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PROFESSIONS AGRICOLES

Les professions agricoles exposent les travailleurs à beaucoup moins de causes de régression que les professions industrielles, tant à cause du travail en plein air qu'en raison des loisirs plus considérables qu'elles comportent.

Toutefois, dans les pays marécageux, la culture du sol et les travaux de terrassement provoquent, chez la plupart, sinon la totalité des ouvriers, des fièvres paludéennes dont l'effet sur l'organisme est dépressif au plus haut degré. Il est à peine nécessaire de rappeler que tous les pays agricoles, sans exception, ont tué plusieurs générations d'hommes, avant de nourrir celle qui a eu la chance de ne les occuper qu'au moment où des cultures longtemps répétées avaient assaini la terre, en faisant comburer par l'air atmosphérique les détritus d'animaux et de végétaux dont elle s'était chargée dans le cours des siècles pendant lesquels elle resta improductive.

Même à notre époque et dans notre pays, il y a encore des régions où le paludisme décime les populations condamnées aux travaux agricoles. Il me suffira de citer les landes de la Gascogne, les plaines marécageuses de la Sologne, les marais de la Bresse, etc.

Dans quelques chaînes de montagnes , particulièrement dans les vallées où le soleil ne se montre que rarement, où l'alimentation est insuffisante, où l'eau est trop

calcaire ou dépourvue d'iode, etc., les populations sont condamnées à la régression par le goitre et le crétinisme qui vont généralement de pair.

Certaines conditions agissent sur la plupart des travailleurs de la campagne dans un sens régressif : ce sont : les habitations insalubres dont il a été question plus haut, l'insuffisance des aliments azotés et l'attitude courbée à laquelle le travail de la terre les astreint. Il résulte de cette attitude, quand elle est prolongée pendant de nombreuses années, des déformations du corps d'autant plus prononcées que le paysan fait davantage emploi d'instruments primitifs. Dans les pays où les vignes sont travaillées à la main, on est frappé de l'aspect particulier offert par la presque totalité des vieillards : ils sont voûtés au point d'être obligés de relever la tête pour regarder l'horizon. Par la substitution de la charrue aux outils manuels, ces vices de conformation deviennent chaque jour moins nombreux et, avec eux, disparaissent les troubles de la circulation qu'ils entraînent.

La vie solitaire que les paysans sont contraints de mener pendant une grande partie du temps diminue chez eux l'activité intellectuelle, affaiblit les sentiments sociaux, accroît presque fatalement l'influence de l'égoïsme sur les actes, et fait que leur niveau moral est, en général, moins élevé que celui des ouvriers des villes et des grandes agglomérations industrielles. Ceuxci ont des passions plus vives et trop souvent aveugles, parce qu'ils sont ignorants, mais ils sont moins préoccupés d'eux-mêmes que les paysans; ils songent davantage au sort général de la classe à laquelle ils appartiennent ; ils sont plus généreux, plus fraternels, plus disposés à se secourir réciproquement et moins portés aux actions dont leurs semblables souffriraient. D'après

les statistiques les mieux faites, les ouvriers des campagnes commettent plus de crimes contre les personnes que ceux des villes et des agglomérations industrielles.

PROFESSIONS DITES LIRÉRALES

Ces considérations me conduisent naturellement à parler des professions dites libérales (avocats, médecins, avoués, notaires, pharmaciens), des titulaires de fonctions publiques ou d'emplois dans les grandes administrations, des commerçants, des industriels et des employés de bureaux, etc. Toutes ces professions exigent une instruction supérieure à celle qui est donnée dans nos écoles primaires ; la plupart de ceux qui les exercent sont eux-mêmes issus de familles où elles ont été pratiquées pendant un nombre plus ou moins considérable de générations, d'où résulte qu'ils sont pourvus, en général, de vices et de qualités héréditaires, en même temps qu'ils subissent les influences propres à la profession.

Comme les professions industrielles et agricoles, les professions intellectuelles ont, en effet, leurs accidents, leurs maladies et leurs plaies morales.

Je me bornerai à citer, parmi les maladies plus particulièment réservées aux travailleurs intellectuels, toutes celles qui sont occasionnées par la station assise et courbée trop prolongée, telles que la constipation habituelle et les obstructions viscérales de l'abdomen, la cystite, les calculs urinaires (dont moururent Amyot, Erasme, Harvey, Calvin, Bacon, Leibniz, Bossuet, Linné, Newton, d'Alembert, Buffon, Voltaire, etc.); l'apoplexie cérébrale (qui emporta Pétrarque, Copernic, Malpighi, Richarson, Marmontel, Daubenton, Spallanzani, Monge, Cabanis, Corvisart, etc.). En dépit de ces maladies, la plupart des grands savants et des grands

littérateurs ont vécu assez longtemps, sans cloute en raison de l'équilibre de leurs facultés physiques et morales d'où résulta leur valeur intellectuelle.

Le surmenage est le danger principal auquel expose le travail cérébral, quand il est insuffisamment adapté aux forces physiques ou aux qualités intellectuelles de celui qui s'y livre. Le surmenage est très fréquent parmi les enfants des lycées et les jeunes gens des écoles spéciales. Il survient plus rapidement lorsque l'alimentation n'est pas donnée en quantité suffisante ou qu'elle ne contient pas une proportion convenable d'azote, ainsi qu'il arrive dans beaucoup d'établissements privés d'instruction secondaire et même dans certains lycées.

Contraints d'appliquer leur attention, pendant un temps trop long, sur des sujets dont ils comprennent à peine la valeur, ou bien les enfants se dégoûtent du travail et tombent dans une sorte de torpeur intellectuelle qui parfois les poursuivra pendant toute leur vie ; ou bien, s'ils sont très disciplinés, ils se livrent à un effort intellectuel supérieur à celui dont leur cerveau est capable. Ils perdent alors, dans un travail inutile, leurs forces physiques et leur énergie morale, comme un ouvrier manuel que Ton condamne à un labeur disproportionné à ses forces.

Combien de soi-disant petits génies de nos grandes écoles spéciales ne feront que de détestables ingénieurs ou professeurs, ou marins, ou artilleurs, parce qu'ils ont usé toutes leurs forces intellectuelles dans un travail supérieur à la puissance de leur cerveau. Comme des arcs trop fortement bandés, les premiers traits qu'ils lancent les épuisent et les condamnent à une irrémédiable inertie.

Quelles que soient les causes qui le produisent, lorsque le surmenage est prolongé pendant de nombreuses

années, il est toujours accompagné d'anémie générale et souvent suivi de maladies nerveuses qui finissent par emporter l'individu et le condamnent à ne laisser qu'une postérité plus ou moins marquée, physiquement et intellectuellement, des vices paternels. Ainsi s'expliquentdeux faits dont l'interprétation n'apparaît pas tout de suite aux yeux du public : la fréquence de la folie parmi les hommes adonnés aux professions libérales, et la dégénérescence intellectuelle offerte très souvent par les enfants d'hommes qui avaient passé pour des êtres plus ou moins supérieurs à cause de l'étendue de leurs connaissances, mais dont le public n'avait pas pu calculer les efforts surhumains.

L'un des fondateurs de la pathologie médicale, Esquirol, écrivait il y a plus de soixante ans : « Les vices de la société augmentent le nombre des pauvres et des criminels ; les progrès de la civilisation multiplient les fous. » Si l'on entend par progrès de la civilisation le développement de la culture intellectuelle, le mot d'Esquirol est pleinement confirmé par les observations des médecins et les statistiques des maisons de santé. La plupart des fous sont des individus dont le cerveau a fait, dans la direction purement intellectuelle ou dans la direction passionnelle, un travail rendu excessif par sa trop grande intensité ou par sa trop longue durée.

Le défaut capital de notre système d'instruction et de notre organisation administrative est d'exiger de tous les enfants qui se destinent aux professions intellectuelles les mêmes connaissances, afin de subir les mêmes examens. Or, ces connaissances sont acquises très aisément et presque sans fatigue par quelques-uns, tandis que la masse est obligée de faire des efforts excessifs. De là, souvent, parmi les hommes adonnés aux travaux intellectuels, une surexcitation nerveuse qui les porte à

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exagérer l'importance de toutes les circonstances de la vie, tandis qu'ils méconnaissent la limite jusqu'à laquelle peuvent aller leurs efforts sans que l'équilibre des fonctions physiologiques soit rompu. Cette surexcitation dont, souvent, les premiers symptômes apparaissent dès le collège, constitue le premier pas vers la folie. Tant que l'homme qui l'a franchi est encore jeune, tant qu'il trouve dans les passions physiques, apanage de la jeunesse, une distraction à ses occupations intellectuelles, il s'en tient à ce premier pas ou n'en fait d'autres qu'à des intervalles assez éloignés pour que ni lui-même ni son entourage ne s'en puissent rendre compte ; mais lorsque l'apaisement des sens livre son être tout entier au travail cérébral, le surmenage et la surexcitation de l'enfance ou de l'adolescence reparaissent; ses ambitions sont alors supérieures à ce qu'il peut légitimement attendre de la destinée, ses convoitises débordent les réalités tangibles, ses désirs deviennent des névroses et la folie qui le guette se jette dans son cerveau sans défense, à la première grande désillusion que les accidents de la vie lui font subir.

Si Paris et Londres sont les villes où la proportion des fous, par rapport au chiffre de la population, est la plus considérable, ce n'est point, comme le disent les statisticiens, parce que ce sont ces deux capitales qui contiennent le plus de gens instruits et qui représentent les plus hauts degrés de la civilisation humaine; c'est parce que l'affluence des intellectuels y étant plus grande que partout ailleurs, la lutte pour l'existence y est plus âpre, d'où un surmenage cérébral excessivement commun et, par suite, une tendance plus grande à la folie que dans tous les autres points du monde. Saint-Pétersbourg, Madrid et Le Caire où, pour des motifs divers, la vie intellectuelle est beaucoup plus calme, où la lutte pour la vie

entre les intellectuels est beaucoup moins vive, sont aussi les capitales où le nombre des fous est le plus infime par rapport à celui des habitants.

Il en est de môme des nations envisagées dans leur ensemble : celles où la vie intellectuelle est la plus intense sont celles qui fournissent le plus de victimes à l'aliénation mentale. L'Etat de New-York, l'Angleterre et la France occupent, à cet égard, les trois premiers rangs, tandis que l'Espagne et l'Italie marchent à l'arri ère-garde.

L'abus des forces cérébrales ou surmenage intellectuel n'est pas étranger à ce fait que les suicides sont plus nombreux dans les pays où l'instruction est la plus développée. Quant aux suicides par amour, ils ne se produisent guère que dans les pays civilisés, où la poésie des passions tient plus de place que la réalité des plaisirs sexuels. Je n'ai pas souvenir que dans les pays africains ou asiatiques on m'ait raconté l'histoire d'un nègre, d'un indien, d'un Annamite, d'un Chinois ou d'un Arabe qui se soit tué pour une femme. Dans tous ces pays, l'amour n'est guère, suivant le mot célèbre de Diderot, que le « frottement de deux épidémies » et il ne viendrait pas à l'esprit d'un homme de se tuer par dépit d'un amour refusé ou d'un amour trompé. L'amour qui conduit au suicide est cet amour intellectuel, conçu par la littérature, engendré par la poésie ou le roman, transformé en folle passion par le surmenage d'individus qui demandent à leur cerveau plus d'efforts qu'il n'en peut faire, si minime d'ailleurs que soit cet effort.

En matière de travail cérébral, comme dans le domaine du travail physique, l'effort doit, en effet, être proportionné à la capacité de l'individu qui l'accomplit : un enfant ou une femme succomberont sous un travail qu'un adulte accomplira sans fatigue ; un demi-instruit perdra

toute sa cervelle dans une lecture où le savant et le lettré ne trouveront qu'une amusante distraction.

C'est par là que s'explique le mal considérable fait, parmi les demi-lettrés, par un nombre incalculable de romans, de feuilletons de journaux, d'écrits de toute sorte qui sont inoiïensifs pour les véritables intellectuels, mais où la masse de la nation puise un incurable poison. Ce ne sont pas, d'ailleurs, les plus moraux des romans ou des journaux, ce ne sont pas les livres les mieux adaptés aux croyances religieuses ou aux préjugés sociaux des classes riches, qui sont les moins dangereux. Tel roman écrit à l'usage des jeunes filles les plus chastes, et d'où l'auteur élimina tout ce qui pourrait provoquer l'excitation des sens, produit parmi ses lectrices l'effet le plus détestable, par les illusions qu'il sème dans leur esprit trop faible et par l'orgueil qu'il fait naître en leur cœur trop naïf. Combien de petites bourgeoises ne se marient pas, finissent dans la misère physiologique, sans avoir rendu aucun service à la société, parce qu'elles n'ont pu rencontrer le « prince charmant » dont la pieuse bibliothèque du couvent imprima, dans leur trop malléable cerveau, l'introuvable modèle ?

En dehors de ses conséquences extrêmes, le surmenage intellectuel peut nuire à toute une nation par la trop grande excitation cérébrale qu'il y produit et d'où résulte une perturbation plus ou moins profonde de l'esprit et même du sens moral. Y a-t-il exagération à dire que notre pays est sur la pente de cet état particulier ?

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