LES CONDITIONS D'EXISTENCE DE LA CLASSE SALARIÉE
légiées, soit entre ceux des classes laborieuses, une âpre lutte individuelle est provoquée par le désir très légitime qu'a chacun de se procurer le plus de bien-être possible. La nécessité où est chaque individu de travailler pour vivre et faire vivre les siens, fait qu'ils se concurrencient les uns aux autres dans la recherche du travail et qu'ils acceptent ou, pour mieux dire, recherchent des salaires qui trop souvent sont incapables de pourvoir à la satisfaction de leurs besoins les plus essentiels.
L'étude des conditions d'existence auxquelles sont soumis les travailleurs, éclaire d'un singulier jour les observations que je présentais au début d'un chapitre précédent, sur les conséquences de la lutte pour l'existence dans les sociétés humaines. Elle permet de se convaincre combien grossièrement se trompent ceux qui admettent avec Darwin que la lutte pour l'existence est toujours profitable aux plus forts et aux meilleurs et qu'elle détermine constamment l'évolution ascensionnelle des individus, des races et des espèces. Doctrine commode, et qui fournit un oreiller très doux aux outranciers du « laissez faire et du laissez passer » ; doctrine monstrueuse, en même temps que fausse, car elle légitime les plus odieuses tyrannies sociales.
C'est de l'application de cette doctrine, inconsciemment formulée par la Révolution française, que sont nées les conditions d'existence si nuisibles à la classe des travailleurs que nous venons d'étudier.
Ainsi que je l'ai rappelé dans une autre partie de ce livre, les lois sociales de la Constituante sont essentiellement individualistes. Tout citoyen est proclamé libre de s'adonner au genre de travail qui lui convient le mieux, de pratiquer l'industrie, le commerce, la profession pour lesquels il a le plus de goût et de dispositions, mais chacun est livré à ses propres forces. La loi
n'intervient, ni pour régler les rapports des travailleurs avec ceux qui les emploient, ni pour déterminer les conditions ou la durée du travail, ni même pour prescrire aux employeurs les mesures les plus essentielles à l'hygiène de ceux qu'ils font travailler. Les ateliers seront insalubres et dangereux s'il plaît au patron qu'il en soit ainsi ; il pourra, s'il lui convient, employer indifféremment, pour toutes les sortes de travaux, aussi bien les enfants que les adultes, et les femmes que les hommes ; il fixera, selon ses convenances ou ses intérêts, la durée de la journée de travail, et le salaire dont il la rétribuera ; il sera le maître, en un mot, de diriger à sa guise, et sans tenir compte d'autre chose que de ses intérêts ou même, s'il a le cœur mauvais, sans se laisser guider par aucun autre sentiment que sa cupidité, toutes les conditions auxquelles seront soumis ses salariés. Ceux-ci, de par la législation de la Constituante et des autres assemblées révolutionnaires, n'auront même pas le droit de se réunir, de s'associer, de se concerter, de cesser le travail, pour faire valoir leurs revendications.
Yoilà, en somme, ce qu'est la législation révolutionnaire pour toutes les questions relatives au travail. C'est une législation de liberté, ce n'est pas une législation humanitaire. Elle consacre les droits individuels des hommes, elle ne se préoccupe pas de ce que deviendront les hommes eux-mêmes dans la société qui appliquera ses principes.
La révolution semblait croire, trois quarts de siècle avant Darwin, que la lutte pour l'existence est toujours avantageuse au progrès de la race, et elle livrait tous les citoyens à cette lutte, sans paraître se soucier de ceux qui y seraient écrasés. Faut-il s'étonner que beaucoup y succombent encore chaque jour? Faut-il s'étonner davan-