ACTION DU MILIEU GÉNÉRATEUR
L'influence du milieu générateur n'est pas moins considérable que celle des conditions extérieures. D'une part, l'enfant a reçu de son père et de sa mère un certain nombre de caractères par lesquels il se rattache à toute la filière de ses ancêtres (atavisme) et plus particulièrement aux deux êtres qui ont pris part à sa génération (hérédité); d'autre part, il subit le contre-coup de toutes les influences, bonnes ou mauvaises, qui agissent sur sa mère pendant qu'elle le porte dans son utérus et qu'elle le nourrit de son propre sang. Examinons ces deux sortes d'actions.
Avant la fécondation, l'œuf humain contient en puissance, si je puis ainsi parler, tous les caractères spécifiques et individuels de la femme chez laquelle il s'est développé, et des ancêtres de cette dernière. En se fondant avec l'œuf, la cellule génératrice mâle lui apporte, de son côté, tous les caractères de l'homme dont elle provient et des ancêtres de cet homme. Le nouvel organisme produit par la fusion de la cellule femelle et de la cellule mâle tiendra donc, à la fois, du père et de la mère ainsi que de leurs ancêtres ; il résumera dans son infime masse les caractères des deux êtres qui contribuent à le former, justifiant ainsi le mot de Buffon : « les espèces sont des suites d'individus1 ».
Tous les caractères physiques, intellectuels et moraux du père et de la mère sont susceptibles de persister dans leurs enfants, mais tous n'offrent pas la même certitude de persistance. D'une façon générale, les caractères et qualités ou défauts des générateurs ont d'autant plus de chances de se retrouver chez les enfants, qu'ils ont
1. Buffon. Œuvres complètes, édit. De L.vnessan, Intr.. p. 379.
existé dans une plus longue série d'ancêtres de l'un ou de l'autre des parents ou de tous les deux à la fois. C'est ainsi que les caractères de la classe, de l'ordre, de la famille, du genre et de l'espèce ne font jamais défaut dans aucun être vivant, tandis que les caractères individuels du père et de la mère peuvent n'exister qu'en nombre plus ou moins limité, et modifiés ou atténués. Prenons des exemples : un couple de vertébrés donnera toujours naissance à des vertébrés; un couple de mammifères produira constamment des mammifères; d'un couple de chats sortiront toujours des chats; d'un couple d'hommes ne pourront naître que des hommes ; un couple de nègres ne donnera naissance qu'à des nègres et un couple d'aryens ne donnera jamais ni des nègres ni des malais, ni des jaunes, mais toujours des aryens; un homme et une femme de race aryenne, blonds tous les deux, n'auront presque certainement que des enfants blonds, surtout si les grands parents ont été eux-mêmes blonds pendant plusieurs générations ; de même, un homme et une femme bruns produiront des bruns, s'ils sont issus de souches brunes. C'est grâce à cette perpétuation des caractères par l'hérédité que l'on peut arriver à classer les êtres vivants, et que l'on a établi parmi les hommes des races et des sous-races. Celles-ci se confondent avec les nationalités, quand les individus d'un même pays n'ont que peu de croisements avec ceux des autres nations. C'est aussi par l'hérédité que se transmettent, dans une même nation, les caractères physiques ou intellectuels des différents groupes sociaux, de manière à former de véritables classe^.
Si les caractères génériques et spécifiques sont toujours transmis des parents aux enfants, les caractères individuels, c'est-à-dire ceux qui appartiennent en propre
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aux parents et qui servent à les distinguer de tous les autres individus de la même espèce, de la même race et delà même nation ne sont transmissibles qu'à un moindre degré. Cependant ils sont, d'ordinaire, communiqués par les parents à tous leurs enfants, en assez grand nombre et avec assez de netteté pour qu'on puisse reconnaître, moyennant un peu d'attention, tous les membres d'une même famille.
L'hérédité des caractères individuels peut porter aussi bien sur les plus insignifiants d'entre eux que sur les plus importants, mais ce sont toujours ces derniers qui ont le plus de chance de se perpétuer ; pour parler plus exactement, ce sont ceux qui se perpétuent le plus fréquemment que les naturalistes considèrent comme les plus importants.
Rien n'est plus variable, en apparence, et plus insignifiant, que la coloration des poils; cependant il y a peu de caractères qui se transmettent avec la même constance; aussi la coloration est-elle devenue l'un des éléments distinctifs des espèces et des races. Les taches elles-mêmes se transmettent de génération en génération avec une fixité telle qu'on peut créer artificiellement de véritables races de chiens, de chevaux, etc., caractérisées par le nombre, la coloration et la disposition des taches. Chez l'homme, il n'est pas rare de voir les membres d'une même famille se transmettre, pendant plusieurs générations, une mèche de cheveux blancs dans une région déterminée de la tête. Il en est de même pour une foule d'autres caractères en apparence insignifiants l.
1. J'ai eu dans ma jeunesse un camarade qui portait à la tempe gauche une mèche blanche héritée de son père qui lui-même l'avait eue dès son jeune âge. Darwin rapporte le fait d'une famille dont les membres se transmettaient, par hérédité, depuis plusieurs générations, deux ou trois poils de sourcils beaucoup plus longs que les autres. Une
Les mêmes considérations s'appliquent aux maladies, et même à celles que les parents ont contractées au cours de leur vie. La phtisie, la scrofule, la goutte, la gravelle contractées par un homme ou une femme sous l'influence de la contagion, de la misère, ou au cours d'une vie marquée par des excès, sont fréquemment transmises à leurs enfants. Il en est de même, au plus haut degré, de la syphilis et des troubles cérébraux ou autres engendrés par l'ivrognerie. La misère et la débauche ne frappent pas seulement la génération qui subit la première ou qui
foule d'autres caractères individuels se transmettant de la même manière dans certaines familles, notamment la forme des ongles, la longueur, la grosseur et la forme des doigts, la forme du nez, la disposition des narines, la dimension de l'œil, et cent autres traits insignifiants. Osburn cite le cas d'une famille composée de six garçons et de cinq filles dont la pupille était marquée d'une tache rappelant la couleur des chats tricolores ; la mère de ces enfants offrait la même tache, son père à elle et ses trois sœurs étaient dans le même cas et avaient hérité cette anomalie de leur mère qui. elle-même, appartenait à une famille connue pour l'otfrir depuis fort longtemps. La nyctalopie. c'està-dire l'infirmité qui consiste à n'y voir normalement que dans le demi-jour du crépuscule a été signalée par Cuvier comme ayant existé chez 85 membres d'une même famille, pendant le cours de six générations consécutives. Portai cite le fait singulier d'un individu qui perdait la vue momentanément toutes les l'ois qu'il baissait la tête; ses deux fils étaient dans le même cas. Les grandes infirmités et déformations sont encore plus héréditaires, s'il est possible, que les petites : il suffit de citer le bec-de-lièvre, les hernies, les déformations des mains, des pieds, du thorax, etc.; la surdité, ou la simple dureté d'oreille, la myopie et la presbytie, etc. Quant aux maladies constitutionnelles, telles que le rhumatisme, la phtisie, les affections cardiaques, la goutte, la folie, etc., il est à peine besoin de rappeler avec quelle ténacité elles se transmettent de génération en génération, d'une manière pour ainsi dire indéfinie.
De simples lésions subies à une époque plus ou moins éloignée de la naissance peuvent être transmises par hérédité. Meckel a raconté le cas d'une femme déjà mère de plusieurs enfants qui ayant eu un panaris à la suite duquel le doigt devint difforme, mit plus tard au monde deux enfants dont le même doigt offrait une difformité semblable. D'après William Buchan, les dames anglaises qui avaient, de son temps, l'habitude de porter des corsets très serrés au niveau des seins, donnaient fréquemment naissance à des filles n'ayant que des glandes mammaires très réduites. Darwin rapporte le cas de deux hommes qui, ayant reçu des blessures profondes, l'un au genou l'autre à la joue, eurent des enfants pourvus, dans les mêmes endroits, de cicatrices semblables. Chez les animaux on a signalé un nombre très considérable de faits analogues à ceux-là et l'on a même pu déterminer expérimentalement leur production.
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se livre à la seconde; elles ont encore de terribles retentissements parmi les générations ultérieures.
Tous les caractères intellectuels et moraux sont également héréditaires. Tout le monde sait que les enfanls d'un père et d'une mère intelligents auront beaucoup plus de chances de l'être eux-mêmes, que s'ils étaient nés de parents à l'esprit borné. Il est même démontré que le cerveau se développe par la culture intellectuelle et en proportion de cette culture. On sait, par exemple, que si la femme européenne offre un cerveau moins volumineux que celui de l'européen,, cela tient à ce que depuis de très nombreux siècles elle n'a guère été considérée que comme un instrument de plaisir ou de reproduction.
Non seulement l'intelligence en général est héréditaire, mais encore il en est de même des différentes facultés : la mémoire, l'imagination, l'aptitude à la musique, à la peinture, aux mathématiques, à l'éloquence, aux sciences d'observation, etc. Et cela n'a rien qui puisse étonner, puisque l'exercice de chacune de ces facultés et la pratique de chacun de ces arts ou sciences entraîne le développement d'une portion déterminée de l'encéphale, c'est-à-dire la production de caractères morphologiques et physiologiques éminemment transmissibles par l'hérédité.
La transmissibilité des qualités morales par l'hérédité n'est pas moins certaine que celle des qualités intellectuelles; elle doit sans doute être attribuée à des causes morphologiques analogues. Le fils d'un voleur ou d'un assassin aura plus de dispositions à devenir lui-même assassin ou voleur que le fils d'un homme dans la famille duquel le vol et l'assassinat n'ont jamais figuré. L'ivrognerie, l'amour du jeu, la débauche sexuelle, etc. se transmettent presque infailliblement des parents aux enfants.
L'hérédité ne transmet pas toujours les caractères avec la môme intensité qu'ils offraient chez les parents. Il y a tantôt affaiblissement, tantôt égalité, tantôt augmentation d'intensité, tantôt apparition prématurée ou retardée. Les cas de transmission égale sont les plus fréquents, si l'on envisage les caractères spécifiques. Il n'en est pas ainsi pour les caractères individuels, ou même pour les caractères de race ou de variété. Ceux-ci ont une tendance manifeste à offrir, chez les descendants, une intensité de plus en plus grande, si les conditions extérieures restent les mêmes. Darwin reproduit l'observation d'un individu qui avait à l'une des mains un doigt supplémentaire; ses fils présentèrent la même anomalie; chez ses petits enfants elle s'accentua : trois d'entre eux avaient un doigt supplémentaire à chaque main, un quatrième avait, en plus, un doigt supplémentaire à l'un des pieds ; à la quatrième génération , les enfants offraient un doigt supplémentaire à chaque main et à chaque pied.
Dans beaucoup de cas, le caractère héréditaire n'augmente pas d'intensité, mais il apparaît plutôt chez les enfants que chez les parents : on a constaté par exemple que les enfants des myopes deviennent souvent myopes à un âge plus précoce que leurs parents; il en est de même de ceux qu'atteint la cataracte héréditaire.
Les mêmes considérations peuvent être appliquées à toutes les qualités intellectuelles et morales. Il n'est pas rare, par exemple, qu'un homme ne devienne ivrogne qu'à l'âge où son père tomba dans ce vice, etc. Et ce fait ne paraîtra point étrange si l'on se rappelle que, chez tous les animaux, l'apparition de chaque caractère ne se fait qu'à un âge déterminé.
Indépendamment des caractèresque l'enfant puisedans l'héritage de son père et de sa mère, il en peut acquérir
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quelques autres spéciaux, pendant qu'il séjourne clans l'utérus maternel. Toutes les actions exercées par le milieu cosmique sur la mère, pendant les neuf mois de la gestation, tous les troubles fonctionnels et les maladies qu'elle est susceptible de contracter pendant cette période, retentissent plus ou moins énergiquement sur l'enfant qu'elle porte. On sait, par exemple, que la femme devenue syphilitique pendant qu'elle est enceinte communique constamment cette maladie à son fœtus. L'anémie, la chlorose, les accidents nerveux, l'ivrognerie de la mère, etc. , agissent puissamment sur le fœtus et déterminent presque toujours dans son organisme des modifications dont les effets pourront se faire sentir pendant toute la vie de l'être humain. Certains enfants scrofuleux ou rachitiques doivent ces maladies aux mauvaises conditions hygiéniques dans lesquelles la mère a vécu pendant sa grossesse, sans que parfois elle ait paru subir elle-même l'influence désastreuse de ces conditions.
Pendant l'allaitement, la mère agit encore très puissamment sur les caractères physiques et moraux de l'enfant qu'elle nourrit de son lait. Cette action est tellement intense que les physiologistes citent des cas où la mort de l'enfant fut occasionnée par de simples perturbations morales ou nerveuses chez la mère. C'est que tous les troubles moraux survenus chez cette dernière modifient la composition du lait, en diminuent la quantité et parfois même le suppriment.
L'état dans lequel le père se trouve au moment de la fécondation peut également agir sur l'enfant qui résultera de cet acte. Un homme atteint de syphilis secondaire ou tertiaire pourra transmettre son état à l'enfant qui sortira d'une seule minute d'amour, sans que la femme elle-même contracte la maladie. lien est de même
pour toutes les affections constitutionnelles dont l'homme est atteint au moment de la fécondation, alors même que ces maladies n'auraient pas encore été reconnues chez lui. Un jeune homme phtisique, par exemple, mais qui n'a encore donné aucun signe de cette maladie, pourra produire un enfant phtisique avec la femme la plus saine. Parfois, même, la phtisie ne se manifestera chez le père, qu'après avoir tué son enfant. L'œuf de la femme et le spermatozoïde de l'homme, en un mot, doivent être considérés comme renfermant, en puissance, toutes les qualités bonnes ou mauvaises des deux êtres qui les produisent.
Quant à la question de savoir quel est, des générateurs d'un enfant, celui qui exerce l'action la plus énergique, elle n'a pas encore été résolue d'une manière scientifique; on n'a sur elle que des données plus ou moins vagues et des probabilités plus ou moins admissibles. Avant que l'on eût découvert l'œuf de la femme, on admettait que le mâle seul imprimait son cachet au produit : la femelle n'était que le champ où les matériaux destinés à la formation du nouvel organisme étaient semés par le mâle : elle nourrissait l'organisme nouveau, sans contribuer à sa production.
Lorsqu'on eut connu l'œuf de la femme, une autre théorie non moins exclusive se fit jour : on admit que l'œuf fournissait les matériaux nécessaires à la formation du fœtus, la semence du mâle n'agissant que par une sorte d'impulsion exercée sur l'œuf, sans lui apporter aucun élément nouveau.
Ces deux opinions devaient succomber Tune et l'autre devant l'observation qui montre dans la plupart, sinon dans la totalité des individus, animaux, végétaux ou hommes, une association incontestable des caractères du père et de la mère: elle ne tient pas, d'ailleurs,
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devant la constatation directe de la fusion de l'élément mâle avec l'élément femelle. La seule opinion qui soit aujourd'hui plausible, la seule aussi qu'admettent les naturalistes, est celle qui considère le mâle et la femelle comme transmettant simultanément leurs caractères à tous les organes, appareils, tissus et éléments anatomiques du produit, avec cette réserve que tantôt le mâle, tantôt la femelle exerce une action prépondérante.
Quant aux explications relatives à l'inégalité d influence des deux générateurs, elles ne reposent que sur des déductions plus ou moins plausibles : on admet généralement que la prépondérance de l'un ou de l'autre dépend de l'état dans lequel ils se trouvent tous les deux au moment de la fécondation. Le plus robuste, le mieux équilibré dans toutes ses fonctions, serait aussi celui qui aurait le plus de chances d'imprimer son cachet au produit. L'influence prépondérante exercée par l'un des parents sur telle au telle portion de l'organisme de l'enfant, est attribuée généralement à ce que les caractères de ces parties sont plus tranchés dans un des parents que dans l'autre. Un exemple banal fera bien comprendre cela : un homme très brun et une femme châtaine auront beaucoup plus de chances de produire un enfant brun qu'un enfant châtain, parce que la coloration brune de la peau et des poils est un caractère beaucoup plus tranché que la coloration châtaine. D'après cette manière de voir, ce serait celui des deux parents chez lequel les qualités sexuelles sont les plus prononcées qui transmettrait son sexe à l'enfant. D'après Oken, un homme à type féminin et à sexualité peu intense, et une femme ayant fous les caractères et qualités de son sexe très prononcés, produiraient, par leur union, de préférence des filles que des garçons; le contraire arriverait avec un père très mâle et une mère à type mas-
culin. L'âge des deux générateurs jouerait aussi, d'après certains naturalistes, et peut-être pour la même raison, un rôle important dans la production du sexe. A égalité d'âge, le produit aurait plus de chance d'être femelle que mâle; il en serait de même avec une mère plus âgée que le père; il y aurait, au contraire, plus de chance d'avoir un produit mâle, lorsque le père serait plus âgé que la mère, à la condition bien entendu, qu'il n'ait pas dépassé l'âge où la virilité atteint sa plus haute intensité. Ce ne sont là que des hypothèses, mais elles sont assez intéressantes, au point de vue de la sociologie humaine, pour qu'il m'ait paru bon de les rappeler.
L'alimentation de la mère pendant la grossesse a été aussi considérée, dans ces derniers temps, comme ayant une influence considérable, prépondérante même sur la formation des sexes. L'alimentation devrait être plus abondante et plus azotée pour produire une fille que pour produire un garçon ; on pourrait même, à volonté, déterminer, par la nature et la quantité de l'alimentation, soit des mâles soit des femelles. On sait déjà qu'en nourrissant très abondamment des têtards de grenouille, on obtient des femelles, tandis que l'on produit des mâles en réduisant la nourriture.
En résumé, l'influence du milieu cosmique et du milieu générateur sur les êtres vivants, et particulièrement sur les hommes, étant de la plus haute importance au point de vue des caractères physiques, intellectuels et moraux, le sociologiste et le législateur doivent en tenir grand compte dans leurs spéculations et dans leurs actes, sous peine de manquer à leur devoir.