‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 78 sur 90 · I. Fournier, La question agraire, p · texte numérisé non relu

I. Fournier, La question agraire, p

copropriété tant qu'elle stimulait leur travail. Au jour où leurs intérêts exigèrent la transformation des cultures en pâturages, ils les rappelèrent à la réalité en usant de l'éviction.

Mais le temps ne crée pas au vol une légitimité, et lorsque des droits ont été revendiqués de siècle en siècle, de génération en génération aussi fermement que ceux des Irlandais, on ne peut les dire prescrits.

Tel est ce conflit, et il n'appartient pas aux landlords d'y mettre fin, car ils ne sont pas les premiers auteurs du mal. Ils ont abusé, il est vrai, de leur pouvoir pour opprimer le peuple d'Irlande, mais le vrai coupable, c'est l'État anglais, qui a confisqué les terres pour les distribuer à leurs ancêtres. C'est lui qui écrasa sous le poids de sa féodalité les coutumes nationales protectrices du droit des tenanciers. C'est lui qui, incarné dans les rois ou les parlements, pour goûter en paix le fruit de ses rapines, favorisa la suppression de la race spoliée. Ses droits ? « ils sont inscrits dans le code du brigandage. »

Aujourd'hui le Celte catholique, demeuré réfractaire à l'extermination, est revenu formant légion, et il redemande son bien. Ni Stuart ni Cromwell, n'ont prévu ce cas embarrassant. Depuis quelques trente ans, le fusil de Paddy et la dynamite américaine ont troublé le sommeil de John Bull, sans réveiller tout à fait sa conscience; car au lieu de s'exécuter il cherche un compromis.

D'après lui, les gens auxquels il fit largesse autrefois des dépouilles de Paddy devaient payer les fautes de John Bull et indemniser le volé. Cela n'est pas grand, et cela n'est pas juste. Et les conséquences de ce système sont une recrudescence d'irritation en Irlande, et le bouleversement des notions sur le droit de propriété.

Le landlord, lésé dans ses droits, frappé dans ses intérêts, se vengera sur les tenanciers. Et ceux-ci se trouveront à sa merci chaque fois qu'une crise agricole ou une mauvaise saison, les mettront en retard de payement. Alors l'État vat-il intervenir de nouveau entre le propriétaire et le paysan, remanier les baux, diminuer les rentes, quitte à les relever si la prospérité renaît ? Logiquement il le devrait d'après

les principes posés dans le bill agraire de 1881. Dans ce cas, le gouvernement se substitue au landlord, il met la propriété d'Irlande en tutelle, lui imposant un régime inconnu au reste de l'Europe et surtout intolérable. Il fait du socialisme d'État.

Mais comment sortir de cette voie d'atermoiements et de demi-mesures oii s'est engagé le pouvoir britannique? Il n'y a qu'un moyen, c'est de s'y engager résolument jusqu'au bout en décrétant l'expropriation des landlords.

Les économistes qui ont le mieux étudié la question agraire arrivent tous à cette conclusion ('). La Land league et Gladstone proposent à l'Angleterre d'indemniser les landlords au moyen de sommes égales au revenu actuel multiplié par quatorze au moins et vingt au plus. Ici les avis se partagent; les uns demandent la distribution gratuite aux paysans des terres rachetées parle trésor anglais.les autres accordent à l'État le droit de les revendre aux fermiers moyennant un remboursement par annuités. En quelque 40 ans, l'Etat rentrerait dans ses frais sans même avoir fait de grands sacrifices. Avant M. Gladstone, un statisticien de valeur, M. Giffen, émit un projet que Parnell approuva complètement : il consiste à racheter les terres des landlords qu'on payerait en consolidés au pair. Les propriétés seraient remises aux tenanciers actuels, à la charge par eux de payer aux nouvelles autorités locales irlandaises, un loyer égal à la moitié ou aux deux tiers de la rente légale. Par contre, les frais du gouvernement local irlandais seraient payés entièrement par l'Irlande à qui l'on abandonnerait à cet effet, le montant du loyer du sol (^).

Mais le remboursement partiel ne résout pas la question, ce nous semble. L'Etat y prend la place des landlords, et le tenancier déjà sans ressources, 011 cherchera-t-il les fonds nécessaires pour ses annuités?

« Vendre le sol à un acheteur sans argent est absurde. Prétendre que cet acheteur sans argent le fasse prospérer est plus absurde encore (^) ».

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