LES PAYSANS ET LÀ LIBERTÉ
Des artisans villageois, la contagion des idées de droit et de liberté se répandit, en dépit de toutes les précautions prises par les seigneurs, jusque parmi les serfs de la glèbe. « N'ayant guère eu jusque-là, dit Augustin Thierry, d'autre perspective que celle d'être déchargés des services les plus onéreux, homme par homme, famille par famille, les paysans s'élevèrent à des idées et à des volontés d'un autre ordre ; ils en vinrent à demander leur affranchissement par seigneuries et par territoires et à se liguer pour l'obtenir. Ce cri d'appel au sentiment de l'humanité : nous sommes hommes comme eux (Nus sûmes homes cum il sunt, tex membres avun cum il unt, etc.) se fit entendre dans les hameaux et retentit à l'oreille des seigneurs, qu'il éclairait en les menaçant. Des traits de fureur aveugle et de touchante
1. Voy. Augustin Thierry, Essai sur l'Hist. du Tiers-Etat, p. 35.
DES GOUVERNEMENTS ET DES SOCIÉTÉS
modération signalèrent cette nouvelle crise dans l'état du peuple des campagnes; une foule de serfs, désertant leurs tenures, se livraient par bandes à la vie errante et au pillage ; d'autres, calmes et résolus, négociaient leur liberté, offrant de donner pour elle, disent les chartes, le prix qu'on voudrait y mettre. La crainte de résistances périlleuses, l'esprit de justice et l'intérêt, amenèrent les maîtres du sol à transiger, par des traités d'argent, sur leurs droits de tous genres et leur pouvoir immémorial. »
Dès ce jour, la lutte est ouverte entre la chaumière et le château ; la jacquerie du xve siècle, après la honteuse défaite des nobles à Poitiers, alors que les paysans brûlent les châteaux, massacrent les femmes et les enfants des seigneurs, en attendant qu'ils soient, à leur tour, massacrés par ces derniers, et les révoltes partielles qui eurent lieu par la suite, n'étaient que le prélude des grandes et suprêmes batailles de la Révolution où devait sombrer le régime féodal tout entier.
AFFAIBLISSEMENT DE l' ARISTOCRATIE PAR LA MONARCHIE. DIMINUTION DU SERVAGE ET AUGMENTATION DES CHARGES
Au cours du moyen âge, à mesure que la puissance royale, étayée d'un côté sur le clergé, de l'autre sur les municipalités et les peuples des villes et sur les bourgeois des campagnes, se développe et se transforme en monarchie autocratique, la situation morale et matérielle de l'aristocratie subit de profondes modifications.
Le seigneur cesse d'être une force indépendante, pour devenir simple organe d'une machine dont la complexité va sans cesse en augmentant. Si, dans son mouvement, il entraîne toute la masse mainmortable de son fief, il est lui-même entraîné dans un mouvement plus
étendu par la puissance royale. Depuis le serf jusqu'au monarque, dont les pouvoirs s'étendent et se précisent à mesure que les siècles s'ajoutent les uns aux autres, il se forme une hiérarchie dont chaque degré s'attribue, vis-à-vis du degré inférieur, d'autant plus de droits que le degré supérieur lui impose à lui-même davantage de devoirs.
Une double évolution se produit alors dans la société française : les libertés individuelles deviennent plus grandes, en raison du besoin plus marqué que chaque groupe de la société a de tous les autres; mais, en même temps, les charges pécuniaires de chacun deviennent plus lourdes, parce que, de haut en bas, chacun pressure tous ceux qui lui sont inférieurs.
Le maximum des charges matérielles, en môme temps que le minimum de servage personnel, sont atteints lorsque la monarchie jouit, avec Louis XIV, d'une autocratie absolue. A ce moment, aux charges féodales s'ajoutent, pour les cultivateurs, les charges royales, et les unes comme les autres vont sans cesse en s'accroissant, à mesure que le régime devient plus despotique.
Le seigneur ne réside plus dans son fief, dont il afferme les droits féodaux aussi cher que possible et sans savoir si le travailleur pourra y faire face; il ne voit plus les misères dont le spectacle provoquait jadis, assez fréquemment, sa compassion ; et il a davantage de besoins parce que la fréquentation d'une cour, dont le luxe est effréné, l'oblige à de plus grandes dépenses. Après avoir concédé au serf une liberté personnelle relative, il est souvent obligé par l'insuffisance de ses revenus de lui vendre une portion de son domaine1.
1. A la veille de la Révolution, la noblesse française est entièrement ruinée par les dépenses excessives auxquelles tous ses membres ont pris l'habitude de se livrer. Les plus grands seigneurs ne se soutiennent que grâce à la générosité royale. Quant à la petite noblesse rurale,
Le paysan devient ainsi propriétaires en même temps que les financiers, les magistrats, etc. Mais, en devenant possesseur de la propriété, le paysan ne fait qu'augmenter le poids de ses charges. « En acquérant le sol, dit avec raison Taine1, le petit cultivateur en prend pour lui les charges. Tant qu'il était simple journalier et n'avait que ses bras, l'impôt ne l'atteignait qu'à demi : où il n'y a rien le roi perd ses droits. Maintenant il a beau être pauvre et se dire encore plus pauvre, le fisc a prise sur lui pour toute l'étendue de sa propriété nouvelle... Plus il acquiert, plus ses charges deviennent lourdes. En 1715, la taille et la capitation, qu'il paie seul ou presque seul, étaient de 66 millions; elles sont de 93 en 1759, de 110 en 1789. En 1757, l'impôt est de 283.156.000 livres; en 1789, de 476.294.000. »
Les chargés des paysans sont alors d'autant plus considérables qu'à celles imposées par le seigneur, en vertu des droits féodaux, se sont ajoutées les taxes royales auxquelles la noblesse et le clergé sont entièrement soustraits 2, et la dîme ecclésiastique à laquelle les fiefs nobiliaires échappent également.
elle est aux abois. « Le trône, dit Mirabeau en 1789, n"est plus entouré que de nobles ruinés. » La plupart des fiefs ruraux ne rapportaient que des revenus insignifiants et qui ne pouvaient pas être accrus par le commerce, l'industrie ou l'exercice des professions libérales, car le préjugé de l'antiquité contre le travail rétribué se retrouvait dans l'esprit de toute l'aristocratie française : un noble, de si mince noblesse qu'il fût, ne pouvait pas, sans se déshonorer aux yeux de sa classe, se livrer à une autre occupation que le service de l'armée ou celui de l'Eglise. Aussi la noblesse tenait-elle beaucoup à ce que l'on continuât à écarter le Tiers état de ces professions. (Voy. Léonce de Lavergne, Economie rurale delà France.)