‹ La lutte pour l'existence et l'évolution des sociétésChapitre 8 sur 135 · ANTAGONISME DES INTÉRÊTS FAMILIAUX ET DES INTÉRÊTS SOCIAUX · texte numérisé non relu

ANTAGONISME DES INTÉRÊTS FAMILIAUX ET DES INTÉRÊTS SOCIAUX

Je crois avoir été le premier à signaler cet antago- . nisme chez les animaux et les végétaux \ L'étude attentive de ces êtres permet de constater que le développement de la vie sociale s'y fait toujours en sens contraire de celui de la vie familiale ; que, en d'autres termes, là où la société atteint son plus haut degré de développement, la famille existe à peine, et réciproquement. Je n'en citerai que deux ou trois exemples, pour servir de point de départaux observations que le lecteur pourra faire lui-même. Parmi les chiens sauvages, la famille n'existe pas, même à l'état rudimentaire : le mâle délaisse sa femelle aussitôt qu'il a satisfait ses désirs génésiques; la femelle abandonne ses petits dès qu'elle n'a plus de lait. Cependant, les chiens sauvages vivent partout en

i. De Lanessan, Le Transformisme.

nombreuses sociétés. Dans certains pays même ils forment des villages à habitations souterraines, ils ont des chefs de divers ordres et suivent à la chasse, sous leur direction, une stratégie fort habile.

Les fourmis et les abeilles poussent encore plus loin l'antagonisme de la vie sociale et de la vie familiale. Tl n'y a, dans chaque société, qu'une seule femelle. Les mâles meurent aussitôt après que l'un d'eux s'est uni à la femelle. Tous les individus sexués qui en naissent sont expulsés dès qu'ils atteignent l'âge de la reproduction. Quant aux membres actifs, aux travailleurs de la société, ils sont dépourvus d'organes reproducteurs. Ainsi, chez ces êtres, pour que la famille serve de base à la société, il faut que les organes indispensables à la formation de la famille disparaissent.

Parmi les oiseaux, la famille et la société se confondent parfois, notamment chez les Gallinacés, mais il n'y a, dans chaque famille transformée en société, qu'un seul mâle; aussitôt que les petits coqs atteignent l'âge adulte, ils s'éloignent, entraînant après eux un certain nombre de poules ; ils vont former ailleurs une nouvelle famille et un nouveau corps social. Il en est de même parmi les bœufs sauvages, les cerfs, les daims, etc.

Dans l'espèce humaine, la famille ne sert pas toujours de base à la formation des tribus primitives1. Quand il

1. Dans la plupart des races humaines, les relations continues des parents avec les enfants, et, par conséquent, la vie familiale se prolongent, d'ordinaire, jusqu'à l'âge où les enfants contractent des unions sexuelles. Chez les peuples primitifs, il est rare devoir les parents abandonner les enfants dont ils ont commencé l'élevage. Ce fait est, au contraire, fréquent dans les populations à demi-civilisées où les besoins des individus sont suffisamment nombreux et intenses pour qu'il y ait quelque difficulté à les satisfaire. C'est alors que la religion et les lois interviennent pour réglementer la conduite des parents et des enfants dans leurs rapports réciproques et pour donner à l'union de l'homme avec la femme un caractère d'abord religieux, puis légal. Alors seulement apparaît ce que l'on appelle le « mariage ». Celui-ci, dans la plupart des religions et des législations,

en est ainsi, il est rare qu'au début chaque village soit formé par plus d'une famille. Plus tard, à mesure que les familles se différencient, on les voit adopter chacune des habitudes et môme des pratiques religieuses spéciales.

Chez les Hellènes et les Romains chaque famille a sa religion particulière1. La femme qui entre, par le mariage,

est institué non seulement en vue de donner de la fixité aux unions sexuelles, mais encore pour consacrer la domination que l'homme exerce naturellement sur sa femme et ses enfants. En échange des pouvoirs que le père reçoit ainsi de la religion et des lois, celles-ci lui imposent certaines obligations, et la famille se trouve religieusement d'abord, puis légalement instituée comme base des sociétés humaines. Montesquieu n'avait vu qu'un seul côté de cette question lorsqu'il écrivait : « L'obligation, naturelle qu'a le père de nourrir ses enfants a fait établir le mariage qui déclare celui qui doit remplir cette obligation. » (De l 'Esprit des lois, Livre XXI II. chap. u).

1. Le caractère essentiel de cette religion domestique, propre à chaque famille, était le culte des ancêtres, culte né du mystère que renfermait alors la question de la génération des êtres. « Le générateur, dit Fustel de Coulanges, leur paraissait un être divin, et ils adoraient leurs ancêtres. » Le feu, que presque tous les peuples ont adoré et qui brûlait dans le foyer de la maison, appartenant en propre à chaque famille, avait fini par être considéré comme une sorte de représentation des ancêtres : « il était la providence d'une famille et n'avait rien de commun avec le feu de la famille voisine qui était une autre providence. Chaque foyer protégeait les siens. Toute cette religion était renfermée dans l'enceinte de la maison. Le cuite n'en était pas public. Toutes les cérémonies, au contraire, s'accomplissaient au milieu de la famille seule. Le foyer n'était jamais placé ni hors de la maison, ni même près de la porte extérieure, où l'étranger l'aurait trop bien vu. Les Grecs le plaçaient toujours dans une enceinte qui le protégeait contre le contact et même le regard des profanes. Les Romains le cachaient au milieu de leur maison. Tous ces dieux, Foyers, Lares, Mânes, on les appelait les « dieux cachés » ou les dieux de l'intérieur. Pour tous les actes de cette religion, il fallait le secret, Sacrificiel occulta, dit Cicéron; qu'une cérémonie fut aperçue par l'étranger, elle était troublée, souillée par ce seul regard. Pour cette religion domestique, il n'y avait ni règles uniformes, ni rituel convenu. Chaque famille avait l'indépendance la plus complète. Nulle puissance extérieure n'avait le droit de régler son culte ou sa croyance. Il n'y avait pas d'autre prêtre que le père. Comme prêtre, il ne connaissait aucune hiérarchie. Le pontife de Rome ou l'archonte d'Athènes pouvait bien s'assurer que le père de famille accomplissait tous ses rites religieux, mais il n'avait pas le droit de lui co.mmander la moindre modification. Suo quique ritu sacrifLcium faciat, telle était la règle absolue... Le père, seul interprète et seul pontife de sa religion, avait seul le pouvoir de l'enseigner et ne pouvait l'enseigner qu'à son fils... » (Voy. Fustel de Coulanges, La Cité antique, p. 35).

dans une famille nouvelle, rompt toutes relations cultuelles et sociales avec ses propres parents ; elle ne connaît plus les dieux de son foyer natal, elle n'héritera pas des biens de ceux qui la mirent au monde ; et pour marquer la rivalité atavique des familles, la jeune fille est l'objet, de la part de son futur époux, d'un simulacre de rapt qui rappelle les habitudes des peuples les plus primitifs et les plus sauvages.

Les familles grecques et romaines ne se fondent jamais entièrement dans la société; non seulement elles ont chacune leur religion propre, mais encore toutes les religions familiales sont distinctes de celle de la cité1.

L'histoire de notre espèce révèle encore un autre fait analogue à ceux offerts par les animaux : presque toujours, les peuples où la vie sociale offre le plus d'activité sont ceux où la vie de famille est la moins intense. Je n'en citerai qu'un exemple. On ne saurait contester que les peuples anglo-saxons offrent, à notre époque, le maximum d'activité dans toutes les sphères de la vie sociale, agriculture, commerce, industrie, navigation, finances, etc. Nulle part on ne trouve l'esprit d'association, c'est-à-dire la qualité la plus précieuse dans la vie sociale, aussi développé que parmi les anglo-saxons. Par contre, aucune autre race civilisée ne présente une vie de famille aussi réduite. Les enfants sont élevés à la « nursery », à l'écart de leur mère et de leur père, qu'ils voient seulement à de rares intervalles chaque jour.

4. Dans l'Inde, à l'époque du Rig-Vida, la religion fut d'abord purement domestique. Le feu sacré était allumé par le père de famille luimême ; la liqueur enivrante préparée par sa femme ne pouvait être offerte que par lui à la divinité, et consommée que par lui. La religion nationale et les prêtres n'apparurent que plus tard.

En Chine et dans l'empire d'Annam où la seule religion traditionnelle est, aujourd'hui encore, le culte des ancêtres, le culte ést purement domestique, comme chez les anciens Grecs et Romains, et c'est le chef de la famille qui en est le pontife ; c'est lui qui offre le sacrifice aux ancêtres ; c'est à lui seul que peut revenir cet honneur.

Dès qu'ils ont atteint quinze ou seize ans, les garçons se préparent à quitter la maison paternelle et ni le père ni la mère ne font aucun effort pour les retenir. Beaucoup ne reviendront jamais, car ils savent qu'ils n'ont aucun héritage à attendre, et ils ont vécu trop en dehors de leurs parents pour leur être très profondément attachés. Le père et la mère ont eu soin, d'ailleurs, de leur inculquer, dès le jeune âge, la pensée qu'ils devront se suffire par leur propre travail. M. Demolins, qui a bien mis ces faits en lumière 1 rapporte un mot de Franklin où se révèle tout l'esprit de la race anglo-saxonne relativement à la famille : « Je vais le désabuser, dit-il d'un de ses fils qui, comptant sur la fortune paternelle, hésitait à se créer une situation, car du train dont je dépense mon argent, il va voir que je ne lui laissera^ rien ». C'est précisément la nécessité où sont les enfants de se « débrouiller » eux-mêmes, de se faire, de très bonne heure, une situation, qui donne à la vie sociale des anglo-saxons une si remarquable activité.

Faut-il s'étonner que les races dites latines, et, en particulier, les Français, offrent, au contraire, une vie sociale peu intense, quand on voit chez nous les parents gâter leurs enfants, les retenir auprès d'eux aussi étroitement et aussi longtemps que possible, se priver des choses les plus nécessaires pour leur amasser un héritage et refuser de s'en séparer même au* risque de compromettre tout leur avenir? Une vie familiale si étroite, une tutelle si prolongée, une telle certitude, chez les enfants, qu'ils auront de quoi vivre après la mort de leurs parents, tous ces faits ne doivent-ils pas, nécessairement, réduire l'effort de chaque individu et produire une vie sociale aussi peu active que la vie familiale est intense?

1. Edmond Demolins, A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons , p. 109.

De Lanessan. — La lutte. 3

Il est donc impossible de nier qu'il y ait un antagonisme constant entre la famille et la société, aussi bien parmi les hommes que parmi les autres espèces vivantes.

Dans l'espèce humaine, la famille prend une telle importance qu'elle forme, à peu près partout, une véritable unité naturelle. Aussi constate-t-on l'existence d'une véritable « lutte familiale pour l'existence » entre les familles d'une même tribu ou d'un même peuple, chaque famille s'efforçant de satisfaire le mieux possible tous ses besoins, sans se préoccuper de ce qui en adviendra pour les autres.

La conséquence inévitable de cette lutte est l'évolution ascendante de certaines familles, tandis que d'autres subissent, par contre-coup, une évolution régressive plus ou moins prononcée.

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