De Lanossan, Le Transformisme, p. 381 et suiv
de chances de vivre que ceux de ses congénères qui ne les offrent pas; mais il ne pourra les transmettre à sa descendance et former souche d'une variété nouvelle, que si lui-même et ceux de ses descendants qui offrent le même caractère sont séparés de ceux qui ne le présentent pas ; à moins, cependant, qu'ils ne forment euxmêmes la très grande majorité du groupe dont ils font partie. En d'autres termes, la sélection ne produit son effet que si elle est accompagnée de la ségrégation (de segregare, séparer). C'est précisément ce fait que Buffon a si bien décrit dans l'histoire du pigeon et dans celle de l'angora que j'ai rappelées plus haut.
L'espèce humaine offre les mêmes faits. Les caractères individuels y sont produits par le milieu ; leur persistance dans la descendance des individus est assurée par la sélection, à la condition que celle-ci soit accompagnée de ségrégation.
Lorsque la sélection et la ségrégation agissent pendant un temps suffisamment long et sur un nombre assez considérable de générations, il se produit des groupes de familles, et, finalement, de véritables classes, distinctes les unes des autres par des caractères assez nets pour qu'on puisse aisément les reconnaître.
Une fois constituées, ces classes ne pourront maintenir leur existence qu'à la condition d'éviter tout mélange avec les autres. Les moyens qu'elles emploient à cet effet sont d'autant plus brutaux que la masse du peuple est moins intelligente, moins instruite et plus misérable.
Dans les sociétés imparfaitement civilisées, on constate toujours l'existence de lois ou de coutumes qui prohibent l'union des familles appartenant aux diverses classes. Aucun pays n'est plus instructif à cet égard que l'Inde, même à notre époque. Non seulement il ne peut pas
y avoir d'unions matrimoniales entre les classes ou castes, mais encore aucun contact n'est autorisé avec les individus de certaines castes : nul ne boira dans un verre où but un paria; nul ne mangera d'un aliment préparé par un paria; il est interdit au paria d'babiter sous le même toit qu'un homme des castes supérieures, etc. Quant à la caste des Brahmes, qui est la plus élevée de toutes, mille précautions ont été prises pour en fermer l'entrée.
Chez les Hébreux, à côté et en dehors de la classe aristocratique, les familles sacerdotales qui vivaient du temple et autour du temple, ne pouvaient pas se mêler aux autres et finirent par constituer une véritable caste qui a fourni seule les prêtres jusqu'à la veille des temps modernes.
Dans la société romaine, le mariage est interdit entre les familles patriciennes et les familles plébéiennes, quoique, parmi ces dernières, il y en eût de fort riches et jouant un rôle considérable dans le commerce et l'industrie ou la finance1. Patriciens et plébéiens non seulement ne pouvaient pas loger dans la même habitation, mais encore étaient confinés sur des territoires distincts. Les patriciens et leurs clients habitaient seuls la cité proprement dite, c'est-à-dire, l'enceinte placée sous la protection du dieu, où ne se trouvaient primitivement que les autorités politiques et religieuses2. Des faits
1. C'est seulement en 309 av. J.-C. que le mariage entre patriciens et plébéiens est autorisé par la loi Camileia et que les enfants issus de ces mariages héritent du rang social du père. (Voy. Mommsen, Hist. rom., I, 358).
2. Les législateurs romains et grecs avaient prisses précautions nécessaires pour que l'autorité fût toujours aux mains des plus riches et des plus instruits. A Rome, la population était divisée en centuries dont la dernière contenait tous les indigents; comme les suffrages étaient exprimés par centurie, la voix des pauvres était nécessairement écrasée parcelle des riches. La population d'Athènes avait été divisée par Solon en quatre classes dont les trois premières étaient formées de gens
analogues nous seraient offerts par toutes les sociétés anciennes.
Dans toutes ces sociétés, les familles parvenues à la conquête des privilèges sociaux inscrivent dans les lois ou les coutumes la protection de leur ségrégation, en même temps que celle de leurs privilèges.
Trois ordres de faits dominent, en somme, toute l'histoire des sociétés humaines : d'abord, le combat pour la vie, caractérisé par les efforts que fait chaque homme pour résister aux multiples actions qui s'exercent sur lui, ainsi que pour assurer sa conservation personnelle et la perpétuation de sa race ; en second lieu, la concurrence individuelle, provoquée par le désir qu'a chaque individu de se faire un sort meilleur que celui des autres; ensuite la lutte des familles les unes contre les autres, chacune s'efforçant de conquérir le plus grand nombre possible de privilèges, et celles qui y sont parvenues s'associant entre elles pour les conserver, en formant des classes; enfin, la concurrence sociale, c'est-à-dire, la lutte des classes privilégiées, d'une part entre elles, d'autre part avec la masse sociale qui est naturellement tentée de conquérir aussi quelques avantages1.
aisés. Les citoyens de toutes les classes prenaient part à l'élection des magistrats, mais ceux des trois premières classes étaient seuls éligibles.
Les idées relatives à la distinction des classes sociales et à leur séparation avaient si profondément pénétré tous les esprits, à Rome et en Grèce, que les plébéiens les respectaient alors même qu'ils auraient pu les négliger : « On sait, dit Montesquieu, qu'à Rome, quoique le peuple se fût donné le droit d'élever aux charges les plébéiens, il ne pouvait se résoudre aies élire; et quoique à Athènes on put, par la loi d'Aristide, tirer les magistrats de toutes les classes, il n'arriva jamais, dit Xénophon, que le bas peuple demandât celles qui pouvaient intéresser son salut ou sa gloire. » {Esprit des lois, Liv. II, chap. n.)
1. La concurrence sociale entre les classes supérieures tourne fréquemment à l'avantage de la masse sociale. En France, par exemple, la lutte du clergé contre la noblesse a contribué, dans une large mesure, à l'émancipation politique du peuple et à l'amélioration de son
sort. Plus tard, comme le fait remarquer Montesquieu, le pouvoir du clergé a servi les intérêts du peuple en limitant la puissance royale. Aussi, « autant, selon le mot de Montesquieu, le pouvoir du clergé est dangereux dans une république » où il ne peut s'exercer qu'aux dépens du peuple, seul souverain, « autant est-il convenable dans une monarchie, surtout dans celles qui vont au despotisme... Barrière toujours bonne, quand il n'y en a pas d'autres, car, comme le despotisme cause à la nature humaine des maux effroyables, le mal luimême qui le limite est un bien. » (Esprit des lois, Liv. II, chap. iv.)
On remarquera que dans tous les gouvernements plus ou moins despotiques de notre époque, le chef de l'État est, aussi, le chef de la religion. S'il en était autrement, il y aurait conflit entre le monarque, en qui se résume la puissance politique et sociale, et le chef de la religion. C'est pour éviter ces conflits et consacrer leur omnipotence, que les princes allemands. Scandinaves, anglais, etc., ont favorisé le développement de la Réforme dans leurs états. En supprimant l'autorité religieuse que le pape exerçait sur leurs sujets, ils s'émancipaient euxmêmes et accroissaient beaucoup leur puissance. C'est le même motif qui a déterminé les princes slaves et grecs à prendre la tête du schisme qui a séparé tout l'Orient chrétien du pontificat romain. Rois et empereurs schismatiques ou réformés ont soin de manifester, encore aujourd'hui, leur grand zèle pour la religion et s'en montrent les chefs, afin de conserver la totalité de leur autorité. Dans la libre Angleterre, le monarque est sacré pontife en même temps que roi. En Allemagne, l'empereur saisit toutes les occasions de dire publiquement les prières. En Russie, le tsar est le chef tellement incontesté de la religion que son image se trouve associée partout aux icônes du Christ. Dans tous les pays protestants, les instituteurs enseignent la religion aux enfants de leurs écoles, et ils le font avec autant de zèle que les pasteurs dans les temples. La concurrence entre les classes supérieures et les gouvernements d'une part, la classe sacerdotale de l'autre, a été, dans tous ces pays, supprimée par le fait que les premiers ont absorbé la seconde.