Fustel de Coulanges, La monarchie franque, p
2. « Au vu0 siècle, dit Fustel de Coulanges {Loc. cit., p. 597; ils (les évêques) apparaissent comme de véritables chefs politiques, sans concurrents dans leur cité. Il est visible, dans la vie de saint Léger d'Autun, que toute la ville lui obéit. Si elle est assiégée, c'est l'évêque qui dirige la défense. A Metz, au vne siècle, il n'y a pas d'autre chef politique ni d'autre administrateur que l'évêque. Partout les évêques ont réduit à l'impuissance les anciennes magistratures municipales, dont on ne parle même plus. Les rois francs ne les ont ni supprimées ni affaiblies; mais tout ce qu'elles avaient d'attributions et de force s'en est allé du côté de l'évêque. Partout aussi les évêques se sont fait une place à côté des comtes (représentants, dans la cité, du pouvoir royal) ; ils ont réduit le nombre de leurs justiciables et le terrain de leur action. Ils partagent l'autorité publique avec les fonctionnaires du roi. »
C'est surtout en attirant à eux des justiciables que les évêques se sont emparés d'une notable portion des pouvoirs des comtes. Une foule de gens, afin de se soustraire à l'autorité des seigneurs barbares, se faisaient clercs ou protégés de l'évêque. « Chef des clercs, propriétaire de milliers de colons, soutien des pauvres, patron des affranchis, appui des faibles, il groupait autour de lui des populations. Les hommes
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Tandis que les Liens des églises tendaient sans cesse à augmenter d'étendue par les moyens divers indiqués ci-dessus, il était difficile qu'ils décrussent.
Depuis les premiers temps, et, sans doute, en conformité des traditions païennes, les conciles n'avaient cessé d'interdire l'aliénation des propriétés foncières, acquises, à un titre quelconque, par les églises. Les revenus de ces biens et les produits du sol offerts par les fidèles devaient être dépensés comme il a été dit plus haut, mais la terre et les immeubles ne pouvaient être ni donnés ni vendus, si ce n'est dans des circonstances tout à fait exceptionnelles. La propriété des églises pouvait donc s'accroître indéfiniment; elle ne pouvait pour ainsi dire pas décroître. Elle ne décrut, en effet, que par les confiscations dont les rois la frappaient de temps à autre, toutes les fois, pourrait-on dire, qu'ils en avaient besoin pour payer d'autres services ou acheter la soumission de quelques seigneurs plus ou moins rebelles à leur autorité.
Malgré ces reprises, toujours suivies des protestations des intéressés, les biens des églises et des abbayes ne firent que s'accroître pendant tout le moyen âge, en même temps que la puissance spirituelle et le pouvoir politique des évêques et des abbés, en même temps aussi que la licence de la vie du clergé. La plupart des prélats portent tour à tour la mitre et le casque et rem-
échappaient en foule aux autorités publiques pour se soumettre à l'évêque. 11 devenait, qu'il le voulût ou non., le chef d'innombrables sujets. Je ne parle pas seulement d'une sujétion spirituelle, qui s'étendait sur tous (et qui par le droit d'excommunication se faisait redouter de tous à cette époque de foi ardente), mais d'une sujétion matérielle, vers laquelle beaucoup venaient d'eux-mêmes. L'évêque était un souverain temporel, non pas encore sur un territoire entier, mais sur une foule d'hommes de chaque territoire... On en est à se demander, si, dans une cité, il y avait plus d'hommes qui fussent sujets du roi et de son fonctionnaire, ou s'il y avait plus d'hommes qui fussent sujets de l'évêque. » [lbid., 592).
placent volontiers la crosse par l'épée. Les plus sages sont mariés, les autres vivent publiquement avec des concubines; tous se signalent aux populations par le luxe de leurs costumes et de leurs équipages, la pompe du cérémonial dont ils s'entourent et l'éclat de leurs vices f.
La première atteinte qui fut portée au pouvoir des évêques vint de la papauté. Lorsque, avec Grégoire VII, elle s'émancipe des empereurs germains qui avaient, jusqu'au xe siècle, été les princes de Rome et les grands électeurs des papes, son premier souci est de faire passer les évêques et les églises de la tutelle des princes et des rois sous celle du pontificat romain. Elle condamne l'achat des diocèses et des cures ; elle décrète que les rois ne devront plus jouir du pouvoir d'investir les évêques, dont ils se sont injustement emparés; elle interdit au clergé de reconnaître aucune autre autorité spirituelle que celle du souverain pontife, tout en lui prescrivant de conserver les propriétés, fiefs et privilèges matériels qui lui ont été concédés; elle prétend assujettir à sa souveraineté les rois et les seigneurs, et former de tous leurs
1. L'église elle-même, ditLavallée (Hist. de France, I, p. 255), devenue toute matérielle et féodale, envahie par des barons sanguinaires, plongée dans l'immoralité la plus profonde, était menacée de ruine... La plupart des prêtres étaient mariés ou vivaient publiquement avec des concubines. Depuis que les évêchés et les abbayes étaient devenus de véritables souverainetés féodales, la violence ou la corruption donnaient seules les dignités ecclésiastiques. Les rois en faisaient le plus honteux trafic ; sous prétexte de conférer la possession des fiefs attachés à ces dignités, ils s'attribuaient directement l'investiture des évêchés et des abbayes, les donnaient à leurs courtisans et recevaient d'eux non seulement l'hommage et le service militaire, mais des dons d'argent et les complaisances les plus sagrilèges. Avec un clergé marié, simoniaque, vendu aux princes, composé presque entièrement d'hommes de sang et de" débauche, l'Eglise était perdue ; et, pour comble, la papauté se trouvait mise à l'encan comme les autres évêchés ; outre les châtelains pillards des environs de Rome qui les tenaient en servitude les pontifes avaient pour maîtres, depuis Othon le Grand, les rois de Germanie qui les nommaient directement et exerçaient tout le pouvoir dans Rome ».
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royaumes une simple confédération soumise à la monarchie universelle de l'Eglise; enfin, elle s'arroge le droit de délier les sujets de leur obéissance aux souverains temporels et ne laisse passer aucune occasion d'exercer ce prétendu droit contre tous les princes qui essaient de lui résister. Puis, comme elle ne dispose pas de forces matérielles suffisantes pour imposer sa théocratie, elle interdit la guerre, elle met obstacle par tous les moyens à l'organisation des forces militaires des diverses nations ou principautés; et, finalement, elle détourne vers le tombeau du Christ et contre les infidèles de l'Orient les seigneurs et les hommes qu'elle n'a pu désarmer.
Dans cette lutte contre la tyrannie des rois, princes et barons, la papauté a l'appui du peuple sur lequel retombent tous les maux engendrés par la guerre et l'anarchie féodale. Elle aurait eu également celui des églises locales, si elle ne s'était pas montrée plus dure envers elles que ne l'avaient été les autorités laïques. Elle provoque les protestations à peu près unanimes du clergé, quand elle lui interdit le mariage, quand elle veut le ramener aux moeurs rigides et à la pauvreté des apôtres, et surtout lorsqu'elle prétend lui faire payer, sous forme d'impôts aussi lourds que variés, sa guerre contre les empereurs d'Allemagne et les princes italiens. Elle a pour elle les moines et le bas clergé ; mais elle n'a pas les évèques, c'est-à-dire, la véritable force des églises locales.
Le haut clergé de France, en réalité, n'était relevé de sa soumission aux rois que pour tomber sous une autorité beaucoup plus despotique, plus dure et plus avide que la leur. Aussi le voit-on, à partir du règne de Philippe le Bel, prendre le parti des rois nationaux contre les papes et accueillir avec faveur l'idée de se constituer,
en dehors de l'autorité romaine, en une église gallicane indépendante1.
A partir de l'époque où cette idée est émise publiquement, c'est-à-dire depuis le règne de saint Louis, les intérêts de la royauté sont étroitement liés à ceux de l'épiscopat français.
La royauté encouragera, par tous les moyens, les pensées d'indépendance qui hantent les évêques, afin de se faire protéger elle-même par l'Eglise de France contre les ambitions spirituelles et matérielles de la papauté. La Pragmatique sanction de saint Louis, le Concordat de François Ier, puis la Déclaration de 1682 qui, sans les jésuites, aurait fondé l'autonomie de l'Eglise de France, n'eurent, en réalité, pas d'autre but que de soustraire, autant que possible, le clergé français à l'autorité du
1. Dès les premières réformes, la papauté voit se dresser contre elle la plupart des membres du clergé. L'interdiction du mariage était surtout fort mal reçue. « Cette nouveauté, dit Lavaîlee (Loc. cit., p. 258) excita un tumulte universel ; on s'écrie que le monde va manquer de prêtres et se voir privé du service divin. » Ses décisions sont si peu exécutées qu'elle est obligée de les renouveler sans cesse, en soulevant chaque fois de nouvelles protestations. Grégoire VII lui-même n'est pas mieux écouté que ceux de ses prédécesseurs dont il avait été le conseiller ; « un soulèvement presque universel répond à ses décrets. Le clergé l'appelle insensé et hérétique, déchire ses bulles, repousse à main armée des légats. Qu'il cherche des anges, disait-il, pour gouverner les églises, car nous aimons mieux abandonnner la prêtrise que le mariage » {lbid., p. 274).
Beaucoup plus tard, quoique la puissance du clergé eut été considérablement amoindrie par la restauration du droit romain et par l'institution des premiers corps de juristes, on voit encore le clergé français prendre le parti du roi de France contre la papauté, car il préfère se soumettre à une autorité d'où il tire ses richesses et son prestige, qu'à un pouvoir lointain et qu'il connaît seulement par les impôts qu'il lui paie. En 1302, dans le Parlement que Philippe le Bel avait réuni à Paris, en l'église Notre-Dame, pour lui soumettre les motifs de sa querelle avec le pape Boniface VIII, « pas une voix n'osa s'élever en faveur de Borne, et chaque ordre écrivit au pape une lettre de blâme. Le clergé, impatient des exactions pontificales, cherchait comme le peuple un appui dans la royauté et il appelait libertés de l'Eglise gallicane sa soumission absolue aux volontés d'un maître. » [lbid., p. 481.) Les rois étaient, en effet, pour le clergé, des maîtres, mais des maîtres qui le comblaient de biens, de privilèges et d'honneurs, ce que les papes ne pouvaient pas faire.
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pontife romain, en le plaçant sous la dépendance de la monarchie.
Depuis le xe siècle jusqu'à la Révolution, le clergé français sert aussi les intérêts de la royauté contre l'aristocratie féodale avec laquelle il est naturellement en lutte, en raison de ses intérêts matériels et sociaux. Pendant ces huit siècles, rien ne servit mieux les rois, dans leur marche vers l'absolutisme, que les luttes incessantes de l'aristocratie politique et de l'aristocratie religieuse.
Le double appui que la royauté demande au clergé français contre la papauté d'une part, contre l'aristocratie de l'autre, sans parler du concours puissant que la foi religieuse apporte à sa prétention de régner au nom de la divinité, suffisent amplement pour expliquer les faveurs et les privilèges dont le clergé fut comblé par tous les rois depuis Louis IX et Philippe le Bel jusqu'à Louis XVI, après l'avoir été par la monarchie franque et les empereurs d'Orient,
Pendant cette longue suite de siècles, les biens de l'Eglise ne font que s'accroître en étendue et en valeur, au point qu'à la veille de la Révolution ils passaient pour représenter un cinquième du territoire de notre pays et pour fournir un revenu supérieur à cent cinquante millions de francs.
Le haut clergé se partage alors avec les seigneurs toutes les grandes propriétés foncières. En tant que propriétaire, il prélève sur les paysans les droits féodaux, comme les seigneurs. En tant que représentant de l'Eglise, il perçoit, en outre, une dîme spéciale sur tous les produits directs ou indirects du sol, qui ne représentait pas moins de cent millions par an. Enfin, comme la noblesse encore, il était exempté des impôts royaux dont tout le poids retombait sur le Tiers état et sur les cultivateurs de la terre.
Il était impossible que ces derniers ne protestassent pas- Aussi, tous les cahiers de 1789 unissent-ils le nom du clergé à celui de la noblesse dans les réclamations qu'ils formulent contre les droits féodaux et contre l'exemption d'impôts dont jouissent les deux classes supérieures, en môme temps qu'il demandent la suppression de la dîme ecclésiastique.
Le bas clergé lui-même se plaint de ce que tant de biens et revenus soient accumulés sur la tête des membres de l'épiscopat, tandis que les prêtres sont condamnés à la misère. Le tiers état et même la noblesse s'associaient d'autant plus volontiers à ces protestations que la plupart des évêques et abbés se montraient fort peu charitables *.
1. A la veille de la Révolution, il n'existait plus, dans aucune classe de la société française, la foi que l'on avait constatée jusqu'au xin8 siècle; les fautes du clergé et de la papauté d'une part, la restauration de l'antique philosophie païenne d'autre part, avaient porté à la religion, dans l'esprit des classes supérieures, un préjudice irrémédiable ; quant au peuple, s'il n'avait renoncé à aucune de ses superstitions, s'il s'était borné à greffer celles du christianisme sur celles du paganisme, il n'avait aucun motif d'aimer le bas clergé qui, étant misérable, ne lui rendait guère aucun service et il avait pour le haut clergé la même répulsion, la même envie que pour la noblesse. C'est l'écho de ces sentiments que l'on trouve dans les cahiers de 1789. « Les gens les plus religieux, dit M. Eclme Champion [La France d'après les Cahiers de 1789, p. 181) sollicitaient de profondes réformes pour « établir le gouvernement de l'Eglise sur des bases fixes et en bannir l'arbitraire ». Presque tout le bas clergé et plusieurs évêques parlaient d'abolir le Concordat, les taxes payées à la cour de Rome sous le nom d'annates, de dispenses, de provisions, les droits de déport et d'autres du même genre ; d'exiger des ecclésiastiques une résidence effective dans les bénéfices à charge d'âmes... d'établir l'unité de bréviaire, de catéchisme, de liturgie. »
Les protestations relatives à la dîme portent principalement sur les abus dont elle est le point de départ. Le Tiers de Nemours se plaignait de. ce que la dîme n'était réglée « que par l'usage toujours difficile à constater, toujours susceptible d'être étendu par l'autorité et le crédit » et il disait encore : « 11 y a des endroits où une dîme au vingt-cinquième ne coûtera qu'un dixième du revenu net ; le plus grand nombre où elle se prend au dixième ; d'autres où elle emporte jusqu'au tiers ou moitié de ce qui reste au cultivateur au delà des frais de culture. » Un cahier se plaiut de ce que l'on fait payer la dîme sur les poulets nourris avec du grain qui a lui-même payé la dîme. Le Tiers de Carcassonne précise les motifs pour lesquels on demande la suppression de la dîme « la dîme, dit-il, n'ayant été établie que pour pourvoir à
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