De Lanessan, Le Transformisme, p. 488 et suiv
SOCIÉTÉS PRIMITIVES
comme le lien naturel et primitif de toutes les sociétés humaines, en lui donnant le nom d'amour social ou « sociabilité », sentiment d'où naîtra, dans les races humaines dont l'intelligence est suffisamment développée, la notion des droits et des devoirs sociaux.
La communauté rudimentaire que je viens de décrire peut déjà être considérée, malgré l'absence de toute constitution et de tout contrat social, comme dotée d'un véritable gouvernement dont le modèle réside dans les familles qui la composent.
L'aïeul le plus âgé est une sorte de monarque autocrate, dont l'omnipotence et le besoin de domination sont tempérés par les affections familiales et sociales qui le lient à tous ses sujets et par les avantages qu'il trouve dans leur coopération à toutes ses entreprises. Il n'a jamais discuté ses devoirs et ses droits avec ses enfants et petits-enfants, pas plus que ces derniers ne se sont demandé en vertu de quels principes ils le respectent, lui obéissent, se respectent et s'obéissent entre eux ; mais, dans tous ses actes, l'aïeul se conduit comme le protecteur de la société tout entière et, tant que ses forces le lui permettent, il prend à son compte les charges multiples qu'entraîne cette protection. S'il y a guerre avec une communauté voisine, il commande l'expédition et se croit tenu d'y montrer plus de courage et d'habileté que tous les autres ; s'il s'agit d'une pêche ou d'une chasse importante, c'est lui qui, avec la direction, assume les plus grandes fatigues; si la communauté se livre à quelque trafic avec les indigènes ou les européens, c'est à lui encore qu'incombe le soin de conduire les négociations et d'en tirer le plus grand profit possible. Il est, en un mot, le père, le chef, le conseiller, le directeur et le général de la communauté qui s'est formée autour de lui.
DES SOCIÉTÉS ET DES GOUVERNEMENTS
Un fait digne de remarque et qui éclaire déjà toute l'histoire des gouvernements, c'est que si Ton ne peut pas affirmer que cet embryon de roi ait conscience de ses devoirs, il est aisé de se convaincre qu'il a une idée très précise de ses droits et qu'il éprouve un véritable besoin de dominer. A lui les honneurs des victoires remportées dans les batailles, à lui la plus large part des chasses et des pêches, à lui les meilleurs produits des champs cultivés par la communauté et la plus grande portion des bénéfices réalisés dans les trafics et les échanges. Il se considère, et il est considéré par la tribu tout entière, non seulement comme son chef, son maître, son roi omnipotent, mais encore comme le propriétaire de tous les biens qu'elle possède et de toutes les terres qu'elle travaille.
Il ne serait point homme s'il n'avait pas des tendances plus ou moins prononcées à abuser de son autorité, et s'il ne cédait pas, en plus d'une occasion, à cette humaine faiblesse. En lui, comme en tous ses semblables, l'égoïsme hérité des ancêtres lutte contre les sentiments altruistes nés des relations familiales et sociales, et, dans la lutte intime de ces deux catégories de sentiments, il y a d'autant plus de chances en faveur du triomphe de l'égoïsme, que la notion raisonnée des droits individuels se développe avant celle des devoirs, de même que l'égoïsme préexiste à l'altruisme.
Dans la communauté familiale, ou, si l'on veut employer un autre terme, dans le gouvernement patriarcal que je viens de décrire, les abus occasionnés par l'égoïsme du chef ne sont jamais très considérables. La société est étroite, tous ses membres sont liés les uns aux autres par une parenté dont les termes sont connus de chacun, tous partagent à peu près les mêmes conditions d'existence, il y a une surveillance quotidienne
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exercée par tous sur chacun et par chacun sur tous, et qui porte plus particulièrement encore sur le chef; malgré le respect qu'on a pour ce dernier, les remontrances plus ou moins affectueuses ne lui sont pas ménagées et il a tout intérêt à ne pas abuser de son pouvoir, afin de conserver autour de lui les gens d'où il tire ses avantages et qui lui permettent de satisfaire son besoin de domination.
D'autre part, j'ai supposé la communauté établie dans un pays riche : le poisson, le gibier abondent, le sol produit sans grand travail les fruits et les légumes, les forêts contiennent, en grande quantité, les palmiers sur lesquels chacun peut cueillir les noix d'où Ton extrait l'huile qu'achètent les européens ; les rivières et les ruisseaux roulent des sables aurifères facilement exploitables ; toutes les conditions, en un mot, sont réunies pour que les sentiments et les idées évoluent plutôt vers le bien que vers le mal, et pour que les affections familiales et sociales produisent une morale gouvernementale conforme, à la fois, aux intérêts généraux de la communauté et à ceux de chacun de ses membres. Aussi, dans les sociétés de cette sorte qu'il m'a été donné d'observer directement, n'ai-je point constaté d'abus sérieux, soit de la part du chef patriarcal, soit de celle des différents chefs de famille rangés autour de lui. Les querelles y étaient rares, les vols à peu près inconnus, et le chef n'avait besoin d'aucune force pour protéger ou imposer son autorité, car personne ne la contestait.
Dans une société primitive plus étendue que celle dont je viens de tracer le tableau, quand les familles sont nombreuses, dispersées en des villages assez éloignés les uns des autres pour que les relations ne soient pas très fréquentes et pour que le chef de la commu-
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nauté échappe à la surveillance directe de tous ceux qui acceptent son autorité, la porte s'ouvre d'elle-même aux abus. Une pareille communauté se constitue, d'habitude, par l'ascendant que prend un village sur ceux qui l'entourent et par l'autorité dont jouissent, dans ce village, une famille et son chef.
Ce dernier devient chef militaire et civil de la communauté tout entière; on doit à son habile direction ou à son courage d'être à l'abri des incursions des tribus voisines, de travailler et de trafiquer en paix, et l'on s'en montre reconnaissant, d'abord en suivant ses conseils qui bientôt deviennent des ordres, puis en lui remettant une portion des fruits du sol dont il assure la tranquillité et des objets de trafic dont il protège la circulation. Ce tribut, d'abord volontaire, se transforme rapidement en une sorte d'impôt régulier et obligatoire.
En même temps, par une évolution naturelle des idées qui régnent dans chaque famille, on en vient à le considérer comme le maître du sol lui-même. Un pas nouveau est fait alors vers la constitution d'un véritable gouvernement.