CONVERSION DE L IRLANDE
entre les cinq États devenus royaumes indépendants sous l'autorité fictive d'un ard-riagh, auquel les grands chefs n'obéissaient plus. Tandis que les pirates du nord saccageaient les églises et les abbayes, les princes faisaient main basse sur les biens ecclésiastiques des tribus qu'ils soumettaient à leur domination.
Mais' les Normands, comme des éperviers de mer, précurseurs de la tempête, n'étaient eux-mêmes que les avant-coureurs d'une effroyable invasion. Derrière eux, montés sur des barques de cuir, défiant les flots et les hommes dans leurs
Ruines de l'abbaye de Roserck (Connaughl).
chants de guerre, s'en venaient, des côtes de Norwège, les Danois. L'Irlande qui n'a pas vu les légions romaines, sera foulée par les barbares. Dès ce moment, au IX*^ siècle, le magnifique essor de sa civilisation est enrayé. Chaque année, les Dano-Norwégiens s'emparaient d'une portion de son territoire, le livraient à l'incendie, exterminaient ses habitants et construisaient sur les côtes de l'Est des châteaux-forts, autour desquels s'élèveront des villes. Telles furent Waterford, Wexford, Dyvelin (Dublin).
Les clans ne déposent plus les armes ; quelquefois ils laissent l'étranger prendre part à leurs querelles intestines ; les
moines vont héroïquement redresser les abbayes incendiées et reprendre la place de leurs frères massacrés. Durant trois siècles, dans ce coin reculé de l'Occident c'est une lutte épique et sombre d'où émerge enfin glorieux, le champ de bataille de Clontarf. Là, en 1014, le vieux roi Brian-Beiribim défit complètement les Danois après leur avoir livré quaranteneuf combats. Ne pouvant plus tenir l'épée à cause de son grand âge, il encourageait les siens en leur montrant un crucifix ; ses fils périrent dans l'action et lui-même fut tué dans sa tente par le chef ennemi. L'Irlande était sauvée, les Danois, fixés dans l'île, obtinrent la vie sauve à condition d'adopter les mœurs et les lois des vainqueurs, mais dans un lament du barde Mac Liag, la verte Erin pleura longtemps son libérateur et ses braves fils et les brillants dalcassiens de la garde royale. Brian est devenu légendaire en Irlande; on le représente tenant la croix et l'épée; son image grossièrement enluminée est encore pour l'émigrant, le symbole de la patrie.
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Cljapitre troisième.
L'Irlande envahie.
L'Irlande relevée par le Pape. — Henri II et ses projets de conquête.
— Une bulle célèbre mais apocryphe. — Le roi faussaire. — Ses complices et ses dupes. — Le mensonge dans l'histoire. — La vengeance de Dermod Mac'.Murrough. — Stronboghe. — Les chevaliers Normands. — Leurs conquêtes. — Soulèvement des tribus. — Henri II et l'excommunication. — Un prétendu synode. — Henri II quitte l'Irlande. — La résistance. — Soumission de Roderic O'Connor. — Insoumission des autres rois. — Le « Pale ». — Nouvelle fabrication d'une fausse bulle. — Sentiments des Irlandais au sujet de ces bulles.
— L'anarchie en Irlande. — Crise de transformation. — Régime féodal et propriété collective. — Le droit d'occupant. — Caractère de la conquête Anglo-Saxonne. — Obstacles à la fusion des deux peuples.
URANT cette longue tourmente, les mœurs et la discipline du clergé s'étaient relâchées. L'Irlande retombait dans les ténèbres. Emu de cette situa- ^R^^^S^ tion,le Papeinnocentll eut recours à l'archevêque d'Armagh, saint Malachie. Il le munit de pleins pouvoirs pour remédier aux maux d'une Eglise jusque-là resplendissante. Puis il envoya dans l'île un cardinal-légat qui réunit un grand synode national en 1152. De sages réformes furent introduites et l'organisation diocésaine de l'Irlande définitivement arrêtée. De cette époque date une nouvelle efflorescence religieuse, la reconstruction des églises et des monastères, et le plein développement de cette architecture celtique dont les débris attestent l'originalité merveilleuse des artistes d'Erin.
Mais l'Irlande paraît destinée aux souffrances. Délivrée des barbares elle n'en subira pas moins tous les fléaux de la conquête. Ces flots qui emportaient jadis et pour toujours, les
restes de l'armée Scandinave, vont devenir le chemin des oppresseurs.
Henri II, roi d'Angleterre, petit-fils de Guillaume Plantagenet, après avoir subjugué les Gallois, vers 1156, résolut de mettre à exécution un projet déjà caressé par ses prédécesseurs — la conquête de l'Irlande.
L'occasion lui parut favorable ; un moine anglais arrivé aux plus hautes dignités par ses talents et ses vertus, occupait la chaire de saint Pierre, sous le nom d'Adrien IV.
Se basant sur ce fait, que toutes les îles de la chrétienté appartenaient de droit légitime au Saint-Siège en vertu d'une donation de Constantin — dont jamais les Papes ne se prévalurent — le roi voulut habilement exploiter les abus signalés
Sceau d'Innocent II.
autrefois en Hibernie, se faire valoir comme un sauveur de la civilisation chrétienne dans cette contrée, et obtenir en récompense de son zèle religieux, la permission d'entrer dans l'île. D'un autre côté, il escomptait la fidélité de l'Irlande à la religion catholique. Pour vaincre les résistances de « l'île des Saints » et s'y créer des partisans, la parole du Pape lui semblait plus efficace que la lance de ses chevaliers. Restait cette difficulté : précisément parce que le Pape était Anglais, il était tenu à plus de réserve envers sa nation que tout autre Pontife. Il ne pouvait encourir le reproche d'avoir sacrifié l'indépendance d'un pays inoffensif, à sa prédilection naturelle pour l'Angleterre. Henri II sentit la nécessité de s'adjoindre un auxiliaire. Le plus puissant, le plus influent à
L IRLANDE ENVAHIE. 29
Rome, le seul possible, c'était le roi de France. Aussitôt et contre toute attente, on vit la paix se conclure entre la France et l'Angleterre, et les deux monarques devenus amis chargent en 1138, l'évêque d'Evreux, Rotrodus — familier et représentant de Henri — d'une mission et d'une lettre pour le Pape. La lettre était du roi de France. Henri H, s'effaçant derrière lui, le laissait solliciter du Saint-Siège l'autorisation de descendre en Irlande, en compagnie et de concert avec le roi d'Angleterre, mais dans un but religieux ; tous deux voulaient « étendre les limites de la chrétienté, dompter la barbarie et soumettre au joug de l'Église, les hordes apostates ».
Or le Pape encourage-t-il ce projet ? Non content d'exposer verbalement ses objections à Rotrodus, il charge celui-ci d'une longue missive pour Louis VH ('). Le Pape rend hommage aux intentions du roi. Étendre les limites de la chrétienté, avoir pour mobile le zèle de la Religion, sont choses assurément louables, mais qu'un roi « reconnu pour la maturité de ses conseils, se montre si empressé de pénétrer avec une armée déjà prête dans une terre étrangère, voilà ce qui a stupéfié et interdit beaucoup de personnes ». Adrien IV ne peut approuver un projet qui semble aller à « l'encontre de la volonté divine». Encore faudrait-il «demander auparavant conseil aux princes et au peuple de l'Irlande même ». (( Mais « vous, apprenons-nous, vous vous disposez à vous y rendre, K vous vous empressez d'y courir, sans consulter l'Église de « cette terre, ni ses princes, au lieu que vous ne devriez, <Lpoïir aucune raison, entreprendre cela qu'après avoir fait « reconnaître la nécessité de l'expédition par les princes du « pays et avoir été requis par eux. h
Il l'engage ensuite à s'informer auprès des princes de l'Irlande de la nécessité de cette expédition; « à considérer « attentivement l'ensemble de la situation ; à s'informer « diligemment de la volonté de cette Église,des princes et du « peuple, à attendre leur conseil et leur avis ».« Plus tard, con- « clut-il, si vous reconnaissez une nécessité imminente ; si tel « est le conseil de l'Église ; si en outre les princes de la terre
I. Ce document a été retrouvé il y a peu de temps dans les archives du Vatican.
« même réclament le secours de votre excellence, et conseillent « l'expédition, vous pourrez vous déterminer en ce cas d'après « leur demande et leur conseil. » Agir autrement pourrait avoir des conséquences fatales pour le roi et pour l'Irlande et même pour le chef de l'Eglise qu'on pourrait accuser d' « avoir agi fort légèrement dans une aussi grave affaire ».
Le Pontife lui rappelle ensuite les terribles désastres que la croisade inconsidérée de 1147 attira sur l'Église de Dieu et sur le peuple chrétien. Enfin il refuse de prendre la France sous sa protection durant l'absence du roi ainsi que les Papes avaient coutume de le faire quand un souverain partait pour une guerre juste.
Cette lettre est datée du Latran, le 12 des calendes de
mai, 1 159 (')•
Louis VII se le tint pour dit.mais son rusé compère d'outre- Manche garda copie de la bulle, et n'ayant désormais plus d'intérêt à conserver l'amitié du roi de France, il courut assiéger Toulouse malgré la foi des traités.
C'est à Toulouse qu'il fit la connaissance du clerc Jean de Salisbury, ami personnel du Pape. C'est de lui qu'il prétendit plus tard avoir obtenu d'Adrien IV, dès 1155, la fameuse bulle de donation de l'Irlande. Mais ici on se demande : si Henri II ne connut Salisbury qu'en 1 1 59, comment expliquer que, quatre ans auparavant, il l'eût envoyé en mission diplomatique à Rome, pour demander au pape Adrien IV l'investiture de l'Irlande ?
Et si, d'autre part, Adrien donna l'Irlande au roi Henri en 1155, comment put-il lui refuser, quatre ans après, lapermission d'entreprendre l'expédition projetée (-) ?
Dans un livre, le Polycratus, Salisbury a rendu minutieusement compte de son séjour de trois mois à Bénévent auprès du Pape. Il ne souffle pas un mot de cette bulle. Ce n'est que dans le dernier chapitre d'un autre manuscrit, le Meta-
i.Analecta jttrls Pontificii, 21'"^ série, 1882. 185^ livraison. ^(^We« IV et l' Irlande. Sous ce titre les A nalectes contiennent une longue et magistrale dissertation avec pièces à l'appui sur la prétendue donation de l'Irlande à Henri II. Les arguments en faveur de la fausse bulle d'Adrien IV, y sont rais à néant et l'œuvre du faussaire y apparaît clairement.