‹ La lutte de l'IrlandeChapitre 81 sur 90 · I. Joseph de Maistre · texte numérisé non relu

I. Joseph de Maistre

Si on se demande comment la Pologne dépourvue de frontières et rongée par des institutions dissolvantes a pu subsister si longtemps, on s'étonne davantage, après l'extermination érigée en système, la monstrueuse application des lois pénales, et la misère étendue à des millions d'hommes, de trouver encore des Irlandais, au XIX^ siècle.

En vérité, Dieu semble veiller sur la sève de ce peuple. Elle est hors d'atteinte de l'ennemi, elle est inépuisable et riche de bénédictions, parce qu'elle monte de deux racines profondes qui plongent dans la Foi : la sainteté des prêtres et la chasteté des femmes.

Le prêtre d'Erin, nous l'avons vu à l'œuvre, exaltant sous l'action de la grâce, les qualités de sa race, traversant les âges en apôtre, conservant à l'Irlande au prix de son sang, le corps et le sang du Christ. Quand tout s'effondrait autour de lui, l'Irlandais a vu son clergé demeurer inébranlable sous le choc des tourmentes. Dans ses abandons et ses désespoirs, sur tous les chemins qui le conduisaient à la mort surgissait à ses côtés la robe noire du « Soggart Aroon ». Et dans une mélodie touchante, avec des accents de tendresse inconnus aux autres nations catholiques, le peuple a chanté cet envoyé de Dieu, seul ami du pauvre, suprême consolateur des opprimés. Un lien indissoluble l'unit désormais à son prêtre et fait qu'en Irlande, la cause de la patrie s'est intimement soudée à celle de la religion.

Une population, où se recrute un tel clergé, a nécessairement une haute valeur morale, qu'elle doit encore et principalement à l'exemple de ses prêtres, selon le mot d'un grand penseur : € Le clergé simplement honnête ne laissera que des impies. Le clergé vertueux produira des honnêtes gens. Le clergé saint produira des cœurs vertueux ('). »

Tous ceux qui ont étudié l'Irlande de près, sont unanimes sur ce point : « Il est certain que le peuple irlandais est d'une chasteté singulière», écrit M, de Beaumont dans un ouvrage

I. Blanc Saint-Bonnet. Restauration française, p. 352. Le même auteur dit plus loin : « Ce serait un grand malheur, si un jour le pauvre ne pouvait plus voir son frère dans le prêtre, mais plutôt le frère du riche. Dès ce moment le peuple n'appartiendrait plus à l'Eglise. » En Irlande, la conquête, la spoliation et l'hérésie, ont creusé un abîme entre ce riche, et le clergé.

qui fait autorité ; « rien n'est plus rare en Irlande qu'un enfant illégitime, et l'adultère y est presqu'inconnu ('). » L'historien protestant Gordon ne peut s'empêcher de rendre le même hommage aux qualités d'un peuple qu'il exècre. Et de nos jours, un voyageur peu suspect de partialité en faveur de Paddy, confirme ce témoignage en ces termes : « la pureté de mœurs du peuple irlandais est proverbiale ; je ne crois pas I qu'il existe un seul peuple au monde qui puisse lui être com-

iparé sous ce rapport (^). » Il base son affirmation sur un contrôle sérieux des documents officiels tant les chiffres de , ceux-ci lui paraissent « extraordinaires ». « J'ai consulté », I dit-il, « des prêtres, des ministres protestants, des landlords, des officiers de police, tous m'ont dit la même chose (^). »

Faut-il chercher plus loin le secret de la vitalité de cette race.'' Et si Dieu a laissé marteler si longtemps un peuple qui d'après les exemples conservés dans les Livres Saints, méritait la bénédiction céleste au lieu du châtiment, ce doit être pour s'en forger un instrument de ses volontés.

Certes, une grande iniquité pèse sur l'Angleterre, mais dans ses violences, elle a servi, malgré elle, les desseins de la Providence.

En effet, quel eût été le résultat pour l'île-sœur, d'une politique tout opposée à celle de l'oppression .-' Inévitablement et dès le principe, la fusion des races. On peut s'en convaincre par la nécessité où crut se trouver l'Angleterre de promulguer des statuts abominables en vue d'empêcher cette fusion qui grâce à l'ascendant du caractère celte, transformait les chevaliers normands et les colons britanniques en Irlandais, au bout de deux générations. Si les rois et leurs parlements n'y avaient mis obstacle, l'élément indigène absorbait l'étranger mais à son tour, suivant la loi des races conquises pacifiées il subissait l'influence du vainqueur. Celle-ci, découlant du pouvoir, restait prépondérante. Par assimilation, elle faisait peu à peu s'infiltrer chez le Celte, les mœurs, les institutions,

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