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LA LUTTE POUR LA CONSERVATION DE LA RACE

La lutte individuelle qui a pour objet la conservation de la race ou de l'espèce est, parmi les animaux et même les végétaux, éminemment utile à l'évolution ascensionnelle de ces êtres.

Dans l'espèce humaine, il se produit simultanément deux séries de phénomènes conduisant à des conséquences tout à fait différentes les unes des autres.

Si la femme n'avait pas eu, de tout temps, le désir de plaire à l'homme et si ce dernier n'était pas dominé par la même préoccupation dans la recherche de la femme, un grand nombre de nos besoins n'auraient jamais existé, l'évolution de notre espèce aurait été beaucoup moins rapide et nous serions encore, à certains égards, fort arriérés dans la voie de la civilisation.

C'est, en effet, la lutte sexuelle, c'est la volonté qu'ont les deux sexes de se plaire réciproquement, qui a rendu les femmes coquettes et voluptueuses, qui leur inspire la recherche des ornements dont leur beauté s'accroît et qui pousse l'homme à inventer des parures toujours

plus belles, plus riches, et témoignant de plus en plus de l'intensité de son amour ou de l'acuité de ses désirs.

Il est donc impossible de nier que la lutte sexuelle ait produit, dans les sociétés humaines, comme parmi les animaux supérieurs, une action progressive très efficace.

Cette influence est encore prépondérante, à notre époque, chez tous les peuples sauvages dont les passions sexuelles ne sont émoussées ni par la cupidité, ni par l'ambition, et où toute la vie des hommes est partagée entre les plaisirs de la chasse, de la pêche ou de la guerre, et ceux que procurent la femme.

La même influence est encore dominante parmi les populations civilisées que la chaleur du climat et un certain isolement tiennent à l'écart des grandes luttes humaines et des grosses affaires industrielles ou commerciales. Telles sont les sociétés musulmanes, grecques, chinoises, indiennes, annamites, etc; telles sont aussi la plupart des classes laborieuses de notre pays. Partout où la richesse n'intervient pas pour troubler, par ses combinaisons intéressées, les conditions normales de la lutte sexuelle, celle-ci contribue encore à l'amélioration delà race par le choix que les femmes font volontiers des hommes les plus intelligents, les plus forts et les plus beaux et par le soin avec lequel les hommes, de leur côté, recherchent les femmes les plus belles et les plus captivantes.

Malheureusement, à côté de cette action progressive, il s'en produit une autre parallèle, dirigée en sens contraire et qui provoque la régression d'une partie de nos sociétés. En raison de son goût particulier pour le luxe et le plaisir, et aussi à cause des multiples besoins qu'elle ressent, la femme est attirée vers l'homme non seulement par les qualités physiques, intellectuellesou morales

dont il peut être doué, mais encore par la fortune, où elle trouvera le moyen de satisfaire ses goûts et ses caprices. La nature et la passion la portent vers l'homme fort, intelligent et beau; l'ambition et le besoin la détournent vers celui, fût-il laid, difforme et inintelligent, qui pourra faire vivre sa paresse et satisfaire ses appétits ou son orgueil. De là ces innombrables unions de la jeunesse plantureuse avec la vieillesse décrépite, de la santé florissante avec la maladie cacochyme, de la beauté avec la laideur, de la femme qui pourrait le mieux travailler au progrès de la race avec l'homme qui ne saurait contribuer qu'à sa régression et à sa dégénérescence. Si le mariage a consacré ces alliances nuisibles au progrès humain, l'adultère en corrigera les vices, en rapprochant par la passion ceux que l'argent avait séparés. Si c'est la misère qui a poussé la fille du peuple dans les bras d'un homme qu'elle ne saurait aimer, malgré le luxe dont il l'entoure, c'est, d'habitude, parle retour à la misère, après un passage plus ou moins long à travers la prostitution, que la triste épopée finira.

Ailleurs, la nature, le goût, la vertu, conservant leurs droits, la femme a choisi celui qu'elle aimait pour luimême, et l'homme a trouvé dans sa compagne la réalisation de son idéal; mais cesont deuxmisères quis'unissent: l'homme se suffisait à peu près quand il était seul ; il ne pourra plus, désormais, avec son gain trop faible, ni se nourrir lui-même suffisamment pour réparer l'usure physiologique déterminée par son travail, ni nourrir sa compagne. De leur amour réciproque, si ardent, de leur union si harmonieuse ne naîtront que des enfants débiles et condamnés, comme leurs parents, à se débiliter encore davantage par l'excès du travail et l'insuffisance du bien-être.

Il vous suffira de regarder autour de vous pour mettre des noms sur ces personnages divers, pour dresser des listes indéfinies de ces mariages, de ces concubinages, de ces unions de toutes sortes où tantôt la cupidité, tantôt l'orgueil, tantôt la misère ont pour résultats inévitables la production d'enfants que la régression marque de son triste sceau. Et ces enfants, si la mort ne les frappe pas avant l'âge, produiront des rejetons plus dégénérés encore qu'eux-mêmes, témoignant des terribles effets régressifs que la lutte sexuelle est susceptible de produire dans les sociétés humaines qui ont l'imprudence de se soustraire aux grandes lois de la nature.

Un autre fait contribue puissament à transformer, dans l'espèce humaine, la lutte sexuelle en une cause de dégénérescence de la race. Tandis que parmi les animaux, le mâle ne recherche la femelle qu'au moment où elle est susceptible de reproduire, l'homme, au contraire, ne voit en elle, trop souvent, qu'un instrument de plaisir. S'il recherche la beauté de la femme, ce n'est point, en bien des cas, pour en avoir des enfants également beaux, mais uniquement pour jouir de l'élégance ou de la plasticité deses formes, et il tient alors doublement à ce qu'elle reste stérile : d'abord afin que sa beauté ne soit point altérée et, ensuite, pour se soustraire luimême aux charges et aux obligations de la paternité. Dans ce cas, plus la femme est belle et plus il y a de chances pour qu'elle ne laisse aucun héritier de ses formes.

Elle-même joint souvent ses efforts à ceux de l'homme pour échapper au rôle que la nature lui assigne dans la perpétuation de la race. N'a-t-on pas vu, dans ces dernières années, un grand nombre de femmes se faire enlever les ovaires et s'exposer à perdre la vie dans une opéra-

EN QUOI CONSISTE LA LUTTE POUR l'eXISTENCE 27

tion cruelle, pour acquérir la certitude de ne point la donner 1 ?

Toute une portion notable du sexe féminin, et la portion la mieux douée au point de vue des qualités physiques ou intellectuelles, — car une certaine intelligence est nécessaire au rôle d'instrument de plaisir, — est ainsi condamnée par les vices de l'homme à ne prendre aucune part à la multiplication de l'espèce. C'est par milliers que se comptent, dans les grandes villes, les courtisanes et les prostituées que les caprices génésiques de l'homme, joints à son égoïsme et à sa cupidité, vouent à la stérilité.

Quant aux femmes dont l'homme consent à faire des mères, il les a, de tout temps, condamnées à un rôle subalterne où il trouve la satisfaction de son besoin atavique de domination. En Grèce et à Rome, la mère de famille est condamnée, dans le mystère du gynécée, aux plus viles besognes et elle est maintenue dans la plus noire ignorance, tandis que les hétaïres suivent les leçons des philosophes et des rhéteurs. Dans tous les pays musulmans, les épouses sont des servantes, même quand elles sont aussi des instruments de plaisir, et l'ignorance leur est imposée comme aux nonnes des couvents. Dans nos sociétés civilisées, le sort de la femme n'est pas beaucoup meilleur. Parmi les pauvres, elle n'est trop souvent qu'un souffre-douleur; parmi les riches, on atrophie presque systématiquement son cerveau par la paresse et l'éloignement de toute occupation sérieuse, tandis que la bonne chère arrondit les formes

1. Montesquieu a fait, sur ce sujet, une observation qu'il me paraît intéressant de noter : « Les femelles des animaux, dit-il, ont à peu près une fécondité constante. Mais, dans l'espèce humaine, la manière de penser, le caractère, les passions, les fantaisies, les caprices, l'idée de conserver sa beauté, l'embarras de la grossesse, celui d'une famille trop nombreuse, troublent la propagation de mille manières » {De l'Esprit des lois, Liv. XXIII, chap. i).

qui excitent les désirs. Les juifs tunisiens, poussant ce système jusqu'aux extrêmes limites, mettent les jeunes filles à l'engrais avant leur mariage.

Nos sociétés modernes, fidèles en cela aux traditions des civilisations anciennes, sont arrivées ainsi à ce résultat monstrueux qu'entre le cerveau d'une parisienne et celui d'un parisien, il y a plus de différence, pour le poids et le volume, qu'entre le cerveau d'une australienne et celui de son sauvage compagnon. Par l'hérédité, la mère transmet à ses enfants les vices cérébraux et autres que l'égoïsme et l'esprit de domination de l'homme lui infligent, et la race tout entière se ressent du défaut d'usage auquel l'homme condamne le cerveau de la femme.

La lutte sexuelle qui, dans tous les êtres vivants, est Tune des causes les plus puissantes de sélection et d'évolution ascensionnelle, agit ainsi, dans notre espèce, sur un grand nombre d'individus, comme une cause de régression et de dégénérescence.

En résumé, la lutte individuelle pour l'existence, soit qu'elle ait pour objet la satisfaction des besoins relatifs à la conservation de l'individu et à son agrément, soit qu'elle tende à la satisfaction des besoins génésiques, ne contribue pas toujours, comme on le croit généralement, à l'évolution ascendante des individus. Il n'est pas rare qu'elle produise la régression des facultés intellectuelles ou des qualités physiques d'un certain nombre de membres de nos sociétés. Toutefois, elle est profitable à l'ensemble de l'humanité; et elle le serait davantage encore s'il n'existait pas des divisions qui, dans chaque peuple, ajoutent à la lutte individuelle pour l'existence les luttes de familles et de classes, que j'ai indiquées plus haut sous le nom de concurrence sociale, et qu'il me reste à étudier.

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