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L'ALIMENTATION DANS LA PETITE BOURGEOISIE

Il me reste à étudier l'alimentation, dans un autre groupe de notre société, celui très important qui se compose des petits rentiers, petits fonctionnaires, petits employés de l'industrie et du commerce et petits propriétaires agricoles. C'est parmi ceux-là, peut-être, que l'alimentation est la plus défectueuse, la plus éloignée des limites assignées par les physiologistes à sa suffisance.

Ces familles de petits bourgeois ne disposent que de ressources pécuniaires fort minimes, souvent inférieures à celles de certaines familles ouvrières des grandes villes. Par suite des préjugés répandus dans la classe sociale dont elles font partie, les hommes seuls travaillent en vue d'un gain ; les femmes se chargent du soin de la maison et de l'entretien des enfants. Comme les jeunes gens s'en vont de très bonne heure, c'est au père seul, d'ordinaire, qu'incombe la charge de pourvoir à tous les besoins de la famille. Or, lui-même n'a que des appointements très faibles, en raison de la concurrence effrénée dont tous les emplois petits et moyens, dans l'État, dans les industries et dans le commerce, sont l'objet. Avec ces maigres ressources, il faut se loger « bourgeoisement », il faut se vêtir « bourgeoisement », il faut représenter aux yeux du monde la classe à laquelle on appartient et un peu celle, supérieure, à laquelle on aspire d'atteindre ou de faire parvenir ses enfants.

Le désir très respectable de procurer aux enfants une

la France marche, au point de vue de la consommation des boissons alcooliques, bien loin derrière l'Allemagne et l'Angleterre c'est-à-dire derrière les nations où le travail est le plus intense. Derrière la France viennent seulement la Norwége, l'Espagne et l'Italie, c'est-à-dire des pays pauvres et sans production industrielle.

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destinée meilleure que celle de leurs parents, pousse ces derniers à faire donner à leurs fils une éducation aussi complète que possible et à doter leurs filles d'une manière suffisante pour qu'elles puissent aspirer à des maris plus riches qu'elles ou jouissant d'une situation plus élevée que celle de leur famille. Pour atteindre ce double but, il faut réduire les dépenses quotidiennes. J'ai souvent entendu, dans cette classe de la société, des parents dire à leur fils : « Nous nous sommes nourris de pommes de terre pour te donner une éducation ». Le mot est douloureux ; le sentiment qu'il traduit est contraire aux intérêts de la race, mais il est si profondément humain et témoigne d'une telle abnégation de la part des parents, qu'il doit être consigné comme la traduction la plus exacte du caractère moral de notre petite bourgeoisie. Aussi m'indigné-je volontiers lorsque j'entends les étrangers ou les Français qui ne connaissent pas la France — sorte extrêmement nombreuse — prétendre que les liens de la famille se relâchent dans notre pays et que la morale familiale y est en voie de décadence. Bien plutôt, serais-je tenté de me plaindre de ce que les affections familiales l'emportent beaucoup trop, chez nous, sur les sentiments sociaux, car il en résulte un obstacle au progrès général de la société.

Gomme les ressources pécuniaires de la famille sonttrop faibles pour faire face à toutes ces nécessités, on diminue les dépenses intimes, celles qui échappent le mieux aux regards indiscrets du dehors, c'est-à-dire celles de l'alimentation. Le mari portera des redingotes et des chapeaux de soie, la femme aura des toilettes élégantes, sinon riches, les enfants seront vêtus comme de petits princes, on aura une bonne pour faire les courses et ouvrir la porte aux étrangers, mais on se nourrira misérablemen t , parce que personne n'est admis dans la salle à manger.

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Dans cette classe de la société, ce n'est pas seulement la composition des aliments entrant dans la nourriture quodienne qui s'écarte des règles établies par les physiologistes, c'est aussi la quantité. La vie y étant moins active et moins pénible que parmi les ouvriers, l'appétit y est aussi moins vif, de sorte que l'on y est moins porté à remplacer la qualité des aliments par leur quantité. Tandis que les ouvriers substituent à la viande, quand ils en sont privés, une énorme quantité de pain ou de légumes secs, le bourgeois mange peut-être un peu plus de viande et de poisson, mais la quantité de ces aliments qui figure sur sa table est encore inférieure à celle que la physiologie prescrit, et il ne mange pas une quantité de pain suffisante pour compenser la viande dont il se prive. Dans les familles ouvrières, on satisfait tant bien que mal le fort appétit donné par le travail ; dans les familles bourgeoises, on trompe, plutôt qu'on ne satisfait un appétit qui, lui-même, est moins vif, par une foule de bagatelles peu nutritives mais plus agréables au palais que les aliments physiologiques.

Cette alimentation vicieuse donne naissance à l'anémie générale si répandue dans la petite bourgeoisie, anémie dont l'effet le plus constant et le plus dangereux est d'inspirer une répugnance souvent invincible pour la viande, le poisson et tous les aliments réparateurs. A partir de ce jour, les sucreries, le laitage, le chocolat, les légumes verts, les fruils et autres aliments insuffisamment nutritifs se substituent, dans le régime alimentaire de la famille, à la viande, au poisson, aux légumes secs et même au pain dont on diminue la quantité parce qu'il ne paraît plus assez savoureux à des palais blasés par le sucre. Il n'est point rare de voir alors les maladies de l'estomac se joindre à l'anémie, rendre plus difficile encore et plus capricieuse l'alimentation et provoquer

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l'affaiblissement général de tout l'organisme. Les médecins seuls peuvent dire combien de maladies sont provoquées, dans la petite bourgeoisie, par l'insuffisance de l'alimentation.

Dans les classes pauvres et dans la petite bourgeoisie, c'est particulièrement sur les enfants que sévit l'insuffisance de la nutrition. Lorsque la mère les nourrit, il arrive fréquemment qu'elle n'a pas une quantité suffisante de lait ou bien que son lait est de mauvaise qualité ; lorsque c'est une nourrice, les conditions sont plus mauvaises encore. L'alimentation des vieillards, dans toutes les classes inférieures ou moyennes, est aussi presque toujours insuffisante, soit par manque de ressources, soit par mauvaise hygiène.

En résumé, les observations les moins contestables établissent, d'une manière irrécusable, l'insuffisance plus ou moins marquée de l'alimentation à la fois parmi les paysans, parmi les ouvriers industriels et la petite bourgeoisie, c'est-à-dire dans les huit-dixièmes de la population française. Et il en est ainsi parce que la lutte pour l'existence et la concurrence sociale maintiennent les salaires et traitements de toute cette partie de la population à un taux beaucoup trop faible.

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