M. GLADSTONE
étaient nommés à vie ; ceux du second, pour cinq ans. — Le parlement irlandais ne pourrait délibérer sur les questions intéressant la couronne, la succession au trône, les prérogatives du pouvoir, la régence, la défense nationale, les rapports avec les puissances étrangères et les colonies ; il ne pourrait non plus favoriser aucune religion, ni faire des règlements pour le commerce, ni s'occuper de la fabrication des monnaies. — Le poste de vice-roi devenait accessible aux catholiques. Le vice-roi n'était plus le représentant d'un parti, il serait choisi pour un terme fixe et ne dépendrait pas des changements de ministère. — Les juges seraient nommés par le gouvernement irlandais, mais la police resterait sous le contrôle du gouvernement impérial. — L'Irlande supporterait un quinzième des taxes générales ; le parlement réglerait les taxes locales.
Gladstone adjura la Chambre de saisir cette occasion de mettre fin à des conflits qui n'avaient que trop duré. Il invoqua la sécurité de l'empire britannique, et termina par ces mots : « Les peuples ont besoin non seulement de lois justes, mais de lois qu'ils se donnent à eux-mêmes. L'exemple des colonies de la Grande-Bretagne, de ces communautés qui n'ont réclamé et obtenu leur indépendance que pour resserrer les liens de leur libre union avec la mère-patrie, n'est-il pas là pour donner une démonstration expérimentale des avantages de la politique du Home-Rule pour l'État qui confère comme pour l'État qui reçoit l'autonomie ? »
Parnell remercia Gladstone avec reconnaissance, mais il fit des réserves touchant le contrôle de la police, le droit de veto, et la question financière.
Quelques jours après, le premier ministre allant jusqu'au bout de son programme rénovateur, abordait la question agraire, mais sans la poursuivre dans ses formidables conséquences. Laissant en dehors le cas de l'expropriation forcée des landlords, il proposait d'affecter une somme d'un milliard, deux cent cinquante millions de francs pour le rachat à l'amiable des domaines fonciers en Irlande. Ces terres devaient être divisées en parcelles et revendues aux fermiers qui s'engageaient à en acquitter le prix au moyen d'un certain
nombre d'annuités. Avant de livrer l'Irlande à elle-même, Gladstone voulait y créer une classe de paysans propriétaires « qui fissent le lest de la nouvelle société et en assurassent l'équilibre (') ».
Le projet du Home Rule contenait par malheur une clause sur laquelle se rejeta l'opposition. Vous excluez les députés irlandais du Parlement central de Westminster, disait-elle, et dans ce cas ou vous réduisez la législature de Dublin au rang d'une assemblée subordonnée, gouvernée par une Chambre où elle n'aura pas de représentants, ou bien vous faites des Parlements de Dublin et de Londres deux corps parallèles et égaux, et vous détruisez l'Unité de l'Etat. Cet argument fit impression sur le parti anglais du Home- Riile. En vain M. Gladstone déclarait-il que cette exclusion des députés irlandais ne constituait pas la partie vitale du Home-Rule, qu'il pouvait y renoncer, ses adversaires écartèrent les grandes lignes de son plan pour mettre en lumière ce point secondaire. Les Unionistes firent rage ; conciliabules, journaux, meetings se répandaient en protestations, en injures, en moqueries contre Gladstone et ses idées que l'on taxait de révolutionnaires. De l'Ulster partit un appel aux armes inséré dans le Times.
Un peu ébranlé mais non vaincu, le premier ministre demanda le 10 mai, la seconde lecture de son bill. Il faisait des concessions en se basant sur le modèle des délégations Austro-hongroises.Pour certaines questions, les députés irlandais prenaient part aux discussions du Parlement central. Il demandait non de se prononcer sur des détails d'application, mais d'affirmer le principe de l'autonomie irlandaise. Une fois ce vote acquis, le gouvernement consentirait à remanier son projet et le représenterait quelques mois plus tard. Mais alors l'opposition s'évertua à créer un malentendu entre le ministère et la Chambre. Elle tint les concessions déjà considérables de M. Gladstone comme nulles et non avenues, et soutint que le débat roulait seul sur le projet primitif. C'est ainsi que l'opinion d'une partie des libéraux s'égara. Une cen-
I, De Pressenssé, loc. cit., p. 476.
taine d'entre eux se séparèrent de leur chef, au dernier moment.
Le 7 juin s'ouvrit la séance décisive. Parnell rappela non sans mépris aux conservateurs leur langage de 1885. S'ils avaient eu besoin encore de l'appoint des voix irlandaises pour former une majorité, sans doute qu'ils eussent renchéri sur les offres des libéraux. Désormais, ajoutait-il, « une gratitude inaltérable enchaîne l'Irlande, quoi qu'il arrive, au sort de M. Gladstone et de son parti. »
Vers une heure du matin, au milieu d'une attente fiévreus? et solennelle, commença le vote. Et quand il fut proclamé que 341 voix contre 31 1 rejetaient le /^/// de l'autonomie irlandaise, de chaleureux applaudissements éclatèrent dans le camp des Unionistes. Une voix leur répondit du banc des Home-rulers : « Tree cheers, trois acclamations pour le grand viei'lard ! » En un instant, tous les parnellistes furent debcut saluant d'une longue ovation la glorieuse défaite du champion d'Erin Puis se retournant vers M. Chamberlain, le ministre qui avait trahi leur cause, ils lui jetèrent leur mépris à la face dans un concert de huées et de sifflets.
Pour la seconde fois depuis l'Union fatale, la vieille cause du Rappel succombait au Parlement. Mais que les temps sont changés ! En 1834, soutenue par un géant, elle tombe écrasée sous une majorité de plus de 500 voix. Aujourd'hui, après un mois d'efforts, d'intrigues, de menaces et de calomnies, ses adversaires ne l'emportent qu'avec une trentaine de voix. Alors il y avait Pcel d'un côté, O'Conncll de l'autre ; maintenant l'homme qui représente le gouvernerrient anglais tient le langage d'O'Connell, 86 députés irlandais lui tendent la main et le peuple anglais, la démocratie saxonne, les applaudit. En vérité, faudra-t-il que le sol tremble en Angleterre ou qu'une tempête grondant des bruits de guerre, arrive sur elle d'au-delà l'Atlantique pour forcer torys, conservateurs, wighs mitigés et autres partis de l'égoïsme à rompre des chaînes qui pèsent aussi lourdement sur l'honneur britannique que sur la liberté irlandaise? La question du Hoine-Rule n'est qu'ajournée. Elle s'imposera quelque jour comme celle de l'Émancipation.
Gladstone refusa de donner sa démission ; il trouvait plus digne de sa cause d'en appeler au pays. Les Chambres furent dissoutes.
« Ce que réclame l'Irlande, disait M. Gladstone dans son manifeste, c'est la disparition de fiefs iniques, la disparition d'un stigmate qui souille depuis un temps immémorial, le renom d'honneur de la Grande-Bretagne aux yeux du monde civilisé. » Et les élections générales se firent sur ce dilemme : « Où le Honie-rnle, ou l'état de siège. » Toutes les aristocraties et du nom et de la finance se rangèrent contre Gladstone, contre l'Irlande, contre la justice. « C'est la guerre des classes contre les masses », s'écriait le défenseur du droit des opprimés. Et il s'en allait par les villes en vengeur de la vérité méconnue, en apôtre de la liberté ; il parlait un langage nouveau, terrible comme la voix du remords aux oreilles du torysme, mais réveillant dans le cœur du peuple la haine instinctive des tyrans et la pitié pour leurs victimes. Le grand caractère et l'éloquence de Gladstone jetèrent tout leur éclat durant cette campagne. Dans un meeting tenu à Livcrpool il disait : « Par la force vous avez maintenu l'Irlande ; par la force vous la maintenez encore. Nous vous demandons de la maintenir par l'amour. » Il s'étonnait douloureusement que dans cette question, ses adversaires n'avaient jamais invoqué l'honneur de l'Angleterre. « J'en appelle à vous pour l'honneur de l'Angleterre, non pour une effusion de sang, non pour une guerre, mais pour laver ces taches vieilles et profondes qui ne sont pas encore effacées, qui défigurent et déforment le caractère d'une illustre nation à la face du monde, taches pour lesquelles, dans les générations passées, on a demandé de passer condamnation contre nous dans tous les pays civilisés, taches enfin dont nous cherchons réellement à nous laver au dernier moment. Mais n'y a-t-il d'autre honneur que celui qui fait tirer l'épée ? N'y a-t-il pas d'honneur dans l'intégrité, dans la justice, dans l'humanité, dans le pardon, dans l'égalité des droits, dans la pureté des mœurs, dans l'horreur de la fraude, de la perfidie.'' L'honneur est la vie et l'âme de la civilisation. C'est à cet honneur que je fais appel, et c'est cet honneur que nous vou-
Ions laver des souillures qui l'entachent. Dans la séance du 8 avril je n'ai voulu parler de VAcU d'Union, parce que je ne voulais pas exposer la honte de mon pays. Mais puisque nous y sommes forcés, puisque les grands, les riches, les nobles ont pris position contre nous, je dévoilerai la vérité. Je regrette de devoir le dire, je ne connais pas dans l'histoire de transaction plus noire et plus honteuse que l'Acte d'Union. » A ceux qui l'accusaient de radicalisme il répondait : « Nous faisons, au contraire, ce que les torys nous ont toujours recommandé de faire ; nous restaurons ce qui est vieux. Le Parlement d'Irlande avait 500 ans de vieillesse quand il a cessé d'exister ». Sa péroraison fut émouvante :
«Les paroles que je vous adresse sont peut-être les dernières que j'aurai l'occasion de prononcer à Liverpool... Je vous dit cela, Messieurs, pour vous prouver que j'ai conscience de la grande solennité de l'heure présente et de l'importance du débat qui s'est élevé entre les deux nations... Si de vains et futiles prétextes invoqués contre nous, devaient égarer les esprits du peuple d'Angleterre ou d'Ecosse, si la puissance de la Bourse, de la richesse, si le prestige des titres et du rang, si toutes ces influences devaient triompher du sentiment national, je crains alors qu'on ne puisse dire avec vérité comme dans une vieille ballade : « L'enfant qui n'est pas né aura à pleurer le vote d'aujourd'hui. » Je vous en conjure, | je conjure le peuple de ce pays de bien se rendre compte de la situation dans laquelle il se trouve, de regarder l'histoire du passé, d'examiner les perspectives de l'avenir et de ' faire en sorte qu'on ne dise plus dans le monde civilisé que l'Irlande est la Pologne de l'Angleterre!... »
Aux discours de Gladstone répondaient les clameurs furieuses du Tinics et des Unionistes. On traita le grand j vieillard d'égoïste révolutionnaire, de dictateur, de conspirateur, d'extravagant atteint d'hystérie politique, d'échappé des asiles de Bedlam, de fétiche; c'était encore le meurtrier des Soudanais, le traître de Kartoum, l'homme souillé du sang de Gordon.
L'or coulait à flots dans le camp des conservateurs ; ils disposaient des plus hautes influences et de tous les moyens de corruption. Gladstone avait derrière lui l'Amérique irlandaise. Elle lui envoya des millions recueillis sou par sou. Les pauvres y mirent leurs économies d'un mois, des servantes souscrivirent pour une livre sterling.
Les élections durèrent trois semaines. L'Ecosse et le pays de Galles se montrèrent favorables au Home-ncle, mais Londres et sa banlieue décidèrent de la victoire des conservateurs. Ils eurent une majorité de 117 voix. La libre Angleterre se prononçait pour le régime du despotisme et la consécration des lois spoliatrices.
Gladstone tombait du pouvoir. On ne pouvait tomber plus noblement. L'histoire reconnaîtra en lui une grande figure d'homme d'État. Malgré son âge il ne renonça point à la lutte ; il avait provoqué trop de colères et fait naître trop d'espérances pour ne pas essayer d'apaiser les unes et de satisfaire les autres. «J'ai travaillé toute ma vie à délivrer les peuples qui souffrent », écrivait-il au lendemain de sa défaite, «je veux mourir comme j'ai vécu. »
Quand les associations irlandaises des États-Unis reçurent la nouvelle de leur échec, elles se réunirent en convention à Chicago et jetèrent un cri de vengeance. Les exaltés de la revanche voulaient remplacer l'action parlementaire par celle de la dynamite. Michel Davitt était présent à l'assemblée. Il s'opposa avec indignation à cette rentrée en scène du crime, au moment où tout un parti anglais tendait loyalement la main aux autonomistes. Ses paroles dictées par la raison et le patriotisme l'emportèrent sur les farouches propositions des sectaires de Donnavan Rossa et rallièrent aux parnellistes, la majorité du parti américain.
Cependant la crise agricole atteignait successivement les nations de l'Europe. Par suite de l'immense extension des importations d'outre-mer, baissait partout la valeur des produits du sol. En Irlande, cette crise eut pour effet « d'établir
une nouvelle disproportion entre le taux, désormais légal, des fermages et les ressources des tenanciers ('). »
Le land act encore n'avait pas tenu compte de Varriéré La plupart des fermiers étaient de plusieurs années de fermage en retard, et la commission agraire « tout en proclamant solennellement qu'ils avaient été longtemps victimes d'une véritable extorsion, avait laissé subsister le fruit de cette inique oppression (-) ». Ainsi un paysan qui d'après la décision des juges, ne devait plus payer que 10 livres de loyer, avait en outre à rembourser 30 à 40 livres de fermages arriérés. Sur le point de bénéficier du bill qui consacrait son droit de copropriété, il se retrouvait de nouveau en face de l'éviction, d'autant plus à craindre que les landlords, exaspérés par les menaces de la Ligue, se montraient peu disposés à l'indulgence.
La question agraire n'était donc pas résolue. Et si l'Irlande eût possédé le Home Rnle, peut-on douter que son parlement plus au courant des besoins du pays que les chambres anglaises, n'eût mieux réglé la situation des classes agricoles?
Parnell proposa un bill par lequel la commission agraire pourrait donner quittance au tenancier qui payerait la moitié de son fermage courant et de ses fermages arriérés, s'il était dans l'impossibilité de s'acquitter du reste. Ce bill fut rejeté ; il s'en suivit une profonde irritation dans l'île-sœur; les députés nationalistes menacèrent de recommencer l'obstruction, les paysans irlandais sous le coup d'expulsions à la veille de l'hiver, rêvaient complots et Whitcboyisnie, et l'Ulster, qui déjà avait protesté contre Gladstone par des émeutes sanglantes, devint le théâtre d'une guerre civile. A Belfast, les murs des maisons étaient labourés de balles, trente cadavres et des centaines de blessés jonchaient les rues. Le gouvernement sévit avec regret contre les orangistes ; il eût préféré envoyer des troupes contre les papistes du Munster ou du Connaught. Et il avait des motifs de croire qu'une nouvelle explosion de crimes lui en donnerait bientôt l'occasion, L'Irlande des campagnes s'agitait.En présence de cette surexcitation dangereuse
I. De Pressenssé, L'Irlande et l' Angleterre, p. 499. — 2. Ibid., 499.
deux membres éminents du parti nationaliste extrême, dévoués à Gladstone, ]\OI. Dillon et O'Brien, conçurent le projet de remplacer les lettres comminatoires, le boycottage et les coups de fusil, par une résistance pacifique mais invincible. Ils imaginèrent de réunir tous les fermiers riches et pauvres
d'un domaine ou d'une province par les liens de la solidarité. Cela fait, ces tenanciers versaient entre les mains d'un fidei-commis nommé par eux, les sommes dont ils pouvaient disposer. Muni de ces fonds, leur délégué traitait avec le landlord ou son agent. Si le propriétaire écoutait les récla-
mations de ses fermiers et consentait à une réduction, il était immédiatement payé, sinon il ne recevait rien. Alors il se voyait obligé, ou bien de capituler, pour échapper au besoin, ou bien, à expulser en masse tous ses fermiers, mesure grave qui laissait les terres inoccupées. Dans le dernier cas les fonds confiés au fidei-commis leur étaient distribués et subvenaient à leurs nécessités ; s'ils ne suffisaient pas, on avait recours à l'argent recueilli sur les domaines circonvoisins. Cette organisation s'appela le Plan de campagne.
C'était la Grève des paysans. Elle eut été légitime quelques années plus tôt ; elle ne l'était plus depuis l'institution des Commissions agraires qui peuvent fixer la durée de baux — librement consentis — à quinze ans, et diminuer les loyers trop élevés, en tenant compte des motifs invoqués par le fermier, ouvrant à celui-ci une voie légale pour se soustraire à la tyrannie des landlords.
Le Plan de campagne, bien qu'issu d'une généreuse et patriotique inspiration, passait ainsi au-dessus des règles primordiales de la justice. Il portait atteinte à la foi de la convention, il violait la sainteté des contracts. Car un locataire n'a pas le droit d'abaisser arbitrairement le prix de sa tenure établi par consentement mutuel, encore moins d'imposer cette réduction à son propriétaire en le menaçant d'un refus complet de payement.
Les députés libéraux condamnèrent d'abord l'injustice et l'illégalité flagrante de ces mesures, mais ils l'envisagèrent plus tard « comme une de ces ressources suprêmes que l'on ne peut ni refuser à un peuple, ni mettre impunément en usage sans une extrême urgence » {^). Gladstone en vint à proclamer qu'on ne saurait jamais assez de gré aux esprits ingénieux et hardis qui, au commencement de l'hiver 1886-1887, imaginèrent ce moyen de saint public. Telle ne fut pas l'opinion, on le pense bien, du gouvernement. Le Pla)i de cam-
I. De Pressenssé, L'Irlande ef F Angleterre depuis l'Acte d' Union, ^. 504. Cet ouvrage dont nous avons suivi les grandes lignes est le plus complet et le plus sérieux qui ait paru sur l'Irlande contemporaine.
pagne lui parut, ce qu'en vérité il était, une véritable conspiration contre l'ordre public ; et quand MM. O'Brien et Dillon le mirent à exécution, il les fit arrêter. Mais le ministère était mal secondé en Irlande par l'énergie intelligente et le tact du général Redvers Buller, secrétaire d'État. Cet officier semblait avoir à cœur de rendre le régime coërcitif acceptable ; il se refusait de mettre la force armée à la disposition des propriétaires avant d'avoir examiné le bien fondé de leur réquisition. Un marquis de Clanricarde, par exemple, guidé seulement par l'avarice et la dureté, pouvait se charger lui-même d'évincer ses tenanciers.
Au mois de janvier 1887, Parnell souleva de nouveau la question agraire. Il reprochait au gouvernement de n'avoir pas adopté son dernier projet de loi qui eut prévenu les souffrances et les attentats de l'hiver ; quant au Plan de campagne, Parnell le condamnait en principe, mais n'avait-on pas tout fait, ajoutait-il, pour y acculer les paysans?
A partir de cette époque s'organisa contre l'ile-sœur une lutte ardente qui semble être la tentative suprême du séculaire régime de compression. Lord Salisbury, cette incarnation du torysme, méditait l'écrasement définitif du Home Rnle et des résistances populaires. D'abord la Chambre des Communes veut museler non seulement l'obstruction, mais encore l'opposition. Elle modifie dans ce sens son règlement intérieur. « C'est le préliminaire indispensable de l'établissement d'un régime d'exception en Irlande», annonce Salisbury. Puis un vice-roi ayant toutes les qualités, les défauts et les préjugés du légendaire « Saxon » ennemi du Celte catholique, M. Balfour, est chargé des hautes et des basses œuvres de l'Angleterre protestante en Irlande. Une main de fer s'abat sur l'île-sœur, et le général Buller, trop indépendant ou trop généreux pour servir d'instrument au despotisme, est remplacé.
Balfour propose à la Chambre un bill d'état de siège qui condense et dépasse en rigueur ce qu'on a machiné depuis l'Union contre les libertés irlandaises : suspension du jury; la vie et l'honneur des accusés livrés à des magistrats qui sont à la fois officiers de police, juges et geôliers ; création de
délits nouveaux tel que le boycottage ; transfert de certains procès criminels en Angleterre ; faculté laissée au vice-roi de dissoudre toute association qui lui paraîtrait nuisible et d'établir l'état de siège dans tout district qui lui semblerait agité. Et ces mesures n'étaient plus temporaires comme auparavant; elles devaient subsister jusqu'à nouvel ordre.
De violents débats accompagnent la discussion de ce code plus « algérien », que celui que Daniel O'Connell qualifiait de ce nom, véritable provocation lancée à un pays où l'on ne signalait en ce moment pas le moindre crime agraire. Députés irlandais et libéraux gladstoniens, contenant leur indignation dans le principe, s'échauffent peu à peu et recommencent l'obstructionnisme, devenu pour eux un piège, car il donne occasion à la majorité d'étrangler la discussion en faisant prononcer à tout propos, la clôture. Gladstone répondit à ses adversaires par une éclatante et audacieuse protestation ; suivi des siens, il quitte la salle laissant les Unionistes seuls en présence de leur loi tyrannique. Cette flétrissure infligée au Parlement britannique à la face de l'Europe fut d'un effet immense, M.Gladstone n'étant pas homme à se permettre des coups de théâtre par pur instinct dramatique. Huit jours après, 100,000 hommes réunis en meeting à Hyde- Park, l'appuyèrent de leurs acclamations et se prononcèrent contre l'asservissement de l'Irlande. Derrière Parnell et les libéraux se levait à son tour le peuple anglo-saxon.
Les Unionistes poursuivaient avec un acharnement de sectaires leur campagne contre le Home Rulc. Dans l'ombre, ils montaient perfidement une machine de guerre destinée à le pulvériser. Sous ce titre : Paniellisine et Crime, il parut dans le Times uno. série d'articles rendant les députés nationalistes personnellement responsables de tous les attentats commis en Irlande. Le grand journal aux bas-fonds judaïques insérait même une lettre signée Parnell et qui prouvait à l'évidence la complicité morale du leader irlandais avec les assassins de Phénix Park. Le scandale fut grand. Parnell, se mettant au-dessus de ces accusations, nia dédaigneusement avoir écrit ce documentet réclama pour lui et ses collègues une enquête judiciaire. Le gouvernement la lui accorda, mais de
fort mauvaise grâce. Les avocats du Zm^j traînaient l'affaire en longueur, accumulant les témoignages défavorables aux députés autonomistes, étalant à plaisir les mauvais côtés de la question agraire, mais n'abordant point les preuves de l'authenticité des pièces accusatrices,quand tout à coup, fulgurante et vengeresse, l'arme qu'ils tenaient se retourna contre eux ; la machine éclatait entre les mains des Unionistes. Un témoin à charge, nommé Pigott, s'enfuit sur le continent et se suicida en Espagne, après avoir déclaré qu'il était l'auteur de la lettre signée Parnell. Le Times est-il dupe ou complice d'un faussaire ? Jusqu'où a-t-il trempé dans cette infamie? Telles sont les questions qui demeurent en suspens, malgré la transaction à laquelle Parnell a voulu consentir avec le grand organe de la presse londonienne.
En attendant, l'état de siège fut voté et M. Balfour eut carte blanche pour confisquer les journaux, supprimer les réunions publiques, abattre la Ligue nationale et faire juger par des capitaines de gendarmerie les gens qu'il arrêtait arbitrairement. Les prisons se remplirent, le sang coula, les soldats de la reine furent de nouveau astreints au pénible et peu glorieux service de seconder les représailles du landlordisme.
M. Balfour gouverne haut la main et avec une cravache. Il dédaigne de se défendre contre les gladstoniens et ne dédaigne point à l'occasion de railler ceux qu'il menace de fusiller. Plusieurs députés et M. O'Sullivan, lord-maire de Dublin, ont été incarcérés et traités en criminels pour avoir voulu user du Plan de campagne. Ils se sont rencontrés en prison avec des prêtres, des tenanciers et même un propriétaire anglais tory. M. Balfour a l'inflexibilité et la désinvolture autoritaire d'un proconsul grand seigneur.
Sous ce régime, qu'est devenue l'Irlande agraire ? De quel effet ont été tous ces bills péniblemrnt élaborés qui devaient remédier à la constitution vicieuse de la propriété et à la détresse des paysans ?
Nous laisserons parler ici un témoin oculaire, M. Davyl, auteur de remarquables études insérées dans /t- 7tvy//i-, journal français protestant, peu favorable aux Irlandais catholiques.
On verra par ces extraits, qu'en 1887, l'Irlande d'avant les années de famine, existe encore, et que loin d'exagérer, nous n'avons pas assez flétri un régime foncier signalé dans l'article de M. Davyl comme étant « l'ineptie dans la férocité, l'absurde dans le monstrueux ».
« Il est essentiel, dit-il, de connaître au moins dans ses grandes lignes la physiologie de la propriété foncière en ce pays tout agricole.
«Vastes domaines et culture parcellaire, ainsi se résume cette physiologie. A la base, le tenancier, ordinairement catholique et de race indigène, occupant et bêchant à sa manière la millième ou la dix-millième partie d'une terre de dix à cent mille hectares.
« Au sommet, le landlord, presque toujours de souche anglaise et protestante, régnant par droit de primogéniture sur cette immense étendue.
« Ce droit repose-t-il à l'origine sur une confiscation et sur un dol, comme l'affirment les Irlandais ? Peu importe au point de vue légal, la prescription ayant couvert le dol par une durée de deux à huit siècles. Il importe beaucoup au point de vue moral, parce que ce grief, fondé ou non, sert de clou à toutes les rancunes agraires. »
Le Temps, on le voit, fait bon marché du droit et oublie la protestation de ces deux à huit siècles. Mais il avoue que l'Irlande est toujours le pays conquis exploité par «l'étranger ».
«Dans trois cas sur cinq — ainsi l'a établi une statistique récente — le landlord est un absentée, c'est-à-dire qu'il ne réside pas sur son domaine, ni même dans le royaume, et dépense au dehors les revenus qu'il tire de sa terre. »
<( Ces revenus proviennent exclusivement des fermages. Ils sont parfois énormes: detix cent cinquante mille francs par a?t (lord Greville, Westmeath, — lord Carrisford, Wicklow, — M. Wadesforde, Kilkenny, — M. King, Longford, — lord Encliiquin, Clare) ; quatre cent mille francs par an (lord Clermont, Louth, — M. Naper, Meath, — lord Leconfield, Clare, — lord Ventry, Kerry) ; sept et huit cent mille francs par an (duc d'Abercorn, Tyrone, — marquis de Clanricarde, Galway, — lord Kenmare, Kerry) ; un, deux et jusqti'à trois millions par ari (M. Mac Donnell, Kildare, — le marquis Conyngham, Cavan, Clare et Donegal, — le marquis de Londonderry, Down, — le marquis de Dovvnshire, etc., etc. Les revenus de cinquante, soixante-quinze, cent mille francs ne se comptent pas. »
« Or, les trois cinquièmes au moins de cet argent sont perdus chaque année pour l'Irlande, puisqu'ils en sortent et ne s'y transforment ni en capitaux productifs, sous forme d'outillage agricole et d'amendements
pour les terres, ni même en torrent circulatoire pour le commerce local.
Conséquence : le sol est mal cultivé, mal fumé, insuffisamment pourvu de bétail. Il s'épuise depuis des siècles sans renouveler son énergie. »
Au XVI 11^ siècle, la famille Edgeworth établie en Irlande a été la bienfaitrice de ses tenanciers. Son exemple est plus remarquable encore que celui cité par l'auteur. L'un et l'autre accusent l'égoïsme des landlords.
« Les exemples ne manquent pas pour montrer que le régime contraire, la politique de douceur, d'entente mutuelle et directe, d'efforts bien combinés, produit des résultats tout différents. Je citerai une dame anglaise, miss Sherman Crawford, qui a acheté, il y a quelque vingt ans, en Irlande, sur licitation, un petit domaine à peu près ruiné. Elle s'y est installée en personne et a commencé par donner à ses dix ou douze tenanciers la garantie écrite qu'ils conserveraient tout le bénéfice de leurs améliorations, sans avoir à craindre d'augmentation des fermages. Puis, elle a établi en principe qu'on s'adresserait directement à elle, et non pas à un gérant.
« Elle a élevé quelques hangars, réparé deux ou trois chaumines, avancé à l'occasion une centaine de francs pour faciliter l'achat d'une vache ou d'un porc. Il n'en a pas fallu davantage. En dépit de la différence de race, de religion et de langue, ses paysans et elle s'entendent à merveille; son domaine de Timoleague prospère à plaisir au milieu de la misère environnante ; il n'y a plus un pouce de terre en friche ; le sol est bien fumé, bien drainé, bien remué ; les gens sont heureux et contents. Pour faire ce miracle, il n'a fallu qu'un peu de bon-vouloir, d'intelligence et de douceur.
« C'est que le domaine de M'"*' Crawford n'est ni trop vaste, ni trop petit. C'est qu'elle y apporte et y laisse circuler le capital nécessaire. C'est qu'elle voit tout par ses propres yeux, et non par les yeux d'un procureur. C'est qu'elle n'est pas le titulaire d'un majorât inaliénable et n'en a pas cédé le revenu à des escompteurs. C'est que ses fermes sont assez étendues pour que le colon y trouve sa vie et celle de sa famille. C'est, en un mot, que tout s'y passe à rebours de ce qu'on voit ailleurs dans l'île.
« Et, véritablement, si des législateurs en délire s'étaient proposé d'inventer un régime foncier qui ne donnât ni sécurité au propriétaire, ni paix à l'ouvrier agricole, auraient-ils pu trouver mieux que le régime irlandais .'' C'est l'ineptie dans la férocité, l'absurde dans le monstrueux. Tant il est vrai que le génie humain, si habile parfois à tirer parti des forces naturelles, excelle aussi à les stériliser et à les rendre homicides. »
Voici un tableau de la misère et de l'éviction, dans leur affreuse réalité :
« La note dominante du paysage est la pauvreté agricole oomme dans tous les districts montagneux du monde. Les herbages sont plus maigres, le bétail plus rare, les maisons plus clairsemées encore et plus humbles que dans la plaine. Les êtres humains eux-mêmes semblent plus chétifs. Ils ne vivent que de pommes de terre et de lait, ou de bouillie de maïs, très rarement de pain, jamais de viande. Le vin, la bière, les boissons fermentées en général, le thé même et à plus forte raison le café, leur sont inconnus. Ils habitent des maisonnettes en pierre tendre, couvertes de chaume maintenu par des cordes de paille et des galets et dorment tous sur le même lit de roseaux, côte à côte avec le porc, — quand il y a un porc, car c'est maintenant un luxe. — Les poutrelles du toit servent de perchoir aune demi-douzaine de poules.
€ La crise agraire se réduit ici à sa plus simple expression, — Timpossibilité absolue de payer les fermages, faute de fonds. Ailleurs, cette impossibilité peut être à demi fictive. Elle se complique certainement dans la plaine d'une mauvaise volonté aiguillonnée par l'âpre désir de prendre la terre, désir si naturel au cœur du paysan. Dans la montagne, ce n'est pas la politique qui règne, c'est bien véritablement la famine. La grève des tenanciers n'y est pas concertée ; elle sort de la nature même des choses.
« On expulse cependant de leurs bouges ces pauvres affamés. A Glenbeigh, en janvier, à la suite de soixante-dix jugements d'éviction, il y eut une série de scènes lamentables :
« Les opérations commencèrent chez le nommé Patrick Reardon, de Droum, au milieu d'une lande absolument stérile, pour laquelle il avait à payer 112 francs par an. Il était père de huit enfants et ne possédait pas même un porc, pas même un paire de poulets. En fait de meubles, quatre chaises boiteuses, une table et une marmite. Entouré de sa famille, il attendait assis à terre selon la coutume, les exécuteurs de la loi. Il fut requis de payer, et sur sa réponse qu'il n'avait pas un farthing, on l'informa que le feu allait être mis à sa chaumière pour l'obliger à en sortir. L'acte suivit de près la menace. Une allumette approchée du toit de chaume suffit à le faire flamber. Toute la population de Glenbeigh et des environs, accourue sur le théâtre du drame, avait accueilli les huissiers par des huées et salua l'incendie de ses cris d'indignation.
« Les agents de le loi n'en poursuivirent pas moins leur œuvre. Ils se dirigèrent vers la demeure d'un second tenancier, Thomas Burke, inscrit au rôle des débiteurs pour une somme de 122 francs par an et père de six enfants. Pas plus que le précédent, il n'avait un sol à offrir. Ordre fut donné d'incendier son toit. Mais ce toit se trouva si humide qu'il fut impossible d'y mettre le feu, il fallut attaquer les murs à coups de pioche pour les jeter bas. Les misérables habitants, hâves, à demi nus, émaciés par la faim, apparurent alors aux yeux de la foule écœurée, que les chefs de la Ligue, envoyés à cet effet, avaient grand'peine à empêcher de lapider les huissiers.
« Le tour d'une troisième chaumière arrivait. Celle-ci était occupée
par deux veillards, Patrick et Thomas Diggin. La famille du premier se composait de huit personnes, et celle du second de dix. A eux tous ils avaient deux cents francs de fermage et pas un shilling en poche. Pourtant, la femme de Patrick déclara qu'elle venait de recevoir de sa fille, servante à Belfast, un mandat-poste de deux livres sterling, qu'elle offrait de donner pour arrêter les opérations. Le sous-shérif, obligé par le devoir de sa charge d'assister les huissiers, les engageait à accepter cette offre navrante. Mais ils refusèrent et firent mettre le feu au toit.
« On voit alors Patrick Diggin, un pauvre vieux de quatre-vingts ans, sortir en sanglotant de sa demeure, suivi de ses enfants et petits-enfants. Dans un élan irrésistible de sympathie, la foule les entoure ; c'est à qui leur offrira un asile, un secours. Les constables eux-mêmes émus jusqu'aux larmes, versent leur pièce d'argent à la souscription spontanée qui s'organise. Il devient impossible de poursuivre l'œuvre de barbarie. Le représentant du shérif donne le signal du départ, et sa cavalcade se reformant derrière lui reprend au milieu des exécrations la route du chef-lieu. »
Et les mêmes scènes avec des variantes plus ou moins lamentables, se renouvellent deux fois par an sur tous les points de l'Irlande.
Le mouvement autonomiste obéissant au mot d'ordre de ses chefs, subissait un arrêt. Parnell et Gladstone, les bras croisés, semblaient dire au gouvernement : Puisque vous rejetez le Home Ride, nous vous laissons toute liberté d'action pour mettre l'Irlande sur le pied d'égalité qu'exige l'Union ; accordez-lui donc les réformes locales, la décentralisation et les conseils provinciaux dont jouissent l'Ecosse et l'Angleterre. Vous l'avez promis en i886. Si vous ne le faites pas, vous nous trompez une fois de plus et vous trompez le pays. Que signifie alors l'union avec vous, si ce n'est un régime de compression ? — « L'union du Requin avec sa proie ! » Ce mot de Byron embrasse en un éclair sanglant toute l'histoire d'Irlande depuis 1800. Lord Randolph Churchill eut la loyauté d'appuyer l'attitude de Parnell; il reprocha à ses anciens collègues du ministère d'avoir manqué à leur parole.
Du reste, le courant de l'opinion semble revenu au libéralisme gladstonien ; les élections partielles s'en ressentirent, et le cabinet tory, impuissant à arrêter les développements du Plan de Campagne et de plus en plus embarrassé de l'avenir
de cette insoluble question irlandaise, se décida à faire appel à l'intervention du Pape. Cette grave démarche, qui est un signe du temps, a fait jaillir sur la catholique Hibernie un rayon de lumière, offusquant au premier abord, mais salutaire parce qu'il émane de la Vérité.
Léon XIII chargea Mgr Persico d'une mission d'enquête en Irlande. Le prélat romain eut à se mettre en garde contre les complots et les faux rapports de la faction anglaise, mais d'un autre côté, l'archevêque de Dublin déploya d'infatigables efforts pour le renseigner exactement sur les phases qu'avait traversées la question irlandaise. On ne peut nier que le Pape n'ait été bien informé. Gardien suprême des principes immuables introduits dans la société par le christianisme, le Vicaire du Christ s'est trouvé devant des faits qu'au nom de la justice et de la charité, il devait condamner.
Au mois d'avril 1888, Rome parla. Le document suivant fut adressé aux évêques d'Irlande :
Rome, du palais de la Propagande, le 23 avril 1888.
Illustrissime et Révérendissime seigneur,
Une lettre de la suprême Congrégation de la Sacrée Inquisition romaine et universelle a été mise au jour le 20 avril courant pour être transmise à chacun des archevêques et évêques d'Irlande.
Je transmets donc à Votre Grandeur un exemplaire de cette lettre, et m'étant acquitté de mon devoir, je prie Dieu qu'il vous garde longtemps et vous protège.
Votre tout dévoué frère,
Jean, cardinal Simeoni, préfet.
►J< D. archevêque de Tyr, secrétaire.
Rome, 20 avril 1888.
Illustrissime et Révérendissime seigneur.
Souvent, quand les circonstances lui paraissaient le demander, le Siège Apostolique a donné au peuple irlandais, qu'il a toujours entouré d'une grande bienveillance, les avertissements et les conseils opportuns, afin qu'il pût, grâce à eux, défendre ou revendiquer ses droits sans atteinte à la justice et à la tranquillité publique.
Or, maintenant, craignant que, — dans le genre de lutte amené chez ce peuple par des contestations entre locataires et propriétaires de fonds Çt fermes et qu'on appelle le plan de campagne, commQ dans cette forme
d'interdiction qui, née des mêmes contestations, s'appelle le boycottage, — le caractère propre de la justice et de la charité ne soit dénaturé, Notre Saint-Père Léon XIII a ordonné à la suprême congrégation de la Sainte-Inquisition romaine et universelle de soumettre la chose à un sérieux et diligent examen.
C'est pourquoi, aux Éminentissimes Pères les cardinaux, inquisiteurs généraux avec moi contre la méchanceté hérétique, il a proposé le doute suivant :
Dans les contestations entre locataires et propriétaires de fonds et de fermes en Irlande est-il permis de se servir des moyens zmlgairetnent appelés le « plan de campas;ne » et le « boycottage » ?
Et, à l'unanimité, les Éminentissimes Pères, après un long et mûr examen, ont répondu :
Non.
Réponse que le Très Saint Père a approuvée et confirmée le 18 de ce mois.
La grande équité de ce jugement sera facile à apprécier par quiconque voudra remarquer que le prix d'une location établi par consentement mutuel ne peut, sans atteinte à la foi de la convention, être diminué de l'avis du seul locataire ; surtout lorsque, en vue de trancher ces contestations, il a été institué des tribunaux spéciaux qui obligent de ramener à d'équitables limites les loyers plus élevés qu'il n'est juste, et qui le font en tenant compte des motifs de stérilité ou de fléaux qui auraient pu survenir. Il ne faut pas croire non plus qu'il soit permis d'extorquer un loyer des locataires et de le déposer chez des inconnus, sans tenir compte du propriétaire.
Enfin, il est absolument contraire à la justice naturelle et à la charité chrétienne de sévir, par une sorte de persécution nouvelle et d'interdiction, soit contre ceux qui sont plutôt disposés à payer les loyers convenus avec les propriétaires des fermes, et dont ils sont contents, soit contre ceux qui, usant de leur droit, prennent en location des terrains inoccupés.
C'est pourquoi il appartiendra à Votre Grandeur d'agir prudemment, sans doute, mais efficacement à ce sujet, auprès des prêtres et des fidèles, de les avertir et de les exhorter, afin qu'en cherchant le soulagement de leur sort malheureux ils gardent la charité chrétienne et ne transgressent pas les bornes de la justice.
En attendant, je suis heureux de demander à Dieu pour Votre Grandeur toutes sortes de prospérités.
Votre tout dévoué dans le Seigneur.
R. cardinal Monaco.
Cette note n'était point destinée à la publicité. Elle devait servir à guider l'Épiscopat irlandais, dans le for de la conscience — in foro coîiscientice. Car des divergences s'étaient produites parmi les premiers Pasteurs au sujet du plan de
campagne. Quelques évêques le condamnaient, mais d'autres n'ayant en vue que ses résultats salutaires, l'approuvaient. Or, dans des questions qui touchent de si près à la morale,il importe que pour la direction des âmes il existât une ligne de conduite sûre et uniforme.
Ce qu'il y eut de regrettable, c'est que la décision du St- Office ne pénétra point en Irlande par la voie hiérarchique. Une indiscrétion la fit tomber aux mains de l'ennemi, la presse anglaise protestante. S'armant aussitôt à leur profit des foudres du Vatican, les organes du pouvoir et de l'orangisme attaquèrent triomphalement les moyens de défense de la Ligue nationale.
Si leurs chefs naturels, si les archevêques de Dublin et de Cashel, ces grands patriotes soutiens du Home Rule, avaient élevé la voix les premiers, nul doute que l'Irlande se fut inclinée, sans hésiter, devant Rome. Jamais peuple ne porta plus d'amour et de respect à ses évêques. Et ceux-ci savent employer ce langage du bon Pasteur qui met un baume sur les blessures du cœur. Mais entendre les journaux insulteurs du papisme, leur prêcher hypocritement la soumission au Pape, les sommer de déposer les armes, dans le but mal dissimulé de poursuivre en paix l'asservissement de l'Irlande, voilà ce que les autonomistes ne purent supporter. Le langage de la presse anglicane infirmait à leurs yeux l'autorité du décret pontifical.
D'autre part, si les modérés de la Land league et la majorité des catholiques réprouvaient le Boycottage à cause de ses excès, ils ne voyaient rien d'illicite dans la puissante organisation qu'on devait à deux hommes honorables animés du seul désir de soustraire le paysan à la misère sans recourir aux moyens violents.
La condamnation du St-Siège leur fut un coup de foudre. « Sommes-nous sacrifiés à la protestante Angleterre ? ^ disaient-ils avec douleur.
A la consternation succéda un mouvement de colère qui se fit jour dans des assemblées tumultueuses. Les catholiques donnaient au décret des interprétations téméraires ; ils lui marchanchaient leur obéissance. Le vieux parti fénian poussa
ce cri de révolte qui heureusement trouva peu d'écho :« Si l'Église ne marche pas avec nous, nous marcherons sans elle ! » Cette effervescence, premier mouvement d'un peuple aux impressions vives, qu'exaspérait d'interminables souffrances, provoquait une inquiétante agitation. Les passions humaines
M. DILLON, Membre du Parlement
entraient en lutte avec la foi, mais sous peine pour « l'île des saints » de rompre avec son passé, la foi devait l'emporter.
« Les prêtres recevront le décret du Pape et de la Propagande avec le plus profond respect », écrivait \e Freeman's Journal, principal organe des nationalistes, « rien ne saurait
ébranler la foi des catholiques dans la vieille religion qui ne leur a jamais fait défaut dans les plus sombres jours. Malheur à celui qui voudrait tâcher d'ébranler leur fidélité envers Rome et envers le Pontife qui occupe la chaire du prince des apôtres!»
On put se convaincre aussi que le Saint-Siège ne faisait mention, ni de la Ligue nationale, ni de la lutte entreprise par les fermiers pour vivre et prospérer sur leurs terres, ni du mouvement autonomiste. Sa condamnation atteignait seulement ce qui est blâmable en tous temps et en tous lieux, les injustices et le tort fait sciemment au prochain, le boycottage et le plan de cavipagjie, organisés, on s'en souvient, en dehors du programme de la Land Leagiie.
Néanmoins, les meetings retentissaient de discours violents oii des catholiques, dépassant toute mesure, oubliaient le respect qu'ils doivent à l'autorité de l'Église. On jetait dans l'esprit du peuple des paroles imprudentes, on commentait passionnément le texte précis du décret romain, on distinguait entre diverses sortes de soumissions au Souverain Pontife, on invoquait faussement le cas du Veto de 18 10 pour fomenter une résistance qui menait au schisme.
Dans ces pénibles circonstances, les évêques d'Irlande furent à la hauteur de leur devoir ; le 30 mai, ils se réunirent au collège Sainte-Croix à Dublin et ordonnèrent de publier la déclaration suivante :
« I. En obéissance aux ordres du St-Siège, et pour accomplir promptement l'obligation qui nous incombe, nous désirons porter à la connaissance publique que le décret récemment adressé parle St-Office à la hiérarchie irlandaise doit s'entendre comme étant absolument circonscrit au domaine de la morale, et n'est aucunement destiné à s'immiscer par une ingérence quelconque dans la politique du pays.
«2. Ce jour même nous avons reçu du Saint Père une assurance directe et non équivoque qu'il prend un profond et paternel intérêt à la prospérité temporelle de notre pays, et que bien loin d'avoir eu l'intention de chercher, au moyen de ce décret, à porter atteinte à notre mouvement national, il était au contraire dans les espérances et les desseins de Sa Sainteté d'éloigner tous ces obstacles, qui d'après lui, peuvent s'opposer, à la longue, au progrès du susdit mouvement, et à son bon résultat final.
« 3. En présence de faits aussi clairement établis, et sans parler de tous les autres titres qu'a le Saint Père à notre affection filiale et à notre vénération, nous devons mettre notre troupeau en garde contre l'usage de
quelque expression que ce soit, imprudente ou irrespectueuse envers la personne du souverain pontife ou envers chacune des sacrées congrégations, au moyen desquelles Sa Sainteté a coutume de transmettre ses décrets aux fidèles.
« 4. En manifestant aux chefs du mouvement national notre profonde et durable gratitude pour les services signalés qu'ils ont rendus à la religion et au pays, nous estimons en même temps de notre devoir de leur rappeler ainsi qu'à notre troupeau que le Pontife romain possède un droit inaliénable à parler avec autorité sur toute question contenant une matière de foi et de morale. »
Léon XIII, informé de ce qui se passait en Irlande confirma les résolutions de l'Épiscopat, et il écrivit cette lettre encyclique qui est devenue un monument de l'histoire :
A nos vénérables Frères les Évêques d'Hibernie Léon P. P. XI IL Vénérables Frères, salut et bénédiction Apostolique.
Du faîte de Notre charge apostolique. Nous avons souvent tourné Nos préoccupations et Nos pensées vers vos concitoyens catholiques, et plus d'une fois, Nous avons manifesté Nos sentiments dans des lettres publiques, où tout le monde a pu voir clairement de quelles dispositions Nous sommes animé envers l'Irlande. Outre les décrets rendus en Notre nom les années précédentes par la Sacrée Congrégation de la Propagande chrétienne, au sujet des affaires irlandaises, les lettres que Nous avons adressées à plusieurs reprises à Notre vénérable frère le cardinal Mac-Cabe, archevêque de Dublin, parlent assez haut ; il en est de même du discours que Nous avons récemment adressé à un assez grand nombre de catholiques de votre nation, de qui Nous avons reçu non seulement des félicitations et des souhaits de salut, mais encore des remercîments pour l'affection que Nous avons témoignée aux Irlandais. Dans ces derniers mois même, lorsqu'il a paru bon d'élever dans cette ville maîtresse un temple en l'honneur de saint Patrice, le grand apôtre de l'Irlande, Nous avons encouragé ce projet de toute l'ardeur de Notre âme et Nous en favoriserons l'exécution dans la mesure de Nos forces.
Et maintenant, avec cette même tendresse paternelle que Nous ne cessons d'avoir pour vous. Nous ne pouvions dissimuler les soucis et les peines que Nous ont causés les derniers événements de votre pays. Nous voulons parler de cette surexcitation inattendue des esprits, née tout à coup à la suite du décret du Saint-Office interdisant d'user dans les représailles contre les ennemis de l'Église de ce moyen de lutte qu'on appelle plan de campagne ou boycottage et dont plusieurs avaient commencé à se servir. Il est surtout à déplorer qu'il y ait tant de meneurs pour provoquer le peuple à des assemblées tumultueuses, où des idées inconsidérées et dangereuses sont lancées, sans respect même pour l'autorité du décret, qu'on détourne, par des interprétations fallacieuses, bien loin du but auquel il tend en réahté. On va même jusqu'à nier qu'il
oblige à l'obéissance, comme si la fonction propre et véritable de l'Église n'était pas de juger de la bonté ou de la malice des actions humaines. Cette manière d'agir s'éloigne considérablement delà profession du nom chrétien, qui ne va pas sans être accompagnée des vertus de modération, de respect et de déférence à l'autorité légitime. En outre, il ne convient pas, dans une cause bonne, de paraître imiter en quelque manière ces hommes qui prétendent obtenir tumultuairement ce qu'ils demandent sans droit. Et cela est d'autant plus grave que Nous avons tout examiné soigneusement par Nous-même, pour pouvoir connaître à fond et sans erreur l'état de vos affaires et les motifs des griefs populaires. Nous avons pour garants des hommes dignes de foi : Nous vous avons interrogés vous-mêmes directement ; et, de plus, l'an dernier, Nous vous avons envoyé comme légat, un personnage recommandable et grave, chargé de s'enquérir avec le plus grand soin de la vérité et de Nous en faire un rapport fidèle ; tellement que le peuple irlandais a voulu Nous rendre de publiques actions de grâces pour notre sollicitude. N'y a-t-il donc pas de témérité à dire que Nous n'avons pas suffisamment jugé en connaissance de cause ; surtout lorsque Nous avons réprouvé des choses que s'accordent à condamner les hommes justes, quels qu'ils soient, qui, n'étant pas mêlés à vos litiges, peuvent juger de la question avec plus d'impartialité.
Ce n'est pas non plus une moindre iniustice d'insinuer que la cause de l'Irlande Nous touche peu et que Nous Nous mettons peu en peine de la condition de votre peuple. Au contraire, l'état de l'Irlande Nous affecte plus que personne, et Nous ne désirons rien plus vivement que de voir les Irlandais respirer enfin, après avoir acquis la paix et la juste prospérité qu'ils ont méritées. Nous ne leur avons jamais contesté le droit de chercher à améliorer leur condition ; mais peut-on permettre qu'on recoure comme moyen au crime? Bien loin de là, par cela môme qu'avec l'irruption des passions et des intérêts politiques départi, le bien et le mal se trouvent mêlés dans la même cause, Nous Nous sommes constamment appliqué à distinguer ce qui était honnête de ce qui ne l'était pas, et à détourner les catholiques de toute chose que la règle de la morale chrétienne n'approuverait pas. C'est qourquoi, par des conseils opportuns. Nous avons averti les Irlandais de se souvenir de leur foi catholique, de ne rien faire qui fût contraire à la loi naturelle, rien qui ne fût permis par la loi divine. Le récent décret ne doit donc pas les avoir surpris, d'autant plus que vous-mêmes. Vénérables Frères, réunis à Dublin en 188 1, vous avez recommandé au clergé et au peuple de s'abstenir de tout ce qui serait contraire à l'ordre public et à la charité, comme de ne pas vouloir rendre ce qui est dû et de ne pas permettre qu'on le rende : de léser la personne et les biens du prochain ; d'opposer la force aux lois ou à ceux qui remplissent une charge publique ; de former des associations clandestines et autres choses du même genre. Or, ces recommandations pleines d'équité et tout à fait opportunes, ont eu tous Nos éloges et toute Notre approbation.
Néanmoins comme le peuple se trouvait entraîné par l'ardeur invétérée des passions dont il était pénétré, et comme il ne manquait pas de gens pour attiser quotidiennement le feu, Nous avons compris qu'il fallait des prescriptions plus définies que les principes généraux sur la justice et la charité que Nous avions rappelés précédemment. Notre charge Nous interdisait de souffrir que tant de catholiques, dont le salut Nous est principalement confié, continuassent à suivre la voie périlleuse et glissante qui menait plutôt à un bouleversement des choses qu'au soulagement des misères. Il faut donc juger l'affaire selon la vérité ; il faut que l'Irlande, dans ce décret même, reconnaisse ce sentiment d'affection dont Nous sommes animé pour elle, et qui tend à la prospérité si désirée de ce pays parce qu'une cause si juste qu'elle soit ne rencontre jamais tant d'obstacles que quand elle est défendue par la violence et l'injustice.
Ce que Nous vous écrivons ainsi, Vénérables Frères, que l'Irlande le connaisse par votre ministère. Nous avons la confiance qu'unis comme il le faut par la communauté d'idées et de volontés et appuyés non seulement sur votre autorité, mais aussi sur la Nôtre, vous obtiendrez beaucoup, et, en particulier, que les ténèbres des passions n'enlèvent plus le vrai jugement des choses et surtout aussi que les excitateurs du peuple se repentent d'avoir agi témérairement. Comme il en est beaucoup qui semblent rechercher des prétextes pour déserter leurs devoirs, même les plus certains, ayez soin de ne laisser place à aucune ambiguïté sur la valeur de ce décret. Que tous comprennent qu'il n'est aucunement permis d'user d'aucun des moyens dont Nous avons interdit l'emploi. Qu'ils cherchent honnêtement un bien honnête, et toujours en gardant intactes la justice et l'obéissance au Siège apostolique ; car c'est dans la pratique de ces vertus que l'Irlande a trouvé de tout temps la force d'âme avec la consolation.
En attendant, comme gage des dons célestes et en témoignage de Notre bienveillance. Nous vous donnons très tendrement du fond du cœur la bénédiction apostolique à vous, 'Vénérables Frères, à votre clergé et au peuple irlandais.
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le xxivjuin de l'année 1888, la onzième de Notre Pontificat.
LÉON XIII, Pape.
Cette parole est magistrale. Et aujourd'hui que l'Angleterre, après huit siècles, commence à reconnaître ses torts envers l'île-sœur, elle vient à son heure. En arrêtant la Land league au seuil des voies criminelles, le Pape enlève au pouvoir de nouveaux prétextes pour retarder la solution de la question irlandaise, il obh'ge l'empire britannique à compter avec la puissance de l'Église, il ramène la lutte de l'Irlande sur le terrain oii son Libérateur remportait des victoires.
Pourtant, il est vrai de le dire ; l'épouvantable tyrannie saxonne a rendu bien excusables la vengeance et les représailles chez les vaincus. Dans le cours de cette lamentable histoire, long cortège d'iniquités traînant des multitudes sanglantes ou décharnées sur les décombres de leurs foyers et les ruines de leur patrie, pour qui les cœurs généreux ont-ils pris cause ? Est-ce pour les garnisons anglaises contre les bandes exaspérées de Phélim O'Neill, pour \sLjcoinamy contre les Whiteboys, pour les landlords contre la ligue agraire, pour la légalité sauvage imposée par l'oppresseur ou pour la résistance illégale des opprimés ?
Mais la violence, l'injustice et le crime peuvent-ils changer de nom et devenir entre les mains des victimes se ruant sur les bourreaux, armes de légitime défense ?
Il y avait là un renversement des principes du christianisme, révélant chez le peuple irlandais une profonde altération du sens moral, un péril pour les âmes. Et lorsque ces moyens de résistance sont entrés dans les mœurs d'une des nations les plus catholiques du monde, quand l'autorité de ses prêtres devient impuissante à conjurer le mal, il est temps que le Pape fasse entendre sa voix. C'est son devoir de Père et de Pasteur.
Quelque juste que soit une cause, appeler à son aide l'injustice et le crime, c'est éloigner d'elle la bénédiction de Dieu Depuis l'intervention de Rome, il règne une accalmie ; les partisans de la violence reculent dans l'ombre. Repliée sur ses ressorts par l'état de siège, l'Irlande attend.
Frémissante, indomptée, elle attend que la marée montante de la démocratie anglaise balaie le torysme et remette à flot le navire gladstonien qui porte sa délivrance. Et le gouvernement britannique, poursuivant dans un effort désespéré son vieux système coërcitif déjà sifflé par l'opinion publique, emprisonne trente-deux députés irlandais et croyant les avilir, les habille en galériens. L'un d'eux, M. Harrington, s'est vu condamner à six mois de travaux forcés pour avoir publié dans son journal un discours prononcé par lui à ses électeurs dans une réunion de la Ligue. Car la ligue nationale est frappée d'illégalité. De son autorité privée, M. Balfour l'a
dissoute. Elle n'en existe pas moins ; elle aura quelque chance de disparaître, le jour où l'on parviendra à arrêter les neuf dixièmes de la population irlandaise. Quelquefois ' on se croirait revenu aux mauvais temps de l'orangisme. En février 1889, le révérend Mac'Fadden,curé de Gweedare, fut, à propos d'un sermon, arrêté dans son église, au sortir de la messe et recouvert encore de ses habits sacerdotaux. Les paroissiens défendirent avec acharnement leur pasteur, le sang coula et après la lutte on releva des Irlandais blessés et le cadavre de l'inspecteur de police. Accusés de meurtre, plusieurs habitants de Gweedare comparurent devant un jury exclusivement composé de protestants, et furent condamnés les uns aux travaux forcés, les .autres à mort.
Avant que le jour de la justice et de la liberté se lève sur la verte Érin, peut-être quelques victimes iront-elles rejoindre encore « les trois au noble cœur » qui devant le haut échafaud s'écrièrent : « Dieu sauve l'Irlande ! »
Nous terminons ici l'histoire de cette lutte gigantesque d'un peuple pour ses libertés, la possession de ses biens, sa religion, son indépendance.
Elle a duré sept siècles, usant successivement toutes les armes de l'ennemi, recommençant au lendemain de chaque défaite, ténébreuse quand elle ne pouvait éclater au grand jour, mais incessante et implacable. Le vaincu n'a pu mourir et il demeure insoumis.
Cette résistance à la conquête est un fait extraordinaire de l'histoire. Pour l'avoir essayée.d'autres peuples ont disparu de la carte du monde. Mais si d'un côté, l'iniquité du vainqueur, établissant son pouvoir en dehors des lois de la nature et de l'ordre voulu par Dieu, a provoqué cette lutte, on se demande aussi comment la nation irlandaise a pu traverserser tant d'orages, subir tous les fléaux destructeurs de l'humanité.sans être anéantie. Aujourd'hui que la race Erso-Celtique se redresse dans la plénitude de ses forces en Amérique et en Australie, nous pouvons reconnaître que Dieu lui gardait une mission.
Concluston.
L'Irlande a-t-elle une mission ?
^^^^L est des peuples investis d'une mission.
La Pologne — à laquelle l'Irlande a souvent été comparée — eut la sienne. Boulevard de la chrétienté, elle a du briser l'effort des invasions ottomanes et tartares. Son rôle terminé à la décadence de l'empire Mahométan, la Pologne s'est effondrée.
Jusques-là, Dieu l'avait sauvée d'elle-même pour la faire servir à ses desseins. L'instrument devenu inutile entre ses mains, il l'a laissé tomber. Et la Pologne, subissant les conséquences de ses institutions vicieuses, s'en est allée en lambeaux.
Mais elle peut se consoler de sa ruine par le souvenir de ses incomparables exploits. Son histoire est une épopée de géants.
L'Irlande n'a de commun avec l'héroïque nation slave, qu'une foi ardente, et le malheur. Elle n'a joui ni de la liberté, ni de la gloire, ni de la paix dans la servitude. Ses victoires mêmes, durement expiées, illuminent d'un rayon funèbre ses longs siècles de deuil.
La Pologne, sans entraves, toujours à cheval lance au poing, continue jusqu'en plein XVIL" siècle, l'œuvre des croisades. Sous la conduite d'illustres capitaines,elle va développant ses qualités essentiellement guerrières, pour vaincre l'islamisme à Kotzim, le foudroyer devant Vienne et lui donner le coup de grâce à Patkan.
Tout autre semble être la destinée d'Erin.
Dans sa hiérarchie sociale primitive indiquée par la couleur des vêtements, nous voyons les historiographes et les bardes, prendre le pas sur les nobles. Ses rois tiennent la harpe en même temps que l'épée. Encore païenne, l'Irlande est l'école des druides gaulois et des bardes ; chrétienne, elle
devient VEcole de V Occident. Durant trois siècles, ses innom- ■ brables moines évangélisent l'Europe, et répandent avec eux dans les abbayes, l'amour de la science et l'ascétisme.
L'Irlande est une nation missionnaire.
A une spéciale faculté d'exprimer la pensée et les émotions de l'âme, qui est l'éloquence et lui donne des poètes et des orateurs, elle joint un besoin d'expansion, qui crée l'esprit de prosélytisme.
Cette tendance innée vers l'idéalité a merveilleusement favorisé sa conversion à la vraie foi. Aucune nation ne s'est donnée au Christ avec plus d'enthousiasme. Aucune en si peu de temps n'a produit tant de saints. D'où vient aussi qu'il n'en est point qui ait autant souffert ? . ;■
D'autres pays, après les crises qui accompagnent l'invasion et la conquête, ont eu leur période de réaction suivie de prospérité. L'Irlande, jamais. Normands et Anglo-Saxons se jettent sur elle et la dévorent. Rois et parlements se passent . la verge qui sans trêve doit la flageller ou le glaive destiné | à l'achever^ Statuts de Kilkenny, édits de Cromwell et Lois Pénales, souverains catholiques et protestants, s'ils ne poursuivent point l'Irlandais dans son âme, l'attaquent dans ses biens et dans son existence Le vol, le meurtre, la mauvaise foi sont pour chaque pouvoir des moyens de gouvernement C'est l'acharnement du fauve sur sa proie. L'Angleterre ne rougit de rien et perd le sens moral au-delà du canal Saint- Georges.
On croirait à quelque châtiment divin dont les causes sont restées mystérieuses, le même qui pulvérisa les Chananéens et les Ibères, et qui frappe de stérilité et de mort les races indiennes d'Amérique, traitées par l'homme blanc comme la Grande-Bretagne traita « l'Irrois ». Or tandis que,visiblement condamnées pour des prévarications qui nous demeurent inconnues ('), les civilisations antiques sont rayées du sol et ^ les races sauvages disparaissent, l'Irlande vit. j
Elle vit, malgré sept siècles d'écrasement. Que le conquérant se repose, que le bourreau se lasse, elle renaît aussitôt de ses cendres.