ÉVOLUTION MORALE ET GOUVERNEMENTALE DES SOCIÉTÉS PRIMITIVES
L'homme sauvage et isolé n'est guidé dans ses actes par aucun autre mobile que la satisfaction égoïste de ses besoins. Tout objet et tout être dont il peut s'emparer deviennent sa chose. Toute terre sur laquelle il s'établit et où il trouve sa nourriture par la chasse, la pêche, la culture, est sa propriété. Sa conduite par rapport à ces choses et à ses semblables ne connaît pas d'autre règle que l'égoïsme individuel hérité de ses ancêtres animaux, et sa morale tient tout entière dans cet égoïsme : il n'a que le sentiment de la liberté, s'attribue tous les droits, et ne se reconnaît aucun devoir.
Cependant, l'homme, même le plus primitif et le plus sauvage, ne peut vivre isolé. Le besoin génésique le porte à rechercher la femme avec laquelle il perpétuera sa race, comme la soif et la faim le poussent à la recherche de la plante ou de l'animal dont il se nourrira. Puis, à la femme qui satisfait son appétit sexuel, il s'attache comme à la source qui le désaltère, à la terre qui le nourrit, à l'arbre qui le protège de son
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ombre contre les rayons brûlants du soleil, à la peau de bête qui le vêt, à la caverne qui l'abrite contre la pluie, le froid et les animaux féroces; car il s'attache, il aime — si ce mot peut être employé dans un pareil sens — tout ce dont il a fait sa propriété, tout ce qui sert à l'assouvissement de besoins dont le nombre s'accroît à mesure que son intelligence se développe.
APPARITION ET ÉVOLUTION DES SENTIMENTS AFFECTIFS ET ORIGINE DES IDÉES DE DEVOIRS ET DE DROITS
1° Sentiments sexuels. — Au contact de la femme, rattachement de l'homme pour ce qu'il possède, donne naissance à une série nouvelle d'idées. La femme n'est d'abord qu'un bien peu différent des autres, conquis comme eux par la force et conservé par la force ; mais insensiblement l'homme s'attache à sacompagne, comme elle-même s'attache à lui. Dans ces deux êtres, l'amour surgit des mêmes besoins toujours renaissants, des mêmes passions jamais entièrement satisfaites, du partage quotidien de tous les maux et de tous les biens, de toutes les souffrances et de tous les plaisirs auxquels les expose la vie, alternativement rude et molle, qu'ils mènent ensemble.
Cependant, l'amour ne revêt pas chez tous les deux la même forme. Chez la femme, il est mêlé de reconnaissance et de respect pour l'être fort et courageux qui la nourrit, la protège, la défend contre les mille accidents de leur existence aventureuse. Chez l'homme, il est doublé de l'orgueil et du sentiment de domination que lui inspirent sa supériorité physique et qu'entretiennent les services rendus1. Il est complété dans la
1. L'homme hérite de ses ancêtres animaux non seulement des sentiments égoïstes qui caractérisent tous les êtres à leur naissance et
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femme par la docilité de la servante, dans l'homme, par l'autorité du maître. Il est aussi moins intense chez l'homme que chez la femme. Chez cette dernière, il s'accroît par les sentiments particuliers que la maternité fait naître, et il devient plus fidèle en raison des charges de la grossesse, de l'allaitement et du besoin plus grand de protection et d'aide qu'a la femme pendant ces périodes.
2° Sentiments familiaux. — Des sentiments sexuels, — forme primitive et grossière d'un amour que seuls peuvent éprouver pleinement les êtres humains civilisés et polis, — naissent, avec le temps, par des transformations parallèles à l'évolution de l'intelligence, tous les sentiments affectifs dont le rôle est de rapprocher
tous les individus qui vivent isolés, mais encore d'un sentiment de domination qui se manifeste toutes les fois qu'il croit être plus fort ou plus intelligent que les individus dont il est entouré. Ce sentiment de domination trouve d'autant mieux à se traduire en actes, que la plupart des animaux supérieurs et des hommes primitifs naissent avec des dispositions héréditaires les portant à craindre tous les êtres qui menacent leur existence, dispositions qui s'accentuent par l'éducation dont ils sont l'objet de la part de leurs parents. Ainsi que je l'ai signalé dans mon livre sur Le Transformisme, tous les animaux supérieurs se montrent doués de deux sentiments en quelque sorte complémentaires l'un de l'autre, la crainte et l'esprit de domination. « Tous les animaux qui servent à l'alimentation des carnivores, tous les carnivores qui sont mangés par d'autres carnivores, sont, dès l'enfance, instruits par leurs parents ou leurs semblables de la nature des ennemis qu'ils ont à redouter et sont rendus craintifs par l'observation directe des ravages que font parmi eux ces ennemis. La crainte devient ainsi une qualité d'autant plus développée chez une espèce animale déterminée que cette espèce a plus de dangers à courir, mais cette crainte n'existe jamais, au début, qu'à l'égard des ennemis traditionnels de l'espèce... Le sentiment de crainte... a pour conséquence le groupement des membres d'un grand ;nombre de sociétés animales autour de quelques individus reconnus plus prudents ou plus hardis. Ces individus sont presque toujours des mâles plus robustes que les autres, qui cherchent à conquérir le suffrage des femelles par l'étalage de leur intelligence, de leur force, de leur prudence ou de leur courage. La conséquence de l'obéissance qui leur est manifestée est le développement chez eux d'un . esprit très marqué de domination qui se transmet par l'hérédité et fait que, d'habitude, les hls d'un chef de troupeau, parvenus à l'âge adulte, entament la lutte avec leur père en vue de le supplanter, ou bien s'en vont en entraînant une partie de la société. » (Voy. De Lanessan, Le Transformisme, p. 490).
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les individus, les familles, les sociétés et les nations qui composent cet ensemble gigantesque, agissant et pensant : l'humanité.
Avec l'enfant, né des voluptés de l'homme et de la femme, ont surgi d'abord l'amour maternel et l'amour filial, puis l'amour paternel.
Entre la mère et l'enfant, chair de sa chair, les relations sont si intimes, si lointaines et si puissantes, que l'amour maternel apparaît au cœur de la femme avant même que le fruit de son amour sexuel se soit détaché de son sein. Il s'avive par la vue du nouveau-né, par l'allaitement, par les soins de chaque instant, par les rapports ininterrompus qu'ont ces deux êtres pendant des mois et des années, et d'où l'amour filial naît, à son tour, graduellement, à mesure que l'enfant grandit, que sa mère lui fait faire les premiers pas dans la vie et lui communique, par l'éducation, les fruits de son expérience et les acquisitions de son cerveau.
J'ai montré ailleurs 1 comment des relations qui existent entre la mère et l'enfant et de l'amour qui les lie l'un à l'autre naît la première notion du devoir dans le cerveau humain : En raison de l'habitude des mêmes pratiques pendant de longues années, la mère est considérée par la société encore rudimentaire mais déjà pensante où elle vit, comme ayant le devoir de nourrir, de soigner, d'éduquer son enfant ; tandis qu'on attribue à ce dernier le devoir de rendre, en services de toutes sortes et en affection, à sa mère, les soins et les tendresses dont il a été entouré pendant son jeune âge.
Comme les relations du père et de l'enfant sont moins fréquentes et moins intimes, l'affection qui les lie est moins forte et les devoirs que l'opinion leur assigne sont
1. Voir De Lanessan, La République démocratique, p. 434; et, dans la Revue scientifique, n° du 19 octobre 1901 : La morale scientifique.
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d'une nature différente. L'amour paternel est doublé de l'autorité que l'homme exerce déjà sur la femme et qui fortifie en lui le sentiment de domination ; l'amour filial est accompagné de respect et de soumission. On dit que le père a le devoir d'aimer, de protéger, de nourrir son enfant, et l'on dit que l'enfant a le devoir d'aimer, de respecter son père et de lui obéir. D'où il résulte que les devoirs du père sont doublés de droits équivalents, tandis que l'enfant n'a que des devoirs à remplir à l'égard de son père.
Dans toutes les populations primitives, les droits du père sur ses enfants sont illimités; ils vont jusqu'au pouvoir de leur ôter la vie. Cette conception du droit paternel s'est gravée si profondément dans le cerveau humain qu'elle s'est perpétuée jusque dans les sociétés les plus civilisées, et que l'on en trouve encore des traces profondes dans les codes de toutes les nations modernes l.
1. Chez les anciens grecs et romains, c'est-à-dire, dans des sociétés dont la civilisation était déjà très développée, les lois reconnaissaient au père de famille une « puissance illimitée », suivant l'expression employée par Fustel de Coulanges. Il a le pouvoir de « reconnaître l'enfant à sa naissance ou de le repousser », celui de le vendre comme une propriété. On lui reconnaît même sur cette propriété spéciale, des droits tels qu'il peut se réserver la faculté de racheter l'enfant qu'il a vendu et qu'il pourra plus tard le revendre de nouveau. D'après les Douze tables, cette opération peut-être faite trois fois de suite ; à la troisième fois seulement, c'est-à-dire après le troisième rachat, le fils est considéré comme affranchi de la puissance paternelle. Les pouvoirs du mari sur la femme sont analogues à ceux du père sur les enfants. Les lois lui reconnaissent « le droit de répudier la femme, soit en cas de stérilité parce qu'il ne faut pas que la famille s'éteigne, soit en cas d'adultère, parce que la famille et la descendance doivent être pures de toute altération. Droit de marier la fille, c'est-à-dire, de céder à un autre la puissance qu'on a sur elle. Droit de marier le fils ; le mariage du fils intéresse la perpétuité de la famille. Droit d'émanciper, c'est-àdire d'exclure un fils de la famille et du culte. Droit d'adopter, c'est-àdire d'introduire un étranger près du foyer domestique. Droit de désigner en mourant un tuteur à sa femme et à ses enfants ». D'autre part, « la femme n'avait pas le droit de divorcer, du moins dans les époques anciennes. Même quand elle était veuve elle ne pouvait ni émanciper, ni adopter. Elle n'était jamais tutrice, même de ses enfants. En cas de divorce, les enfants restaient avec le père, même les filles.
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D'un autre côté, le respect affectueux des enfants pour
Elle n'avait jamais ses enfants en puissance. Pour le mariage de sa fille, son consentement n'était pas demandé ». Le père était seul propriétaire : « Ni la femme, ni le fils n'avaient rien en propre... La dot de la femme appartenait sans réserve au mari... Tout ce que la femme pouvait acquérir durant le mariage tombait entre les mains du mari. Elle ne reprenait même pas sa dot en devenant veuve. Le fils était dans les mêmes conditions que la femme, il ne possédait rien. Aucune donation faite par lui n'était valable par la raison qu'il n'avait rien à lui. Il ne pouvait rien acquérir; les fruits de son travail, les bénéfices de son commerce étaient pour son père. Si un testament était fait en sa faveur par un étranger, c'était son père et non pas lui qui recevait le legs. Par là s'explique le texte du droit romain qui interdit tout contrat de vente entre le père et le fils. Si le père eût vendu au fils, il se fût vendu à lui-même puisque le fils n'acquérait que pour le père ».
Le père était encore, chez les Grecs et lesttomains, le chef suprême de la religion domestique. Il en était de même chez les Aryas de l'Inde. « Personne dans la famille ne conteste sa suprématie sacerdotale. La cité elle-même et ses pontifes ne peuvent rien changer à son culte. Comme prêtre du foyer il ne reconnaît aucun supérieur. »
Le père était, enfin, seul responsable devant la justice publique de tous les délits commis par les membres de la famille, d'où résultait qu'il exerçait lui-même toute la justice à leur é^ard. « Ce droit de justice que le chef de famille exerçait dans sa maison était complet et sans appel. Il pouvait condamner à mort, comme faisait le magistrat dans la cité. Aucune autorité n'avait le droit de modifier ses arrêts. Le mari, dit Caton l'ancien, est juge de sa femme ; il peut ce qu'il veut. Si elle a commis quelque faute, il la punit ; si elle a bu du vin, il l'a condamne : si elle a eu commerce avec un autre homme, il la tue. Le droit était le même à l'égard de ses enfants. » Lorsque le Sénat romain voulut supprimer les Bacchanales, il décréta la peine de mort contre les hommes qui y prendraient part; mais, respectant les droits du chef de famille, « il laissa aux maris et aux pères la charge de prononcer contre les femmes la peine de mort ». D'après Salluste, au moment de la conspiration de Catilina, on vit des pères rappeler leurs fils qui avaient suivi le rebelle et les condamner à mort, sans qu'aucun osât résister aux ordres et aux jugements de son père. La loi athénienne permettait au mari de tuer sa femme adultère et au père de vendre sa fille déshonorée. (Voy. pour tout ce qui précède : Fustel de Coulanges, La Cité antique, chap. vm).
L'auteur de La Cité antique prétendait trouver dans la religion la source de la puissance paternelle : « Il faut remarquer, dit-il, que l'autorité paternelle n'était pas une puissance arbitraire, comme le serait celle qui dériverait du droit du plus fort. Elle avait son principe dans les croyances qui étaient au fond des âmes, et elle trouvait ses limites dans ces croyances mémos. » Dans le but de démontrer que la source de la puissance paternelle, chez les Grecs et les Romains, ne résidait pas dans la nature il dit encore : « La nature veut que l'enfant ait un protecteur, un guide, un maître. La religion est d'accord avec la nature; elle dit que le père sera le chef du culte et que le fils devra seulement l'aider dans ses fonctions saintes. Mais la nature n'exige cette subordination que pendant un certain nombre d'années ; la religion exige davantage. La nature fait au fils une majorité ; la religion ne lui en
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le père est tellement naturel et si vivace chez tous les
accorde pas... Les frères ne se séparent pas à la mort de leur père; à plus forte raisonne peuvent-ils pas se séparer de lui de son vivant. Dans la rigueur du droit primitif, les fils restent liés au foyer du père, et, par conséquent, soumis à son autorité ; tant qu'il vit, ils sont mineurs. » A Rome, « le fils ne put jamais entretenir un foyer particulier du vivant de son père; même marié, même ayant des enfants, il fut toujours en puissance » ; et cela en vertu des idées admises relativement à la religion domestique. Il fait remarquer encore que le nom de pater « qui est le même en grec, en latin, en sanscrit » n'avait aucun rapport avec le fait de la génération et « contenait en lui, non pas l'idée de paternité, mais celle d'autorité, de puissance, de dignité majestueuse ». Fuis, partant de tous ces faits, il dit: «Grâce à la religion domestique, la famille était un petit corps organisé ; une petite société qui avait son chef et son gouvernement... Dans cette antiquité, le père n'est pas l'homme fort qui protège et qui a aussi le pouvoir de se faire obéir ; il est le prêtre, il est l'héritier du foyer, le continuateur des aïeux, la tige des descendants, le dépositaire des rites mystérieux du culte et des formules secrètes de la prière. Toute la religion réside en lui. »
Fustel de Coulanges fait encore observer, non sans raison, que la puissance du père de famille n'a pas été instituée par la cité, par la loi, qu'elle existait avant la cité et avant la loi, que la cité aurait plutôt cherché à s'attribuer elle-même l'autorité sur les enfants, que si elle ne l'a pas fait c'est qu'elle ne s'est pas sentie assez forte pour aller à rencontre des idées préexistantes et que ses lois se sont bornées à consacrer ces idées. Mais, où il se trompe, c'est en attribuant à la religion la création du droit familial. « Une famille, dit-il, se compose d'un père, d'une mère, d'enfants, d'esclaves. Ce groupe si petit qu'il soit doit avoir sa discipline. A qui appartiendra donc l'autorité première? Au père? Non. Il y a dans chaque maison quelque chose qui est au-dessus du père lui-même : C'est la religion domestique, c'est ce dieu que les Grecs appellent le foyer-maître, sot ta 8scr7totva, que les latins nomment : Lar familiœ Pater. Cette divinité intérieure, ou, ce qui revient au même, la croyance qui est dans l'âme humaine, voilà l'autorité la moins discutable. C'est elle qui va fixer les rangs dans la famille ». Il est impossible de nier que la religion domestique ait, chez les Grecs et les Romains, «fixé les rangs dans la famille » mais il n'est pas davantage possible de contester que ces rangs existaient avant l'apparition de la religion domestique. Ils existent aujourd'hui chez un grand nombrede populationsprimitives où n'existe pas la religion domestique ; ils existent même dans toutes les familles animales où l'on ne saurait trouver la trace d'une religion quelconque. C'est donc en dehors de la religion, à une époque antérieure à toutes les religions, qu'il faut chercher la source de la puissance paternelle. Je la trouve, quant à moi, dans les phénomènes naturels dont la famille est le siège, c'est-à-dire, d'une part, dans l'esprit de domination que manifeste toujours le mâle par rapport à la femelle, le plus fort par rapport aux plus faibles, le père à l'égard de ses enfants ; d'autre part, dans les sentiments affectifs qui lient entre eux tous les membres delà famille et qui conduit les enfants à respecter et à aimer celui qui les protège.
De ces sentiments naissent certaines idées relatives aux devoirs et aux droits du père et des enfants, sur lesquelles chacun réglera sa
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hommes, même les plus primitifs, qu'il a servi de point de départ à la religion première de presque tous les peuples. Il ne serait probablement pas possible de citer une seule tribu sauvage, ni une seule nation ancienne ou même moderne, dans lesquelles le culte des ancêtres ne se présente sous une forme plus ou moins accentuée. Il importe de noter que chez tous les peuples, ce culte est une sorte de survivance des devoirs des enfants envers leur père, après que celui-ci est mort. Chez les Grecs et les Romains, l'enfant qui manquait au culte de son père commettait un véritable parricide.
En même temps que l'amour filial et les devoirs assignés, par l'opinion, aux enfants, à l'égard de leur père, donnent naissance à la religion primitive de tous les peuples, la famille sert de modèle à tous les gouvernements de l'antiquité et les devoirs filiaux fournissent les premières règles des relations des rois avec les peuples.
Dans toutes les monarchies antiques, le roi est considéré comme le père de ses sujets, — les Chinois et les Annamites disent qu'il en est à la fois « le père et la mère », — l'Etat n'est envisagé que comme une agrégation de familles, et la morale gouvernementale est calquée sur la morale familiale. Aucune monarchie n'est compréhensible si l'on n'a pas ces notions présentes à l'esprit ; toutes, au contraire, paraissent d'une extrême simplicité quand on se rappelle que l'autocratie du monarque a sa source dans l'omnipotence du père de famille, que la docilité des peuples envers leurs rois découle de l'obéissance affectueuse des enfants pour leur père, des femmes pour leur mari, des cadets pour leurs ainés, et que tous
conduite. Plus tard, les religions et les lois s'empareront de ces idées et des coutumes qui en seront résultées; elles les inscriront dans des livres sacrés et dans des codes civils, mais elles ne les auront pas créées, et l'on se trompera gravement lorsqu'on leur en attribuera la paternité. Celle-ci réside dans la nature et non dans les religions ou les lois.
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les biens et les propriétés de la famille appartiennent à son chef i.
1. Dans les sociétés primitives formées par la réunion de plusieurs familles, dont chacune a son chef, la monarchie peut se constituer de deux façons différentes. Tantôt l'un des chefs de famille parvient à imposer son autorité à tous les chefs des autres familles, et, devenu roi, s'arrange de façon à maintenir la royauté dans sa famille; tantôt, au contraire, les divers chefs de famille élisent l'un d'entre eux à la dignité royale, en se réservant de procéder, après sa mort, à l'élection d'un nouveau roi, pris soit en dehors de la famille du défunt, soit dans cette famille. Dans les deux cas, tous les chefs de famille constituent, autour du monarque, une sorte d'aristocratie plus ou moins puissante, et qui imposera son autorité, en même temps que celle du roi, à toutes les familles qui, ultérieurement, viendront se joindre à la société primitive.
Dans les premiers temps de la société romaine, le roi était élu de la façon que je viens de dire ; mais les chefs de famille ne participaient pas seuls à son élection; les enfants parvenus à la majorité y prenaient également part, car si la loi romaine reconnaissait, dans l'intérieur de la famille, une autorité illimitée au père, elle attribuait aux fils, dans le domaine politique, des droits et des devoirs identiques à ceux du père.
Désigné par l'élection ou par l'hérédité, le roi, dans toutes les sociétés grecques et latines, était assimilé par les lois à un père de famille. « Gomme l'État, dit Mommsen (Hist. romaine, I, p. 78) trouve ses éléments dans la « gens » qui repose sur la famille, de même la forme du corps politique est modelée, dans l'ensemble comme dans le détail, sur la famille ». Le roi « était maître dans la maison de la communauté romaine... on trouvait dans sa résidence ou tout auprès, le foyer toujours ardent, et la chambre close des trésors de la communauté; la Vesta romaine et les pénates romains; ce sont les signes de l'unité visible de ce foyer suprême qui comprenait Rome tout entière. » Après avoir reçu le serment des hommes libres « il a acquis dans la communauté toute la puissance qui, dans la maison, appartient au père de famille, et commande comme lui pendant la durée de sa vie. Il est chargé des relations avec les dieux de la communauté qu'il consulte et qu'il apaise (auspicia publica) et nomme tous les prêtres et les prêtresses : son pouvoir (imperium) est tout puissant dans la paix et dans la guerre... A lui appartient, comme au père, le droit de discipline et de justice... Il appelle le peuple au service militaire et commande l'armée... Le pouvoir royal n'a pas de limite légale extérieure et ne peut en avoir; il y a pour le seigneur de la communauté, aussi peu de contrôle de ses actes que pour le chef de famille dans sa maison. La mort seule met fin à son pouvoir... Cette unité du peuple romain que représente dans le domaine religieux le Diovis romain, est représenté en droit par le prince, et, par conséquent, son costume était celui du souverain dieu; le chariot promené dans la ville, où tout le monde va à pied; le sceptre d'ivoire avec l'aigle, la figure peinte en vermillon, la couronne en feuilles de chêne d'or, appartiennent au dieu romain comme au roi. » Cependant, ainsi que le fait remarquer Mommsen, la monarchie romaine ainsi constituée n'est point une théocratie, pas plus que la famille. De même que le père de famille, souverain absolu, dans sa maison, reste distinct du dieu, du foyer, dont il est seulement le prêtre,
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Lorsque la famille comporte plusieurs femmes et un nombre proportionnel d'enfants, la situation de l'homme s'accentue considérablement dans le sens de l'autorité, en même temps que s'accroît en lui l'esprit de domination. Il n'est plus seulement un chef de famille ; il est en passe de devenir chef de tribu; il l'est réellement lorsque ses fils, parvenus à l'âge adulte et ayant, à leur tour, des femmes et des enfants, restent groupés autour de lui.
J'ai vu, à la côte occidentale d'Afrique, des villages de plusieurs centaines d'habitants, composés exclusivement par les enfants et les petits enfants d'un seul chef de famille encore vivant. Tous les hommes avaient bâti leurs cases autour du foyer paternel et y avaient amené leurs femmes issues de villages voisins.
3° Sentiments sociaux; apparition de la morale gouvernementale. — Dans ces sortes de communautés, il est facile de saisir l'origine de tous tes sentiments sociaux et celle des idées relatives aux devoirs et aux droits individuels, familiaux et sociaux. On y voit aussi se des-
le roi, souverain dans l'Etat, n'est pas le dieu du peuple; mais « il est avant tout, dit Mommsen, le propriétaire de l'État ». comme le père de famille est le propriétaire unique et absolu de tous les biens de la famille et même de ses membres. « De même, ajoute l'historien, que le fils obéit au père sans condition, sans se considérer comme moindre que le père, de même le citoyen se soumet au maître, sans pour cela le considérer comme un être supérieur à lui. » Il ajoute ce trait caractéristique : « La limite légale du pouvoir royal consiste dans ce principe que le roi est fait pour appliquer la loi et non pour la changer; en fait, toute déviation de la loi doit recevoir d'abord la sanction de l'assemblée du peuple; si elle ne reçoit pas cette sanction, c'est un acte nul et tyrannique, qui ne peut produire d'effets légaux ».
11 est bien évident que plus la société constituée sur de telles bases prendra d'extension et plus il y aura de chance pour que l'autorité absolue que le roi tire de son caractère de chef d' État-famille, si je puis dire, change de caractère et devienne tyrannique. C'est ce qui se produisit dans la société romaine où, finalement, les Césars se déifièrent. C'est ce qui s'est produit dans la plupart des sociétés orientales formées par la race sémitique ou par la race jaune. Après avoir été simplement le prêtre du dieu de l'État, le roi ou l'empereur se fait assimiler à ce même dieu ; c'est dans la logique de l'esprit humain, tant que l'égoïsme atavique y est prépondérant.
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siner les premirs linéaments de ce que j'ai appelé, en tête de ce chapitre, la morale gouvernementale.
Le père de chaque famille est, à la fois, aimé, respecté et craint par ses femmes et ses enfants, au point que le moindre de ses ordres est exécuté avec la plus grande déférence. Le mélange, en chaque enfant, de l'amour filial et du respect est poussé à un tel degré, que jamais la pensée ne viendrait à l'un d'eux d'exercer la moindre violence à l'égard de leur père et que le parricide est tout à fait inconnu. La fidélité de l'épouse n'est pas toujours absolue ; mais, par une singulière application des lois naturelles, les plus infidèles ne sont ni moins tendres ni moins respectueuses que celles dont la conduite est la plus régulière. Simple question de tempérament et de mœurs.
Quant à l'époux et père, il n'est rien qu'il ne fasse pour témoigner son affection à ses femmes et à ses enfants ; mais il est manifeste qu'il se considère comme leur chef, leur maître et leur propriétaire, ainsi qu'il est le propriétaire de tout ce qui appartient à la famille1.
1. Il résulte naturellement de la constitution de la famille, et de son existence constante dans presque toutes les sociétés humaines dont les moeurs nous sont connues, que la première forme importante de la propriété a dû être la propriété familiale. Avant que l'homme se fût adonné à l'agriculture, alors qu'il menait la vie du chasseur et du pêcheur, il est fort probable que chaque famille se cantonnait, sinon d'une manière permanente, du moins pendant un certain temps, sur un point déterminé de territoire, ainsi que le font aujourd'hui tous les animaux carnivores. Il est permis de penser aussi que, comme ces derniers, chaque famille avait une tendance plus ou moins prononcée à se réserver l'usage du territoire sur lequel elle s'était établie, car de ce territoire dépendait sa nourriture. Les mêmes observations s'appliquent naturellement aux tribus formées par la réunion de plusieurs familles. « Chez les Tasmaniens, chaque tribu ou horde avait son territoire de chasse, lieu délimité et qu'un étranger ne pouvait violer qu'au péril de sa vie. » (Letourneau, La Sociologie, p. 383).
Les hommes qui prirent l'initiative de domestiquer les chevaux, les bœufs, les chèvres, les moutons, etc., et qui s'adonnèrent à la vie pastorale vécurent toujours en familles et en tribus, que la nécessité de trouver dts herbages convenables obligeaient à se déplacer. La propriété familiale apparaît alors plus nettement. La famille de chasseurs et de
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Enfin, l'esprit de domination provoque chez lui un véritable besoin de commander. De ce qu'il les a faits, il
pêcheurs ne possédait que ses engins de chasse et de pêche et son habitation plus ou moins rudimentaire ; la famille des pasteurs possède ses troupeaux, et cette propriété est commune à tous les membres de la famille; mais le chef de celle-ci en est plus particulièrement le maître, et le maître absolu, en vertu de la souveraineté qu'il a sur tous les êtres et tous les objets du groupe familial.
Lorsque l'agriculture apparaît, la famille s'arroge la propriété de la portion du sol qu'elle cultive; cela est fort naturel; il serait étrange que les cultivateurs d'un terrain abandonnassent à d'autres le sol qu'ils se sont donné la peiue de défricher, les plantes qu'ils ont semées, les arbres qu'ils ont plantés et soignés jusqu'à l'heure de la production des fruits. Gomme tous les membres de la famille vivent ensemble et travaillent ensemble sur les mêmes champs, ils s'en considèrent tous comme également propriétaires, mais tous aussi reconnaissent la souveraineté du chef de famille. L'idée de cette souveraineté se confondant avec celle de la propriété, le chef de famille finit par être reconnu comme le propriétaire, ou du moins l'usufruitier du bien, en même temps que le souverain" de la communauté familiale. « D'après les antiques principes, dit Fustel de Coulanges (La Cité antique, p. 96), le foyer est indivisible et la propriété l'est comme lui ». « Il ne pouvait y avoir, dit-il encore (Ibid., p. 100), dans chaque famille, qu'un propriétaire, qui était la famille même, et qu'un usufruitier qui était le père. »
A la propriété familiale, qui a dû être partout la forme primitive de la propriété foncière, se substitue, chez certains peuples, la propriété de la tribu. 11 y a encore dans le Laos annamite des villages dont tous les membres formant une tribu habitent la même case et travaillent le sol en commun. Chez les Germains, la tribu assignait annuellement à chaque famille son lot de terre à cultiver et chacune conservait la propriété des moissons ou des fruits qu'elle avait récoltés. Dans quelques parties de la Grèce, le sol appartenait d'une manière permanente à chaque famille, mais tous les produits devaient être mis en commun pour l'usage de la tribu entière. Il est à peine besoin de dire qu'une fois la propriété familiale constituée par l'occupation et le travail, on fit appel à la religion d'abord, puis à la loi pour la consacrer. De là, chez les Romains et les Grecs, la coutume des « termes » ou bornes, que l'on plantait avec des cérémonies religieuses autour du champ, celle des processions et des sacrifices que le chef de famille faisait, chaque année, autour de ce même champ, etc. Chez ces peuples, les idées de propriété familiale et de religion domestique sont inséparables.
La propriété individuelle proprement dite n'a fait son apparition, dans les sociétés occidentales et, probablement, dans toutes les autres sociétés humaines, qu'après la propriété familiale, lorsque les liens de famille se sont relâchés par suite de la formation de sociétés plus ou moins étendues où les intérêts individuels devenaient beaucoup plus complexes. Les fils se séparent du père, et vont former une nouvelle famille, soit dans le même village, soit dans un autre plus ou moins éloigné et ils se constituent des propriétés personnelles. La famille se disjoint et la société se développe. La propriété familiale fait place à la propriété individuelle. A cet égard comme à bien d'autres, on peut
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conclut que ses enfants sont sa propriété et il n'est pas de droits qu'il ne s'attribue par rapport à eux, de même qu'il se décharge sur eux de la plupart des besognes désagréables.
En revanche, il se considère comme leur protecteur contre les accidents et les dangers de la vie, et il prend à son compte les occupations d'où la famille peut retirer le plus d'honneur et de profit, telles que la chasse et la pêche, le commerce et les expéditions à travers les broussailles ou le long des rivières, à la recherche des produits qui seront consommés ou vendus.
Lorsque ces besognes font défaut, il passe volontiers sa vie dans l'inaction, à l'ombre des grands arbres ou sous l'auvent de la case en feuilles de palmier, tandis que la femme travaille le champ ou prépare les repas. C'est elle qui le sert, et il n'admet autour de son écuelle que les enfants mâles assez grands pour l'aider dans les travaux qu'il se réserve. Chaque femme vit avec ses filles et ses jeunes garçons.
dire sans hésitation que le premier caractère de la civilisation réside dans le progrès de l'autonomie et de la puissance des individus. Plus tard, ces individus eux-mêmes éprouvent la nécessité de se réunir, de s'associer, afin d'échapper aux dangers auxquels ils seraient exposés s'ils restaient isolés. Certaines propriétés deviennent alors collectives; les forêts, les rivages de la mer, les fleuves et les rivières, certains pâturages, etc. sont considérés comme appartenant à la société tout entière. En même temps, des individus plus ou moins nombreux se réunissent pour faire en commun soit des travaux, soit du commerce ou de l'industrie, et ils constituent des propriétés dont le nombre des co-participants peut être très considérable. C'est à ce point que nous en sommes aujourd'hui. Nos petits-neveux iront-ils plus loin dans la même voie ? arriveront-ils à mettre en commun le sol, les usines, les mille industries qui, aujourd'hui, appartiennent soit à des individus isolés, soit à des groupes d'individus ? L'avenir seul pourra répondre à cette question. Ce qu'il ne faut pas oublier, quand on discute la question de la propriété, c'est que l'on trouve dans l'histoire des sociétés humaines des exemples de toutes les formes imaginables de propriétés, depuis la plus étroitement individuelle jusqu'à la plus largement collective, et que, par suite, toutes les théories peuvent invoquer en leur faveur des faits tirés de la vie sociale des divers peuples, sans qu'un tel argument puisse rien prouver en faveur d'aucune doctrine.
DES SOCIÉTÉS ET DES GOUVERNEMENTS
Cette famille est une petite société humaine dont tous les membres sont unis les uns aux autres, à la fois, par l'intérêt qu'ils ont à vivre ensemble en se partageant les travaux quotidiens, par l'affection qu'ils éprouvent les uns pour les autres et par l'autorité non contestée dont le père jouit sur tous ses enfants et ses femmes.
Que la notion du devoir, que l'idée de la justice et la conception de la morale, clans le sens que nous attribuons à ces mots, aient déjà germé dans les intelligences rudimentaires des membres de cette communauté primitive, je serais aussi en peine de l'affirmer que de le nier; eux-mêmes ne se sont jamais posé des questions aussi sublimes ; mais tous leurs actes sont combinés et enchaînés comme ils le devraient être s'ils connaissaient exactement les droits et les devoirs de chacun par rapport à tous les autres. Les filles aiment et respectent leurs frères ; les cadets aiment et respectent leurs aînés ; depuis le père jusqu'au plus petit des enfants, il existe une hiérarchie dont les règles, pour n'avoir jamais été consignées dans aucune législation, n'en sont pas moins très docilement suivies ; en sorte que cette famille peut être comparée à un petit gouvernement autocratique, dont le père est le chef souverain et dont les sujets sont représentés par les femmes et les enfants ; gouvernement dont la loi constitutionnelle est résumée en ce fait que chacun respecte tous ses aînés et leur obéit, et que tous manifestent respect et obéissance au chef de la famille.
Les mêmes faits sont présentés à notre observation par les communautés formées de plusieurs familles. L'aïeul en est le chef reconnu et obéi par tous sans discussion ; les chefs des différentes familles se respectent les uns les autres et manifestent, au plus haut degré, ce sentiment particulier que j'ai décrit ailleurs1,