DU LOGEMENT
Le logement exerce sur l'organisme humain et sur l'évolution de l'espèce une influence beaucoup plus considérable que celle dont nous venons de parler.
D'une manière générale, les classes laborieuses sont, en France, logées, tant dans les campagnes que dans les villes, d'une manière assez défectueuse pour que leur santé soit constamment en danger.
Dans les campagnes, malgré les améliorations considérables qui se sont produites depuis une quarantaine d'années, il n'est pas rare de rencontrer des maisons dont le sol n'est formé que par la terre battue, humide pendant les pluies, poussiéreuse pendant la sécheresse, toujours malsaine par les émanations qui s'en dégagent,
dont les ouvertures sont réduites au minimum par le désir d'échapper à l'impôt des portes et fenêtres, et dont les alentours sont encombrés par les fumiers et les eaux stagnantes. Cependant, en dépit de ces conditions déplorables, les logements n'exerçent sur les habitants des campagnes qu'une action relativement peu nocive, parce que les paysans, même les femmes et les enfants, passent la plus grande partie de la journée au plein air.
On a signalé que les épidémies font souvent plus de victimes dans les villages et les bourgs que dans les villes. Gela est dû probablement aux déplorables conditions dans lesquelles se trouvent placés tous les individus que la maladie condamne à ne pas sortir de la maison, peut-être au manque de soins médicaux et autres. En dehors de ces cas exceptionnels, la maladie et la mortalité sont moindres dans les campagnes que dans les villes.
Dans celles-ci, les logements des ouvriers sont généralement si défectueux, et cela est si connu, qu'il n'est pas besoin d'insister sur les effets désastreux qui en résultent. Entassés d'ordinaire, hommes, femmes, enfants, pêle-mêle, dans une chambre étroite où Ton fait la cuisine, où l'on mange et où l'on dort, les familles ouvrières qui habitent les grandes villes sont d'autant plus exposées à toutes les maladies occasionnées ou propagées par l'encombrement, que les maisons où elles habitent regorgent de ménages aussi misérables les uns que les autres. Si les chambres habitées par ces pauvres gens sont situées au rez-de chaussée, l'humidité du sol et des murs y engendre à peu près fatalement les affections rhumatismales, la scrofule et toutes ses affreuses complications, la phtisie pulmonaire, les maladies des reins, etc.; si elles sont situées sous les toits, ce sont les bronchites, les pleurésies, les pneumonies, les maladies
des yeux et des oreilles, etc., qui envahissent la plupart des membres de la famille, occasionnées par les alternatives de chaleur trop forte dès qu'on fait du feu et de froid trop intense quand les nuits sont rigoureuses.
Quant aux maladies contagieuses, il est à peine besoin de dire quelle proie facile elles trouvent en ces familles entassées dans des maisons mal tenues et qu'une même chambre voit passer, en plus ou moins grand nombre, dans un temps relativement court, chacune laissant dans le parquet et sur les murs les microbes dont elle est infectée.
Qui pourrait dire le nombre d'ouvriers devenus phtisiques par contagion, en habitant des logements qui furent occupés par des phtisiques, où des phtisiques sont morts après les avoir contaminés de leurs expectorations, et que le propriétaire a dédaigné de faire nettoyer et assainir ? La rougeole, la scarlatine, la variole, plus contagieuses encore que la phtisie, déciment les habitants de toutes les maisons ouvrières où elles pénètrent. Je ne parle pas du choléra qui a été appelé, non sans raison, « la maladie des miséreux » ; chacun sait que les quartiers pauvres des grandes villes constituent son domaine de prédilection, et qu'il a suffi, pour en rendre les épidémies presque inoffensives, d'élargir les rues, de démolir les vielles bâtisses où nos pères violaient naïvement les règles les plus élémentaires de l'hygiène, et de les remplacer par des maisons mieux aérées, où les habitants sont moins empilés les uns sur les autres et où sont appliquées, avec plus ou moins d'exactitude, les prescriptions des comités d'hygiène.
Malheureusement, toutes ces améliorations ont eu pour résultat d'élever considérablement, surtout dans les grandes villes, le prix des loyers et de contraindre les familles ouvrières à se contenter de logements plus
exigus encore que ceux où jadis ils n'étaient déjà que trop entassés. Les maisons sont devenues beaucoup plus saines, mais les logements des ouvriers restent encombrés et leur insalubrité persiste.
La solution du problème réside, en réalité, exclusivement, dans la multiplication des moyens de transport rapides et peu coûteux, permettant aux ménages ouvriers d'habiter en dehors des villes et de ne venir dans ces dernières que pour leur travail.
C'est parce qu'ils habitent à la campagne et dans des logements, d'ordinaire, assez confortables, surtout quand ils sont édifiés par les compagnies, que les ouvriers des mines et de quelques autres grandes industries se portent, en général, mieux que ceux des grandes villes, malgré l'insuffisance de leur alimentation et la fatigue occasionnée par leur travail.
Les habitations privées des ouvriers ne sont pas seules défectueuses, les ateliers le sont aussi fréquemment, de sorte qu'un grand nombre d'individus de la classe ouvrière ne sortent des maisons et logements malsains, où ils sont condamnés à vivre la nuit, que pour passer une autre moitié de leur vie dans des ateliers où leur santé est encore plus ou moins compromise.
Je m'empresse de dire que les conditions hygiéniques auxquelles les ouvriers de la grande industrie sont soumis ont été, en général, considérablement améliorées. Autrefois, par exemple, les ouvriers des filatures vivaient constamment dans les poussières que dégagent les cotons ou les laines et leurs poumons en absorbaient, avec l'air atmosphérique, des quantités considérables; aujourd'hui, dans la plupart des usines, ces poussières sont entraînées, par des ventilateurs, en dehors des ateliers, au moment où elles se produisent et les ouvriers n'ont plus à en souffrir. Dans la plupart des mines de
houille, on fait également usage cle la ventilation pour débarrasser les galeries des poussières du charbon, de la fumée des lampes, etc.
Néanmoins, bien des causes de maladies qui pourraient aisément être combattues subsistent encore. IL est rare, par exemple, que les ouvriers des usines métallurgiques ne soient pas exposés à des courants d'air d'autant plus dangereux que la température des ateliers est plus élevée. Dans les fabriques de ciment et de chaux on ne prend, en général, que des mesures insuffisantes pour mettre les ouvriers à l'abri des poussières. Enfin, presque partout, dans nos grandes usines, les ouvriers n'ont à leur disposition que des moyens de propreté très insuffisants. Il serait facile d'allonger la liste de ces faits; néamoins, il est impossible de nier que des progrès considérables aient été réalisés, depuis une vingtaine d'années, dans l'hygiène de la grande majorité des ateliers de la grande industrie.
Ces progrès sont beaucoup moins sensibles dans la petite industrie. La plupart des ateliers de couture, par exemple, sont, d'ordinaire, insuffisamment aérés et contiennent presque toujours un nombre d'ouvrières supérieur à celui que comporterait leur cube d'air. Pendant l'été, quand on peut ouvrir les fenêtres, l'aération est suffisante ; mais pendant l'hiver, quand portes et fenêtres sont tenues fermées, quand on fait du feu, quand on allume le gaz ou les lampes, les ouvrières vivent dans une atmosphère profondément viciée.
Ces considérations s'appliquent à la plupart des petites industries des grandes villes. Leurs ateliers sont d'autant plus réduits en dimensions et insalubres que le prix des loyers est plus élevé.
Seules, les industries de grand luxe, dont les produits
sont très chers, donnent à leurs ouvriers et ouvrières des ateliers convenablement aérés.
L'entassement des ouvriers et ouvrières dans les ateliers est d'autant plus nuisible que toujours il en est d'atteints par quelque maladie contagieuse, comme la tuberculose.
La question de l'hygiène des ateliers est donc une de celles qui doivent le plus attirer l'attention des pouvoirs publics.