ABANDON GRADUEL PAU LES SEIGNEURS DE LEURS DROITS SUR LES PERSONNES
Pour en revenir au régime féodal, ce qui surtout détermina l'abandon graduel, par les seigneurs, de&
DES GOUVERNEMENTS ET DES SOCIÉTÉS
droits qu'ils s'attribuaient sur les personnes, ce fut le besoin qu'ils avaient des travailleurs, besoin qui allait sans cesse en augmentant, à mesure que s'accroissaient le nombre des propriétaires et la surface des terres cultivées.
C'est ce besoin qui détermina les multiples mesures prises par les seigneurs pour empêcher le cultivateur ou ses enfants de quitter leurs domaines. Vendre le serf est devenu une affaire détestable; on le retient, au contraire, par tous les moyens. Les serfs ne peuvent se marier qu'avec des serves du même fîef. Quand un village appartient à plusieurs seigneurs, on fait entre eux le partage des enfants, seul moyen considéré comme susceptible de rendre à chaque propriétaire ce qui lui est dû. Il est interdit aux serfs de quitter le fîef; leur fuite est punie de la prison, de la torture, et, au besoin, de la mort, pour empêcher que l'exemple ne devienne contagieux. Sont également châtiés avec la dernière rigueur, ceux qui favorisent la fuite des serfs, les aident à traverser une rivière, etc. La pendaison pour de tels délits est fréquente, à certaines époques du régime féodal.
En même temps, on diminue les exigences imposées à la personne du serf; on lui abandonne une part plus considérable des fruits de son travail ; on lui permet d'acquérir des meubles, d'économiser de l'argent; on lui concède, à titre d'usufruit toujours révocable, quelque coin de terre où il cultive librement ce dont il a besoin pour son entretien et celui de sa famille. Après sa mort, le seigneur mettra la main sur les meubles, l'argent et la terre; mais, en attendant, il fixe le serf sur son domaine par l'intérêt et par une liberté relative.
Vers la fin du règne de saint Louis, après les croisades, lorsque la paix, en se prolongeant près d'un siècle,
permet à la population de travailler et de se multiplier, les bras deviennent plus nécessaires encore et chaque propriétaire doit redoubler d'efforts pour retenir ceux dont il a besoin. Aussi voit-on, à partir de cette époque, le servage s'adoucir, les droits sur les personnes perdre beaucoup de leurs rigueurs et les seigneurs augmenter les concessions à leurs mainmortables, parfois môme renoncer à l'héritage de leurs serfs. En 1412, « l'abbaye de Saint-Nicolas, dans l'Aisne, concède à ses « hommes et femmes de corps », moyennant une rente de cinq livres, le droit de succéder entre eux et aux personnes de condition libre; cela pour empêcher... que ces endroits ne soient abandonnés par les tenanciers 1 ».
A partir de ce moment, les faits de ce genre se multiplient : la taxe fixe payée au seigneur par ses mainmortables, en échange du droit de transmettre leurs biens mobiliers ou immobiliers à leurs enfants ou à leurs proches, figure parmi les ressources normales des propriétaires des fiefs ; elle se généralise et devient le point de départ du droit de mutation des temps modernes. Le serf n'est pas encore propriétaire, dans le sens actuel de ce mot, mais il est usufruitier pour toute la durée de sa vie, à la condition qu'il ne quittera pas son fief. Le seigneur, désormais, tient beaucoup plus à l'homme qu'à la terre. Celle-ci ne manque à aucun propriétaire, tandis que les hommes font défaut à tous.