‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 79 sur 90 · Da.Ty\, Les Anglais en Irlande, p · texte numérisé non relu

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Si la Ligue nationale consent au remboursement par annuités, l'Angleterre doit lui savoir gré de son esprit de conciliation, car elle peut exiger que John Bull se conforme simplement à ce principe de droit et de morale admis chez tous les peuples : Restitution de la chose volée.

Quoi ! l'État revendrait aux spoliés le bien qu'il a pris à leurs ancêtres ?

Est-ce là restituer, ou bénéficier de la spoliation ?

Il n'est donc qu'une solution nette à ce redoutable problème, et la voici :

L'Angleterre doit racheter les terres, rendre les unes aux familles dépossédées qui peuvent faire valoir leurs droits — s'il en existe encore — et remettre les autres, non pas à des particuliers sans titres, mais à la nation irlandaise, représentée par son Parlement — et ici nous rencontrons le projet Giffen.

Nuls mieux que les mandataires du peuple dépouillé ne se trouveront placés pour faire une équitable répartition des terrains confisqués. Ainsi la question agraire serait réglée par celle du Houie-Riile. Toutes deux sont, du reste, intimement liées, car la propriété territoriale confère au landlordisme des droits exorbitants ; il monopolise les fonctions administratives et judiciaires du pays. La magistrature devient un instrument de tyrannie aux mains d'hommes qui ne se reconnaissent pas de devoirs envers un peuple considéré comme rebelle, de sorte que l'Irlande est encore gouvernée comme au temps de la conquête.

On a objecté qu'il en coûterait des milliards. La France en a payé cinq pour libérer son territoire. Et quand il s'agit d'effacer les hontes de son histoire, de réparer des . excès d'une piraterie sans exemple chez un peuple chrétien, la richissime et puissante Albion oserait-elle mettre en balance avec son honneur, un or qu'après tout elle a sucé à sa victime, l'île-sœur ? Une nation ne peut se dire grande, si elle ne sait être juste.

Les hommes d'État hésitent devant cette solution, lorsque leurs prédécesseurs n'ont reculé devant aucun crime pour piller et opprimer Ici malheureuse Irlande.

Le 14 novembre 1885 le parlement fut dissous. Dès le 17 septembre, avait paru le manifeste électoral de Gladstone. Il abordait franchement la question du Home-Riile : « L'Irlande, disait-il, est arrivée à une époque importante de son histoire. Elle a droit à une interprétation spéciale en sa faveur du seîf-goveriinient local... Malheur à l'homme d'État qui empêcherait ou retarderait cette réforme nécessaire, probablement destinée à rejeter dans l'ombre toutes les autres réformes qui sont généralement tenues pour mûres. » De son côté, Parnell entrait en campagne, drapeau déployé. Il demandait pour l'Irlande la même indépendance dont jouissent le Canada et l'Australie, et « si l'Irlande, ajoutait-il dans un discours, n'obtient pas une juste satisfaction, elle saurait s'en venger le jour 011 l'empire britannique se trouverait exposé à un grand péril. » Cette menace n'est point vaine. L'Australie presque entière, et un quart de la population du Canada sont Irlandais. Avec un tel levier sous la main, O'Connell eût modifié peut-être ses plans de lutte pacifique.

Les candidats irlandais se lièrent à la nation par l'engagement signé de voter d'une manière conforme aux décisions du groupe autonomiste et de donner leur démission si ce groupe l'exigeait. Davitt, toujours violent dans son âpre rancune, annonçait la disparition prochaine des landlords.et formait le vœu d'en voir empailler quelques-uns, pour les conserver dans un musée, à titre de curiosité.

Battant leurs adversaires sur toute la ligne, les parnellistes unis cette fois aux conservateurs, emportent quatre-vingt-six sièges à la Chambre des Communes. Avec leurs alliés ils étaient en majorité de quatre voix sur les libéraux. Mais l'accord entre ces partis, si longtemps ennemis et opposés de principes, se brisa au contact du pouvoir. Lord Salisbury accusa le manifeste de Gladstone de provoquer les crimes agraires et, au lieu de concéder à l'Irlande les réformes qu'il promettait avant les élections, il déclara que le gouvernement ne sanctionnerait jamais l'existence d'un parlement à Dublin.

On parla même à la Chambre de supprimer la Ligue nationale ; à quoi les autonomistes répondirent par une hilarité générale. Parnell et son parti, n'ayant plus rien à attendre des

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conservateurs, revinrent se grouper autour de Gladstone, le grand vieillard comme ils l'appelaient, the great oldinan, resté

Palais du Parlement à Londres.

fidèle à l'Irlande au milieu des intrigues et malgré les revers de sa politique.

Un amendement proposé par les home rulers et qui blâmait le discours du trône systématiquement muet sur la question irlandaise, fut voté par les parnellistes unis aux libéraux, et le ministère donna sa démission. Gladstone revenait au pouvoir, et avec lui l'aurore de la régénération attendue depuis tant de siècles, semble se lever sur la verte Erin. A la chambre des Communes, voici qu'elle dispose de la majorité. Un des plus grands hommes d'État dont s'honore l'Angleterre, le successeur des Peel et des Wellington, tend la main à Parnell pour achever l'œuvre d'O'Connell ; au nom de la justice, il accepte pour sa patrie la responsabilité des iniquités commises par Stuart et Cromwell et veut mettre sa gloire à les réparer. Le premier acte de Gladstone fut d'envoyer à l'île-sœur un vice-roi libéral, lord Aberdeen, et un secrétaire en chef partisan du Jiome ni le.

Mais ces dispositions généreuses, qui rompaient avec les traditions persécutrices du gouvernement, alarmèrent les conservateurs. Quand Gladstone annonça à la Chambre qu'il ne proposerait plus de mesures répressives pour l'Irlande, que bien au contraire, il comptait modifier le régime de ce pays, deux de ses ministres l'abandonnèrent, et lord Randolph Churchill s'en alla fomenter la guerre civile en Ulster.

Le chef du cabinet ne se découragea point ; les yeux fixés sur le but grandiose qu'il croyait atteindre, après vingt ans d'efforts, soutenu par la force de ses convictions et la conscience de remplir un devoir, il posa de front et entièrement la question irlandaise dans la séance mémorable du 8 avril.

Cette date marquera dans les annales d'Angleterre. Jamais réunion du parlement ne revêtit un caractère plus imposant. Pairs et députés se trouvaient au complet, le corps diplomatique était présent tout entier ; dès six heures du matin les tribunes se remplissaient. Le cardinal Manning Q) et les notabilités du clergé catholique et anglican y prenaient place.

I. Le cardinal Manning ne manque jamais une occasion de manifester hautement sa sympathie pour la cause de l'Irlande. Tout récemment encore, dans une lettre à M. William O'Brien, il disait : « Le peuple irlandais est le peuple le plus profondément chrétien et le plus énergiquement catholique qu'il y ait sur la face de la terre. Il a été affligé par toutes sortes d'épreuves barbares ou raffinées. Tout ce dont des siècles de guerre de race contre race, de religion contre religion, peut accabler un

L'Irlande occupait tous les esprits. Des profondeurs du passé montait grandissante sa voix, si souvent méprisée, et Gladstone pour s'être constitué son défenseur, était salué comme un roi par l'enthousiasme populaire, tandis qu'il traversait les rues de Londres. Il fit son entrée au parlement, au milieu des acclamations de la salle et du public. Un profond silence régna aussitôt, et « le grand vieillard » commença un discours magistral qui dura plus de trois heures.

« L'Angleterre », disait-il en substance, « est lasse des mesures d'état de siège par lesquelles elle a cru depuis près d'un siècle sceller son union avec l'Irlande. Une meilleure voie est à suivre. Pourquoi ne résoudrait-elle pas ce problème de l'union, pacifiquement et libéralement comme l'ont fait la Suède et la Norwège, l'Autriche et la Hongrie ? En présence de l'unanimité de la députation irlandaise dans le sens autonomiste, peut-on sincèrement croire que l'on rétablira l'ordre et la tranquillité dans ce pays en y violant constamment les conditions fondamentales du régime représentatif ? Il faut donc restaurer le parlement de Dublin. Et il aurait dans ses attributions les affaires proprement irlandaises en tant qu'elles n'affectent pas directement les intérêts généraux de l'empire britannique. — Les députés irlaodais ne siégeraient plus dans le parlement de Westminster que dans le cas où il s'agirait de modifier le régime que le èi7/ introduisait. — Le parlement irlandais.qui aurait son contrôle sur le pouvoir exécutif,se composerait de deux ordres : le premier serait formé par les 28 pairs irlandais actuels et par 75 membres élus dans des conditions à déterminer; le second aurait 206 membres, nommés d'après la loi électorale en vigueur. — Ces deux ordres ne formeraient qu'une Chambre ; mais le premier ordre aurait le droit de demander le vote séparé et pourrait alors opposer aux mesures qu'il blâmerait un veio temporaire, dont la durée n'excéderait pas trois ans, — Les membres du premier ordre

peuple a été son héritage. Mais le jour de la réparation est presque venu. J'espère voir l'aurore de ee jour, et j'espère que vous verrez ce jour-là à son midi. Alors le peuple d'Irlande sera réintégré autant que possible dans la possession de son sol et se verra rendre autant que possible la confection et l'administration de ses lois, tout en gardant sa place dans le corps législatif de l'Empire. » N'est-ce pas tout le programme de la Land Lcaguc et du Home Ride.

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