L'AVENIR DES SYNDICATS OUVRIERS
Les syndicats doivent-ils être des instruments de conservation ou bien de transformation sociale?
Telle est la question qui se pose. Il importe de l'examiner avec loyauté et courage.
Certains disent : « Le syndicat ne doit s'occuper que des intérêts matériels et immédiats de la profession. Il ne doit avoir aucune tendance philosophique, morale ou sociale. Il doit être absolument neutre. »
Cette conception est tout particulièrement chère aux économistes en chambre. Ces théoriciens qui travaillent de tête, loin de la brû-
lante complexité de ce qui est vivant, ne veulent voir dans le syndicat ouvrier qu'une simple représentation du travail dans ce qu'il a de plus matériel, de plus dépouillé de toute aspiration, de tout sentiment, et ils se plaisent à l'organiser en face du capital : pour eux, le syndicat est simplement une personnalité collective qui traite avec le patron, mais qui n'a d'autre rôle que de collaborer à la fixation du salaire et que de tendre sans cesse à obtenir pour les ouvriers de meilleures conditions de travail.
Il nous paraît cependant impossible que le syndicat se limite à ce rôle. Une association de propriétaires peut être neutre parce que ce sont simplement des capitaux qui sont ainsi mis en commun. Mais ce que les ouvriers unissent dans leurs syndicats, c'est une force plus personnelle, plus humaine, leur énergie même et leur puissance de travail. Dès lors, le groupement auquel ils donneront naissance sera comme nécessairement marqué du caractère propre de leur tempérament. Ils ne pourront pas ne pas y laisser passer leurs aspirations, leurs révoltes, leurs désirs et leurs rêves, et
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voilà comment le syndicat ouvrier ne saura jamais conserver cette neutralité toute théorique qu'on essayerait en vain de lui imposer.
D'ailleurs, Texpérience confirme avec éclat cette prévision. Rouges ou Jaunes^ soutenus par les patrons ou à la remorque des politiciens, la plupart des syndicats ne sont nullement indépendants, en ce sens que ceux qui les dirigent ou les dominent entendent bien s'en servir en vue de desseins plus larges que les avantages particuliers d'une profession déterminée.
Nous n'avons, en vérité, le droit ni de nous en indigner, ni même de nous en étonner.
JLes révolutionnaires affirment que le prolétariat sera toujours opprimé tant que Tordre social actuel n'aura pas été détruit de fond en comble. Ils considèrent non seulement le capitalisme, mais le militarisme, la propriété, le patriotisme, comme des forces hostiles à l'émancipation du prolétariat. Ne doivent-ils pas, en bonne logique et au nom même des intérêts de la classe ouvrière, mettre la puissance des syndicats au service de toute campagne engagée contre ce qu'ils considèrent
comme'des obstacles au développement du prolétariat conscient?
De même, comment refuseriez-vous aux hommes d'ordre le droit d'avoir leurs syndicats, de mener en faveur de ceux-ci une très active propagande et d'en faire des centres de résistance aux idées politiques et sociales qu'ils jugent subversives? Pourquoi même défendriez-vous aux patrons, à condition, bien entendu, que ce soit loyalement et sans hypocrisie, de subventionner de tels syndicats? L'État ou les municipalités ne se servent-ils pas des deniers publics pour soutenir les Bourses du travail socialistes : combien, à plus forte raison, ne doit-il pas sembler légitime à des particuliers d'encourager de leur argent telles initiatives qui leur semblent utiles et profitables !
Mais ce qui nous paraît déplorable et vraiment scandaleux, c'est que les ouvriers ne trouvent à peu près jamais, à l'heure actuelle, de syndicats correspondant à leurs aspirations et à leurs besoins les plus évidents.
Que veulent-ils, en eflfet, généralement?
Améliorer immédiatement leur situation et travailler, en même temps, à préparer une
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organisation sociale qui les afifranchirait de la tutelle du patron et les élèverait eux-mêmes, dans la mesure bien entendu de leurs capacités, à la dignité de dirigeants.
Sans doute, les prolétaires français souffrent pour la plupart, de cet « état de misère imméritée » dont parlait le grand pape Léon XIII et ils ne sauraient se contenter de mots retentissants, de mirages enchanteurs. Mais ils sont aussi étrangement idéalistes, — la fortune du socialisme révolutionnaire suffirait à le prouver; jamais ils ne se contenteront d'un étroit programme de réformes pratiques sans fenêtres largement ouvertes sur un avenir illimité, sans horizons infinis.
Or, où trouver, en France, ces syndicats à la fois consciencieusement professionnels et généreusement démocratiques?
Un effort a été fait par la Confédération générale du travail pour arracher les syndicats rouges à la tutelle des politiciens; mais il n'a abouti qu'à faire peser sur eux le joug, plus lourd encore et peut-être moins intelligent, de théories violentes qui font un dogme de Y action directe et que la plus grande partie
des syndiqués rouges se refusent à admettre.
Quant aux syndicats jaunes, — nous les croyons du reste très pep nombreux et très faibles, condamnés à une existence très éphémère, — ils ont, eux aussi, essayé de briser des chaînes. Ils ne veulent ni du concours des socialistes parlementaires, ni des excitations révolutionnaires. Il en est plusieurs parmi eux qui se composent d'ouvriers honnêtes, pacifiques, un peu timides et inexpérimentés, mais vraiment animés d'intentions droites. Le malheur est qu'ils- aient eu la naïveté ou la faiblesse de se laisser entraîner dans une étrange aventure sociale et de perdre leur indépendance^ fournissant inconsciemment des troupes aux vieux partis de réaction désireux de rajeunir leur drapeau et marchant, sans autre profit que de soutenir un instant Une vaine et éphémère célébrité, vers d'inévitables désastres.
Dès lors, il n'est pas étonnant que la grande masse des ouvriers de France, soit par dégoût dô ce qui existe, soit aussi, il faut bien le reconnaître, par apathie et par négligence de ses véritables intérêts^ se soit encore^ jusqu^à
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présent, montrée rebelle au mouvement syndical. Il n'y a encore à Theure actuelle que 15 pour 100 environ des ouvriers qui soient syndiqués, et combien, parmi ceux-ci, n'acceptent qu*à contre-cœur ou même en aucune façon, les doctrines des meneurs rouges ou les opinions des recruteurs jaunes !
Autant dire que tout est encore à faire ou, tout au moins, pour être plus équitable, que, sauf de très rares exceptions, nous ne sommes guère en présence que d'expériences assez malheureuses et utiles surtout parce qu'elles font éclater les défauts à éviter. Et cependant, si, tels quels, les syndicats rouges ont pu apparaître comme une force si redoutable que le patronat a presque toujours fini par céder, se laissant arracher certaines réformes utiles au prolétariat et sentant si bien son impuissance à résister directement qu'il s'est décidé, après quelques hésitations, à célébrer avec éclat le mouvement des Jaunes comme le salut de la société présente, quels merveilleux effets ne serait-on donc pas en droit d'attendre d'un mouvement syndical plus conscient, mieux éclairé, plus généreusement inspiré, plus sûrement dirigé?
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Nous avons donc le droit d'espérer. Mais, qu'on ne l'oublie pas, le mouvement syndical ne peut être créé et imposé au prolétariat ni par des politiciens ni par des patrons : il doit sortir spontanément du prolétariat lui-même.
Non que celui-ci ait le droit de poursuivre un mesquin et égoïste triomphe de classe ! Mais c'est son devoir de travailler à l'avènement de la Démocratie en prenant conscience de lui et en apportant son effort à l'œuvre commune.
Sans doute, la Démocratie ne peut s'élaborer que lentement et parmi bien des crises douloureuses. Rien de grand n'est jamais né qu'avec de la souffrance. Ce n'est pas une raison pour désespérer de la Démocratie.
C'en est une, au contraire, pour travailler avec plus de constance et de fidélité.
Nous croyons donc, quanta nous, que le prolétariat français ne peut trouver ni chez les Rouges ni chez les Jaunes la satisfaction de ses légitimes aspirations.
Il y a évidemment place pour autre chose.
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Certains disent : il faut faire des syndicats uniquement et rigoureusement profession^ nels.
S'ils veulent dire que le but direct et immédiat d'un syndicat est un but professionnel, c'est-à-dire Famélioration actuelle du sort des travailleurs de la profession dans la société présente, ils ont raison. Mais s'ils entendent par là que le syndicat ne doit avoir ni tendances politiques et sociales, ni sympathies philosophiques, morales et religieuses^ ils ont tort.
Les Français sont trop idéalistes, ils ont trop le goût des idées générales pour qu'ils puissent jamais se contenter d'une action syndicale étriquée et sans aucune communication avec les grands mouvements d'opinion qui entraînent le pays.
Il nous apparaît donc qu'aujourd'hui, en France, les syndicats devraient être :
1** Vraiment professionnels; s'ils ne sont que des comités électoraux, des centres d'anarchie, des foyers de libre-pensée, des institutions patronales, des confréries pieuses, ils manquent leur but et risquent de n'être qu'un décor hypocrite.
20 Profondément imbus de l'esprit démocratique; le syndical, en effet, ne remédie pas seulement aux maux de la société présente, il prépare la société future : il ne s'agit pas seulement d'obtenir du patron des avantages, il faut aussi préparer cette transformation économique et sociale qui fera passer du patron aux ouvriers la conscience et la responsabilité professionnelles dans l'usine et dans l'atelier.
3^ Sincèrement respectueux des indispensables forces morales dont a besoin le prolétariat pour marcher vers son affranchissement progressif y dès lors, le syndicat, même si beaucoup de ses membres n'ont pas de pratiques religieuses, doit s'abstenir de toute propagande irréligieuse, bien mieux, reconnaître dans le christianisme une merveilleuse force sociale.
Il faudrait enfin qu'ils eussent le courage de ne se mettre à la remorque d'aucun parti politique, parce que, pour le moment, aucun parti ne semble capable de travailler efficacement à l'avènement de la Démocratie et à l'émancipation du prolétariat. Les socialistes ont fait quelque chose, mais ils n'ont pas assez de confiance
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dans le peuple, ils rêvent tous plus ou moins d'un avilissant étatisme. D'ailleurs, leur passion anti-catholique en fait des ennemis de la Démocratie, puisqu'ils étouffent les forces que réclame celle-ci pour se développer. Il n'y a guère à retenir de leur effort qu'une partie de leur œuvre négative de critique contre le capitalisme et que le développement de certaines tendances vers une société plus juste et plus fraternelle qu'ils sont, du reste, impuissants à concevoir et à réaliser. Quant aux partis de droite, et même aux modérés, ils n'ont plus ni programme, ni discipline, ni tactique, ni confiance ; ils gémissent ou menacent de plus en plus en dehors du grand courant de la vie nationale.
Il serait regrettable que les bonnes volontés prolétariennes si nombreuses, si dévouées, d'un si sûr bon sens, s'égarassent plus longtemps avec les Rouges ou avec les Jaunes.
Les ouvriers de France ont mieux à faire, et ils peuvent, sans se mettre à la remorque de personne, trouver en eux assez de forces pour développer un mouvement syndical vraiment utile à la Démocratie,
Ces idées si simples ne peuvent pas laisser de frapper par leur évidence tous ceux qui prendront la peine de réfléchir.
Peut-être même comprendront-ils que cette constatation leur crée un devoir nouveau auquel ils n'ont pas le droit de se dérober.