LA LUTTE POUR LA CONSERVATION INDIVIDUELLE DANS L'ESPÈCE HUMAINE
C'est, d'ordinaire, au bord des grands fleuves et, plus particulièrement, près de leurs embouchures, ou près des grands lacs, que les agglomérations humaines se forment dès que la race atteint un certain degré de civilisation. Dans ces points, l'alimentation est facile, en raison de la grande abondance des animaux aquatiques et du gibier à poil ou à plume que l'eau attire ; les plantes alimentaires sauvages y sont aussi plus nombreuses qu'ailleurs en raison de la grande fertilité du sol; la circulation est plus facile et moins fatigante par eau que par terre. Enfin, en construisant leurs habitations au-dessus de l'eau, les hommes encore peu armés se mettent à l'abri des attaques de leurs semblables et de celles des animaux féroces. La multiplication est d'autant plus rapide, dans ces sociétés, que les plaisirs génésiques sont encore les seuls connus ; mais l'accroissement de chaque agglomération entraîne après lui des modifications notables dans les conditions de la vie.
En premier lieu, l'alimentation devient peu à peu plus difficile, parce que les animaux terrestres ou aquatiques, ayant appris à connaître l'homme et ses habitudes de chasse ou de pêche, le fuient davantage et parce que les plantes sauvages ne se multiplient pas assez vite pour réparer la consommation qui en est faite. Ceux-là seuls peuvent se nourrir d'une manière convenable qui sont les plus habiles à la pêche, à la chasse, à la récolte des plantes nutritives.
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Dès lors la concurrence individuelle s'ajoute au combat pour la vie, chaque individu s'efforçant de se faire une situation meilleure que celle des autres, même au détriment de ces derniers. Les efforts de chacun s'appliquent d'abord à la satisfaction des besoins nutritifs; puis, bientôt, ils sont accrus par la difficulté sans cesse croissante de se procurer les vêtements fournis par les animaux, les logements édifiés à Faide des arbres de la forêt, etc.
Les individus les plus forts et les plus intelligents seront les mieux nourris, les mieux vêtus, les mieux logés, ceux qui échapperont le plus aisément aux intempéries des saisons et aux maladies que la misère occasionne. Et plus l'agglomération sociale s'étend, plus la lutte ayant pour objet la conservation de l'individu prend d'acuité. Plus aussi, fort heureusement, l'intelligence humaine se développe; caria source principale, sinon unique de son progrès, se trouve dans les efforts auxquels l'homme est tenu pour satisfaire ses besoins.
Bientôt il domestique les animaux et cultive les plantes ; il perfectionne ses vêtements, son logement, ses moyens de locomotion, etc. ; en un mot, il se civilise.
Et plus il se civilise, plus le nombre de ses besoins s'accroît. 11 ne lui suffit plus de faire cuire ses aliments, que jadis il dévorait tout crus, il en vient à les assaisonner pour les rendre plus agréables au goût. Autrefois il allait tout nu ou ne se couvrait que pour se préserver du froid et de la pluie ; maintenant il ornemente sa personne et ses vêtements, il orne également sa maison. Il invente le luxe, il l'aime et travaille pour se le procurer ; et tous les efforts qu'il fait pour satisfaire ces besoins nouveaux contribuent encore au progrès de son intelligence.
Ceux-là commettent une grossière erreur qui voudraient faire disparaître le luxe des sociétés humaines *. Ils supprimeraient, par ce seul fait, la majeure partie des causes qui contribuent au progrès de notre espèce. Nul être humain, en effet, n'échappe à cet ensemble de
1. Les philosophes anciens et certains sociologues des derniers siècles prenaient volontiers pour thème de leurs disssertations sociologiques ce que Ton appela longtemps « la médiocrité ». On vantait les peuples assez heureux pour ne connaître ni la richesse, ni le luxe, ni les arts, et Ton considéra même longtemps « la médiocrité » comme la vertu la plus indispensable dans le régime républicain. C'était une doctrine purement théorique, mais c'était une doctrine admise comme incontestable par d eminents esprits. Ce fut celle de Socrate, de Platon et des Pères de l'Église. Tous condamnaient la richesse comme contraire à la vertu. Montesquieu est peut-être le dernier des grands penseurs qui ait formulé cette doctrine. Parlant du régime républicain démocratique il dit : « L'amour de la République, dans une démocratie, est celui de la démocratie ; l'amour de la démocratie est celui de l'égalité. L'amour de la démocratie est encore celui de la frugalité ».
Par ce dernier terme, il désigne ce que les anciens appelaient la médiocrité, c'est-à-dire l'absence des richesses et du luxe : « chacun, dit-il, devant avoir, dans la démocratie, le même bonheur et les mêmes avantages, y doit goûter les mêmes plaisirs et former les mêmes espérances ; chose qu'on ne peut attendre que de la frugalité générale ». Précisant sa pensée, il ajoute : « Les richesses donnent une puissance dont un citoyen ne peut pas user pour lui, car il ne serait pas égal. Elles procurent des délices dont il ne doit point jouir non plus, parce qu'elles choqueraient l'égalité tout de même. Aussi les bonnes démocraties, en établissant la frugalité domestique, ont-elles ouvert la porte aux dépenses publiques. » Il semble supposer, en effet, que les citoyens continueront à s'enrichir, mais qu'étant contraints de vivre modestement, ils consacreront leurs richesses à des travaux d'intérêt général. Il avoue, d'ailleurs, que la «frugalité domestique » devra être imposée par les lois. « C'est dit-il, une maxime très vraie que, pour que l'on aime l'égalité et la frugalité, dans une République, il faut que les lois les y aint établies: «Quelques sociétés anciennes ont légiféré dans cet esprit; certaines de leurs lois sur les successions et un grand nombre de lois somptuaires ont eu pour objet de supprimer le luxe, en faisant disparaître la fortune individuelle; aucune de ces mesures n'a pu résister à la puissance des sentiments contre lesquels on les avait dirigées et qui, ayant eux-mêmes leur source dans la nature, sont indéracinables de l'esprit humain. 11 n'y a pas de théories ou de lois, si excellentes soient-elles par le but qu'on leur assigne et par l'intention qui anime leurs auteurs, qui puissent vaincre la nature. Si je considère comme chimériques et méritant l'oubli dont elles ont été frappées, les observations de Montesquieu que je viens de reproduire, j'appelle l'attention sur le mot qui les termine. « Dans une bonne démocratie, où l'on ne doit dépenser que pour le nécessaire, chacun doit l'avoir. » C'est tout le problème social formulé en un mot par l'illustre penseur du xviu0 siècle. (Voy. : De l'Esprit des lois, Livre V, chap. m à vi.)
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besoins dont le luxe représente la satisfaction. L'ancêtre sauvage et velu qui peuplait nos cavernes pendant la période magdalénienne, sculptait déjà les manches de ses armes en os ou en corne et cherchait, dans la reproduction des animaux ou de ses semblables parle dessin, un moyen d'orner sa primitive demeure. Il se parait, en même temps, d'anneaux, de colliers, de ceintures formés de coquillages, de dents, d'osselets, etc. Elles ne font que reproduire les habitudes de leurs arrièregrand-mères, les femmes de nos jours qui se couvrent de bijoux et apportent un tel luxe dans leurs vêtements qu'il est permis de se demander si elles ne cherchent pas plutôt des prétextes à embellir les diverses parties de leurs corps que des préservatifs contre le froid ou des protections contre les regards indiscrets.
Combien de génies le goût du luxe, devenu le goût de l'art, ou aidé par ce dernier, n'a-t-il pas fait naître? N'est-ce pas lui qui a produit les sculpteurs et les peintres, les architectes et les ébénistes, les fîlateurs et les tisseurs, les ciseleurs et les brodeurs, et tous ces artisans que font vivre les besoins nés de la civilisation et aiguisés par la richesse?
L'homme débarrassé du luxe n'aurait plus, disent certaines écoles sociales, qu'à travailler en vue de la satisfaction de besoins infiniment réduitset il pourrait diminuer, dans d'énormes proportions, la somme de ses labeurs.
A cette théorie l'histoire entière de l'humanité répond que plus l'homme a de besoins, plus ses besoins sont impérieux, plus aussi ses efforts physiques et intellectuels sont grands et plus tous ses organes évoluent ascensionnellement, plus son intelligence progresse. Bien loin de souhaiter que le nombre des besoins de notre espèce diminue, on doit donc s'applaudir de l'apparition de tout besoin nouveau.
D'autre part, les besoins déterminent nécessairement une concurrence très vive entre tous les individus qui les éprouvent, car chacun s'efforce de les satisfaire le plus complètement et le plus vite possible. Cette lutte elle-même a pour conséquence l'évolution ascensionnelle de tous les individus qui s'y livrent, et c'est d'elle que résulte l'évolution ascendante de l'humanité.
Si je croyais que le progrès humain pût s'arrêter avant l'heure qui marquera la destruction de notre espèce, j'affirmerais, sans crainte de me tromper, que l'humanité cesserait de progresser le jour où elle cesserait de se forger des besoins nouveaux.