LA MORALE SOCIALE DU SEIGNEUR FÉODAL
A partir de ce jour, le seigneur est plutôt un maître qu'un protecteur,, et un maître dont rien ne tempère l'autorité. Sa morale gouvernementale ne reconnaît que des droits, sans devoirs, pour lui-même, et des devoirs sans droits pour les serfs qui peuplent son domaine et qui, de leur travail, nourrissent son oisiveté. Alors se systématisent, si je puis ainsi parler, les abus de pouvoir de la période de conquête et se légalisent par la coutume les privilèges que l'on décora plus tard du nom de « droits féodaux ».
Le seigneur se considère et il est considéré comme le
propriétaire des gens aussi Lien que de la terre; il lui arrive souvent de vendre ou d'échanger ses serfs mâles ou femelles sans se préoccuper de savoir s'ils sont attachés à la personne ou au sol. Jusqu'au xme siècle, il est question des esclaves dans les actes publics parvenus jusqu'à nous. Après cette époque, l'esclavage persiste dans les mœurs s'il ne figure plus dans les lois. Le propriétaire d'un fief laïque ou ecclésiastique ne se fait aucun scrupule de vendre les fils ou les filles de ceux qu'on nommait alors les « hommes de corps » ; ou bien on vendait les hommes en gardant les enfants. On les léguait en héritage à ses amis, comme des chevaux ou des objets d'art. 1
Quant à l'esclavage des races extraeuropéennes, il persiste, en France, plus longtemps encore, surtout dans le Midi. Le parlement de Bordeaux, en 1571, rend la liberté à des Ethiopiens et autres esclaves qu'un marchand avait mis en vente sur le port, « la France ne pouvant admettre aucune servitude » ; ce qui n'empêchait pas ce commerce d'être très prospère encore dans les villes de Provence « où un enfant nègre de douze ans coûtait environ le double d'un perroquet2 ».
A la veille même de la Révolution de 1789, le seigneur, selon le mot très juste de Taine « possédait le sol et les hommes3. »
1. Voy. D'Avenel, La fortune privée à travers sept siècles, p. 157.