp des orangistes, l'Ulster,
Cette partie de l'île, on le sait, est ultra-protestante. L'élément écossais et saxon y absorbe les débris d'une population celto-catholique. Toute la farouche énergie du fanatisme presbytérien se déchaîna à l'annonce de cette campagne. Landlords et orangistes ne parlèrent de rien moins que' de disperser « les hordes de malendrins de Parnell et C'^ » à coups de fusil. Et le gouvernement, sous prétexte de tenir « les balances égales », les laissa prêcher le désordre et préparer, comme ils disaient, leurs cartouches.
De leur côté, les Invincibles ne désarmaient pas. On mit la main à Londres sur une de leurs bandes ; elle ne comptait point de vulgaires malfaiteurs, mais des ingénieurs, des médecins, des employés. Le flot de la vengeance féniane avait accompli son œuvre souterraine et montait, soulevant les couches intelligentes de la société irlandaise. A la suite d'explosions de dynamite dans les bureaux du gouvernement et du Times, il courut des bruits sinistres ; on s'attendit à voir sauter le Parlement, la Banque, le ministère de la guerre et l'arsenal de Woolwich.
Pendant ce temps, les orangistes, exécutant leurs menaces, opposaient des meetings furibonds à ceux des nationalistes. Il y eut des collisions sanglantes; l'Angleterre dut envoyer en Ulster des forces considérables de cavalerie et d'infanterie pour empêcher la guerre civile d'éclater. On interdit toute assemblée politique. Et cette dernière mesure, en arrêtant la propagande des amis de Parnell, donnait gain de cause à l'intolérance de leurs fanatiques ennemis.
Mais la question irlandaise avait franchi le canal Saint- Georges. Elle se posait terrible, en pleine ville de Londres. Le soir du 26 février 1884, la gare Victoria sauta, et l'on trouva des machines infernales dans quatre autres stations du chemin de fer.
Quelques jours après, un bureau de police et le club conservateur de Junior Carlton étaient mis en pièces par la dynamite. Enfin, au mois de janvier 1 885, en plein jour, trois étages de la Tour historique de Londres s'écroulèrent, et deux explosions menacèrent le vieux palais de Westminster. Il y eut beaucoup de dégâts matériels, des blessés, mais pas de morts.
Cette rage de destruction, cette sombre énergie d'une secte qui se proclamait invincible, font songer aux exploits sauvages du nihilisme. Cependant, ces conspirateurs sans scrupule ne sont pas des anarchistes, et, par tradition du moins, ils restent attachés à l'Église catholique. L'exaltation du patriotisme, la colère des vaincus poussés à bout par l'obstination du vainqueur à comprimer leurs légitimes aspirations à l'indépendance, les a fatalement produits, comme la tyrannie du landlordisme et les lois pénales ont enfanté les Whiteboys. Ils sont la dernière conséquence de la longue oppression saxonne. Pour avoir semé l'injustice, l'Angleterre récolte la scélératesse.
Un homme s'est glorifié d'avoir préparé ces attentats; c'est O'Donnovan Rossa, le chef fénian amnistié en 1869: il dirigeait à New- York un journal et un comité révolutionnaires, et prêchait le salut de l'Irlande par la dynamite.
La politique extérieure de Gladstone ayant été malheureuse en Egypte, il perdit son influence à la Chambre et sentit le besoin de ménager l'Irlande. M. Treveylan, devenu aussi odieux que Forster, fut remplacé, et le ministère chancelant voulut s'étayer sur le groupe parlementaire des 40 Home riilers. Parnell lui promit son appui dans le cas où il ne serait plus question du Crimes act. Gladstone refusa, et le vote des Irlandais le renversa à la première occasion sur une simple et innocente question d'impôt sur la bière et les spiritueux.
Lord Salisbury forma avec peine un nouveau cabinet, et bien qu'absolument hostile aux parnellistes, il sentit la nécessité d'acheter leur concours. Ce que Gladstone avait refusé, le représentant du torysme l'accorda. Le Crimes act fut rappelé, et lord Carnarvon, nommé vice-roi d'Irlande, fit son entrée à Dublin au milieu d'ovations inaccoutumées et enthousiastes. Seulement, les bons sentiments du peuple irlandais auxquels le ministère s'était plu à faire appel, n'arrêtèrent en aucune façon le boycottage,
Parnell, qui n'avait point à ménager le pouvoir, devint exigeant. Il demanda une enquête sur la manière dont les lois
d'exception avaient été appliquées en Irlande. Le cabinet y consentit, non sans essuyer les reproches du chancelier de l'échiquier. Car cette concession visait des jugements régulièrement rendus, et affaiblissait l'autorité d'une justice qui déjà, en Irlande, était sans prestige.
Un dernier bill agraire VAsbourne 's act fut voté en juillet 1885. Il tendait à faciliter aux paysans l'acquisition du sol. En vertu de cette loi, le fermier qui désire acheter sa terre débat le prix avec le propriétaire. S'ils tombent d'accord, une commission, après enquête sur la valeur de la propriété vendue, accorde ou refuse les fonds nécessaires. Dans le premier cas le propriétaire reçoit les 4/5 du prix de vente, et le fermier s'acquitte vis-à-vis de l'État, au moyen d'annuités calculées sur le taux de 4 0/0 l'an de la somme avancée et s'étendant sur une période de quarante-neuf ans. Lorsque le tenancier par le service exact de ses annuités a versé un cinquième du prix d'achat, le dernier cinquième dû au propriétaire lui est immédiatement payé. Ainsi au bout de quarante-neuf ans, le fermier qui aura exactement payé son annuité de 4 % sera devenu possesseur du terrain ('). Ce bill passa sans débat, et cinq millions de livres sterlings furent affectés à son exécution.
A cette nouvelle concession Michel Davitt répondit par ces mots : « Heureusement, dans quarante-neuf ans, la propriété aura disparu depuis longtemps. »
On s'étonne peut-être que les innovations successives du gouvernement en matière de propriété ne satisfassent pas l'Irlandais de race.
C'est qu'il demande non la vente des biens confisqués mais leur restitution. Il l'exige avec d'autant plus de force qu'il lui en coûte pour l'obtenir des siècles de luttes et de souffrances et qu'aujourd'hui l'Angleterre, attentive au mouvement irlandais des États-Unis, de l'Australie, du Canada, inquiète d'une émigration qui la prive de ses meilleurs soldats, ébranlée par les efforts généreux de Gladstone, commence à payer les fautes de sa politique envers l'île-sœur.
Aussi bien cette dernière concession n'est-elle pas illusoire,