‹ La lutte pour l'existence et l'évolution des sociétésChapitre 64 sur 135 · DÉPENSE NÉCESSITÉE PAR L'ALIMENTATION PHYSIOLOGIQUEMENT INDISPENSABLE · texte numérisé non relu

DÉPENSE NÉCESSITÉE PAR L'ALIMENTATION PHYSIOLOGIQUEMENT INDISPENSABLE

D'après ces données, il nous est facile de calculer approximativement ce que devra dépenser une famille de sept personnes — qui n'est point rare parmi les ouvriers — composée du père, de la mère, et de cinq enfants que nous supposons avoir : l'aîné, dix-huit à vingt ans, le

DE L'ALIMENTATION DES SALARIÉS 219

second quinze ans, le troisième treize ans, le quatrième dix ans et le dernier cinq ans. Si la dite famille veut se conformer aux prescriptions des physiologistes, il faudra trois rations complètes pour le père, la mère et l'aîné des enfants, et environ deux rations pour les quatre autres enfants; soit, au total, cinq rations et une dépense d'au moins 12 francs 50 par jour, en ne buvant que de l'eau pure.

Combien y a-t-il de familles d'ouvriers de sept personnes qui puissent faire face à une pareille dépense pour la seule alimentation, même en supposant que le père, la mère et les trois aînés travaillent d'un bout à l'autre de l'année; Or, toute famille qui ne se nourrit pas de la manière indiquée plus haut est nécessairement considérée par les physiologistes comme soumise à une alimentation insuffisante.

On ne se tromperait certainement pas beaucoup en affirmant qu'à ce compte il n'y a pas en France une famille d'ouvriers industriels ou agricoles sur dix qui puisse être considérée comme gagnant assez pour procurer à tous ses membres une alimentation physiologiquement suffisante. Aussi voit-on la plupart des familles de paysans ou d'ouvriers remplacer la viande ou le poisson, qui coûtent cher, par d'autres matières qu'ils peuvent se procurer à meilleur compte.

En France, le pain, les légumes secs, le fromage, sont les aliments où l'ouvrier et surtout le paysan cherchent la majeure partie de l'azote dont ils ont besoin; et c'est, d'ordinaire, à l'alcool qu'ils demandent le complément du carbone. En consultant autour de moi les paysans avec lesquels je suis en contact, je constate que dans un des déparlements les plus riches de France, à deux pas de Paris, la plupart des familles de travailleurs ne mangent de la viande de boucherie qu'une fois ou deux

par semaine. Le reste du temps ils forment leur nourriture de pain, de fromage, d'un peu de lard, de légumes secs ou verts et de mauvaise eau-de-vie. Le pain est consommé en énorme quantité ; les hommes de vingt à vingtcinq ans en mangent souvent un kilogramme et demi par jour. Leur alimentation est alors à peu près suffisante.

Lorsque, en avançant en âge, ils perdent les ardeurs de l'appétit, la quantité de pain et de légumes qu'ils consomment va en diminuant, sans que la proportion de la viande soit augmentée. L'alimentation devient alors très p vite insuffisante et l'on voit apparaître, chez la majorité des paysans, les signes de la vieillesse prématurée qui caractérisent si fortement toute la classe agricole de notre pays.

Alors aussi on voit se prononcer le goût pour l'alcool. C'est à partir de trente ans que naît habituellement l'alcoolisme, c'est-à-dire à l'âge où l'estomac, n'ayant plus les fringales de la jeunesse, cherche des excitations dont il n'avait pas eu besoin jusqu'alors.

l'alimentation et l'alcoolisme

La plupart des auteurs de livres, brochures et articles de journaux écrits contre l'alcoolisme, pendant les dernières années, paraissent croire que si l'homme boit de l'alcool c'est uniquement par fantaisie au début et par vice plus tard. Un examen plus attentif de la question conduit à des résultats quelque peu diflérents. Sans doute, la fantaisie et le vice sont pour quelque chose dans l'alcoolisme, mais n'est-il pas étonnant de constater que cette fantaisie et ce vice sont d'autant plus prononcés et répandus qu'on les étudie dans des régions plus septentrionales, et dans des classes plus pauvres en même temps que condamnées à un travail plus pénible ?

DE L'ALIMENTATION DES SALARIÉS 221

Dans le midi, chacun le sait, les ivrognes sont rares et les alcooliques véritables le sont encore davantage. Il en est de même dans le sud-ouest. Dans le centre, ils sont déjà plus nombreux; dans les départements du nord et du nord-ouest, ils atteignent leur plus forte proportion. On attribue souvent ce fait à ce que le midi et le sudouest produisent du vin, tandis que le nord fabrique seulement de la bière et des alcools. « Le vin, dit-on, rassasie le buveur avant de l'avoir grisé, tandis que la bière le pousse, en quelque sorte, à réchauffer son estomac avec de l'alcool; celui-ci étant plus nuisible que le vin et produisant son effet à faibles doses, l'homme du nord se grise plus vite que celui du midi ; il se laisse plus aisément envahir par le vice et il devient alcoolique, alors que celui du midi ne dépasse pas la limite de l'ivrognerie accidentelle. »

Il y a incontestablement une part de vérité dans ces observations; toutefois, ceux qui les font paraissent oublier que dans le midi, comme dans le nord, on fabrique des alcools avec lesquels il serait facile aux méridionaux de se griser, si la fantaisie les y poussait. En réalité, c'est le besoin qui leur fait défaut. Ils sont plus sobres parce qu'ils éprouvent moins la nécessité cle se réchauffer, de s'exciter, que les hommes du nord.

Les moralistes qui veulent bien s'incliner devant cette vérité ne s'en montrent pas moins sévères à l'égard des hommes du nord qui usent de l'alcool. Ils n'ont pas de peine à démontrer que ces hommes obtiendraient une chaleur plus utile et une excitation moins malfaisante, s'ils remplaçaient l'alcool par de bonnes côtelettes, de juteux biftecks, de savoureux gigots ou simplement par un bon pot-au-feu et un excellent morceau de bœuf ou de mouton bouilli.

Certes, le raisonnement ne manque pas de valeur, et

l'on trouve une preuve de sa justesse dans la manière de vivre des bourgeois du nord qui sont forts mangeurs, ne boivent généralement que de la bière, avec un petit verre d'eau-de-vie ou de genièvre'à chaque repas et se portent admirablement. Toutefois, il ne suffit pas de proposer aux ouvriers ces excellents exemples; il faudrait encore leur procurer le moyen de les suivre.

C'est par là que nos moralistes sont en défaut. La viande, même de dernière qualité, coûte cher, le pain aussi, surtout avec le protectionnisme à outrance qui fait augmenter le prix de tous les aliments; il faut beaucoup de pain et de viande pour nourrir une famille dont tous les membres travaillent dix ou douze heures par jour. Avec les maigres salaires que chacun rapporte à la maison, on doit se loger, se chauffer, s'habiller et se nourrir; faites le compte et vous verrez qu'il serait impossible de manger chaque jour de la viande à sa faim; on en réduit la ration, parfois aussi celle du pain, et on comble la différence avec l'alcool qui, sous un petit volume et moyennant un prix minime, produit une excitation assez forte pour que chacun la ressente. Le goût se développe par l'habitude, la fantaisie s'ajoute au besoin, le vice surgit à son tour, et l'alcoolisme compte quelques victimes de plus.

Etendez vos observations dans le pays tout entier, et vous constaterez que partout, dans le midi comme dans le nord, dans l'est comme dans l'ouest et dans le centre, les parties de la société dans lesquelles l'alcoolisme fait le plus de ravages sont celles où le travail est le plus pénible, où les salaires sont les plus faibles et où l'instruction est la moins répandue.

Ces trois conditions, en effet, s'enchaînent l'une à l'autre : la dureté excessive ou la trop grande prolongation du travail nécessitent des excitations assez fortes

DE i/aLIMENTATION DES SALARIÉS

pour qu'elles soient immédiatement ressenties. L'alcool seul est capable de les produire. L'insuffisance du salaire entraîne l'insuffisance de l'alimentation physiologique et provoque la substitution de l'alcool, qui ne coûte presque rien, à la viande qui coûte trop cher. L'excès du travail et l'insuffisance de l'alimentation engendrent la fatigue qui met l'homme dans l'impossibilité de cultiver son esprit. L'ignorance tarit la source des plaisirs intellectuels que la nature a placée dans le cerveau et condamne l'homme aux seules jouissances matérielles. Derrière le problème de l'alcoolisme, il y a la plus grave, sans aucun doute, des questions sociales1.

La société se plaint, en somme, d'un mal qu'elle inflige elle-même à une portion encore considérable de ses membres, en se désintéressant beaucoup trop de la misère et de l'ignorance. Puisque l'ivresse est le plaisir des malheureux, des ignorants, de tous ceux auxquels manque l'aliment du corps et la nourriture de l'esprit, le premier devoir d'une société désireuse d'arrêter les progrès de l'acoolisme est de soulager les misères, de diminuer les charges excessives du travail et de répandre l'instruction moralisatrice-.

t. C'est ici le lieu de noter que contrairement à l'opinion généralement répandue, les peuples inférieurs avaient inventé les boissons alcooliques avant que les européens eussent pénétré dans leurs pays. Ils savaient faire fermenter le maïs, le riz, le miel, le jus des palmiers, etc. Pour ces peuples, comme pour les parties les plus ignorantes de nos populations ouvrières, il n'y a que deux sortes de plaisirs : l'alcool et la femme, et il ne peut pas y en avoir d'autres.

2. Il importe, d'ailleurs, dénoter que la consommation des liqueurs spiritueuses est beaucoup moindre en France que dans la plupart des autres pays de l'Europe. Si l'on en juge d'après une statistique anglaise, la consommation des spiritueux serait en France de 4 litres 6 décilitres par tête d'habitant, tandis qu'elle atteindrait en Danemark, 16 litres ; en Autriche-Hongrie. 11 litres ; en Belgique 9',6 auxquels il faut ajouter 219 litres de bière; en Suède 8l,l ; dans les Pays-Bas. 8'.1 ; en Suisse 6',1 avec 70 litres de bière ; dans la Grande-Bretagne, 5 litres avec 144 litres de bière ; en Allemagne 4>,4, avec 125 litres de bière. En France, il faut ajouter aux spiritueux, la bière à raison de 28 litres seulement par tête, le cidre à raison de 42 litres et le vin à raison de 117 litres. On voit que

Page 1