‹ La lutte pour l'existence et l'évolution des sociétésChapitre 5 sur 135 · Origine des espèces, p · texte numérisé non relu

Origine des espèces, p

2. Formulée dans ces termes, la doctrine de la sélection naturelle n'est pas conforme à la réalité des faits. D'abord, il n'est pas rendu compte de la cause des variations individuelles, ce qui est un défaut capital. Ensuite, Darwin paraît supposer qu'un seul individu ou un petit nombre d'individus d'une espèce déterminée ayant acquis un caractère utile, celui-ci sera nécessairement conservé par la sélection, uniquement parce qu'il est utile. Or, il n'en est rien. Pour qu'un caractère, même très utile, soit conservé dans la descendance des individus qui le présentent, il faut, ou bien que ces individus représentent la grande majorité des animaux vivant dans une localité déterminée, ou bien que les circonstances les séparent des autres, les ségrègent, ainsi qu'on le fait pour les pigeons, les chevaux, les chiens, etc., que l'on veut artificiellement sélectionner pour créer une race nouvelle. Un caractère même très utile, qui n'existerait que chez un petit nombre d'individus d'une

En résumé : les végétaux luttent entre eux pour la nourriture, chaque espèce tendant à s'emparer du sol au détriment des autres; ils luttent contre les animaux et l'homme qui les menacent et ils n'échappent à la destruction que grâce à une multiplication très rapide et aux mille procédés à l'aide desquels leurs graines sont dispersées; enfin, ils luttent contre les conditions climatériques, contre la chaleur, le froid, la sécheresse, l'humidité excessive, les parasites, etc.

Les animaux, de leur côté, luttent d'abord entre eux, d'espèces à espèces, les uns détruisant les autres, et ils luttent entre eux dans une même espèce, chaque individu consommant une portion de nourriture dont souvent il prive un certain nombre d'autres ; ils luttent aussi pour les femelles, chaque mâle cherchant à s'emparer d'une ou plusieurs femelles dont il s'efforce d'empêcher les autres mâles d'approcher, et chaque femelle choisissant de préférence, en beaucoup de cas, les mâles les plus beaux et les plus forts.

Végétaux et animaux luttent contre l'homme qui les détruit, soit pour son plaisir, soit pour sa nourriture ou la confection de ses vêtements, de son logement, de ses outils, de ses machines, de ses navires, etc.

Le résultat de toutes ces luttes est, en principe, le triomphe et la persistance des plus forts, des plus beaux, des plus intelligents, de ceux qui se multiplient avec le plus de rapidité, etc. ; en un mot, des mieux armés,

espèce déterminée, disparaîtrait vite par l'union de ces individus avec les autres. En fait, c'est toujours le milieu (c'est-à-dire le climat, la nourriture, etc.), qui détermine la production des caractères nouveaux et il agit toujours simultanément sur un grand nombre d'individus. La sélection intervient beaucoup moins pour assurer la conservation de ces individus que pour faire disparaître les autres. On doit donc admettre que les espèces nouvelles résultent de l'action des milieux, comme le pensait Buffon, et non de la sélection naturelle, ainsi que l'affirme Darwin.

c'est-à-dire des mieux dotés en moyens de résistance ou d'attaque et de multiplication.

Parmi les moyens de résistance, j'ai été, si je ne me trompe, le premier à signaler « l'association » des individus1. J'ai établi par des faits nombreux et empruntés à tous les règnes que tout individu isolé est presque fatalement condamné à succomber dans la lutte pour l'existence, tandis que les individus associés opposent une force de résistance beaucoup plus grande à toutes les causes de destruction.

Les faits de lutte pour Fexistence et de sélection sont aussi faciles à constater dans l'espèce humaine que dans les espèces animales et végétales, et leurs conséquences par rapport à la persistance ou à la destruction des individus ainsi qu'à l'évolution des familles et des races sont absolument les mêmes que dans toutes les autres espèces d'êtres vivants.

Les faits naturels auxquels on a donné le nom général de lutte pour V existence sont susceptibles d'être classés en trois groupes dont il me paraît indispensable de préciser les caractères et qui sont assez distincts les uns des autres pour qu'on doive leur donner des noms particuliers.

1° Je donne l'épithète de combat pour la vie à tous les faits de lutte pour l'existence qui ont pour objet la conservation de l'individu et celle de l'espèce contre toutes les causes de destruction qui les menacent, soit que ces causes aient leur siège dans le milieu cosmique, soit qu'elles résident dans les êtres de toutes espèces qui entourent l'individu envisagé. Par exemple : l'homme est contraint de défendre sa vie (il combat pour la vie) contre les intempéries des saisons et les

1. Yoy. De Lanessan, La Lutte pour l'existence et l'Association pour la lutte; Le Transformisme (1883) ; La République démocratique.

De Lanessan. — La lutte. 2

maladies d'une part, et, d'autre part, contre tous les autres hommes, animaux ou végétaux qui sont susceptibles de la menacer.

2° Je réunis sous le titre de concurrence individuelle tous les faits relatifs à la lutte qu'ont à soutenir les uns contre les autres tous les individus d'un même groupe social; c'est-à-dire tous les membres d'une même famille, tous ceux d'une même tribu ou d'une même classe, tous ceux d'une même nation. La concurrence individuelle n'a pas seulement pour objet la conservation de l'individu et de l'espèce, mais aussi et surtout, la recherche, par chacun, des moyens les plus propres à lui assurer des avantages matériels et moraux sur les individus du même groupe social avec lesquels il est appelé à vivre.

3° Je groupe sous le nom de concurrence sociale tous les faits de lutte pour l'existence qui se produisent entre les divers groupes sociaux, c'est-à-dire entre les différentes familles d'une même tribu ou d'une même classe, entre les différentes tribus d'un même peuple, entre les différentes classes d'une même nation, entre les nations et entre les races. La concurrence sociale a pour objet principal la prépondérance que chaque groupe aspire à prendre sur un ou plusieurs autres groupes.

Les faits relatifs au combat pour la vie sont communs à tous les êtres vivants sans exception. Ceux de la concurrence individuelle sont faciles à observer clans toutes les espèces animales et, plus particulièrement, dans celles qui forment des sociétés. Ceux de la concurrence sociale n'atteignent leur entier développement que dans les sociétés humaines où ils sont la source de tous les événements politiques et sociaux.

Dans l'espèce humaine, il n'est pas rare que ces trois ordres de faits se produisent simultanément. Il faut alors,

pour les distinguer, procéder à une analyse qui est toujours fort instructive.

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