DEUXIEME PARTIE LA GUERRE RELIGIEUSE
La guerre est déclarée à l'Eglise de France.
Les modérés etleshabiles ont longtemps essayé de s'illusionner. Ils ont feint de croire aux hypocrites ou impuissantes bonnes volontés de quelques ministres éphémères ; ils ont fait prévaloir la conciliation à outrance jusque dans les conseils du grand pape Léon XIII; toujours soucieux de paraître informés et avisés, ils n'ont pas craint d'être dupes.
Tout de même, il a bien fallu se rendre compte à la fin des desseins concertés de l'adversaire, lorsqu'il est apparu à tous qu'ils étaient déjà exécutés. Rome ne pouvait pas indéfiniment se
taire. Elle avait le devoir de parler au nom des éternels principes dont elle a la garde. C'est ce que fît Pie X, avec la calme et majestueuse sécurité qu'il puisait dans la certitude d'accomplir un impérieux devoir de son magistère spirituel.
Dès lors, l'Eglise de France commençait à sentir nettement qu'elle était à la veille d'une de ces grandes luttes dont l'histoire garde, à travers les siècles, le souvenir glorieux ou tragique. Il lui importait de se ramasser pour le combat, de fortifier l'autorité de ses pasteurs, de concentrer toutes ses énergies pour une action unanime et disciplinée. C'est ce que les catholiques de France ont aisément compris.
Mais si l'Eglise a des promesses d'immortalité, sa vie, dans les différents pays où s'exerce sa divine activité sur les âmes, n'est pas, hélas ! à l'abri delà décadence et de la mort. Le catholicisme s'est déjà retiré de provinces qu'il avait autrefois fécondées, comme les fleuves qui ne disparaissent pas de la carte du globe, mais dont le cours vient parfois à changer.
Plus encore peut-être que notre filial attachement à l'EgHse divine, notre patriotisme peut
se sentir troublé d'inquiétudes et d'appréhensions en face de Tavenir nouveau qui semble s'ouvrir brutalement devant nous.
En effet, on parle sans cesse d'union de tous les catholiques sur le terrain de la défense religieuse, et certes on a raison. Mais il s'agit encore de savoir quelles forces on va unir ainsi, quelles puissances de pénétration dans le pays, quelles forces de conquête on va grouper en faisceau. Et, qu'on y prenne bien garde, à supposer même que, par impossible. Ton parvienne à éliminer tout à fait de cette union les groupements politiques étrangers à tout désir sincère de propagande religieuse, les intrigants, les arrivistes, tous ces intrus qui savent toujours se glisser jusqu'au cœur même des oppositions, comme des vers rongeurs dans les fibres les plus profondes du bois des arbres, le problème n'en demeurerait pas cependant plein d'une inquiétude moins angoissante.
Ce catholicisme, qui est la vérité rehgieuse éternelle et absolue. Dieu n'a pas voulu cependant — tant il a tenu à respecter la liberté humaine — qu'il s'imposât à toute intelligence et à toute volonté mécaniquement, comme par
une toute puissante fatalité, sans résistance possible. Il a au contraire tenu à associer des hommes à sa défense et à sa propagation. Ce sont des hommes qui rendent témoignage devant leurs contemporains et leurs compatriotes, non seulement de sa vertu jnoraleet individuelle, mais encore de sa vertu sociale. Dès lors, il y a comme un premier jugement qui est porté non sur la doctrine, mais sur son opportunité, non sur le Christ, mais sur ceux qui se donnent comme ses disciples. Et ce premier jugement a coutume de tenir le second en suspens, si bien qu'il y a en vérité comme une sorte de catholicisme tout extérieur et humain qui retient d'abord les regards et qui, s'il les choque et les repousse, les empêche de pénétrer jusqu'à l'essence divine de TEglise éternelle.
Grouper ensemble tous les catholiques de France ne servirait donc à rien si les catholiques de France ainsi groupés n'étaient plus capables d'action conquérante sur leur temps et sur leur pays, s'ils eil étaient venus à perdre cette indispensable conscience qu'ils correspondent aux besoins de ce temps et de ce pays,
qu'ils sont les seuls à pouvoir vraiment satisfaire leurs légitime^ aspirations.
Dr, ni la discipline, ni Tobéissance, si indispensables sans doute, ne peuvent remplacer ces ressorts intimes d'une énergie qui n'a d'expansion que si elle est spontanée et comme instinctive.
Plusieurs, qui ne savent que crier sur un mode arrogant ou plaintif : « De l'union ! toujours de l'union! », se réjouissent toutes les fois que l'autorité croit devoir arrêter une iaitiative intempestive, signaler les périls d'une hardiesse trop dangereuse. Ils se figurent que oette œuvre toute négative va suffire à donner aux milieux catholiques une sève féconde. Ils ne se soucient que de dénoncer les erreurs et n'ont guère à cœur de répandre la vérité. Ils ne pardonneront pas une intempérance de langage, mais ils excuseront volontiers ceux sur la conscience de qui le silence pèse comme une lourde faute. Ils considèrent comme haïssable celui qui fait un faux pas, et gardent toute leur indulgence pour celui qui demeure immobile et refuse d'avancer.
Sans doute, nous prisons à sa juste valeur la
discipline religieuse qui doit réunir tous les catholiques autour de Tautorité des pasteurs légitimes, et, en de récentes circonstances où il y avait quelque courage à le faire, nous n'avons pas craint de proclamer bien haut notre docilité, consciente et libre, àla voix du curé, de Tévêque ou du Pape, seuls chefs autorisés qui puissent s'imposer indistinctement à l'obéissance de tous les fidèles delà paroisse, du diocèse, du monde entier. Mais, encore une fois, l'Eghse ne vivra dans notre pays que si, séparée de l'Etat français, elle demeure chaque jour plus indissolublement unie au peuple de France. Or, cette union, aucun commandement, même venu de Rome, ne peut l'imposer au pays^, puisque Dieu même, qui est plus grand que le Pape, n'a pas voulu attacher à sa Vérité et à son Amour divin les hommes malgré eux. Dès lors, il faut que la foi catholique la plus intégrale se rencontre dans les mêmes consciences avec le sens le plus exact des nécessités contemporaines et la sympathie la plus sincère et spontanée pour le temps présent et ce qu'il y a de légitime et de généreux dans ses désirs.
Quelle figure vont faire les catholiques de
France dans la lutte qui commence ? Comment seront-ils jugés par Topinion publique, qui pardonne sans doute plus volontiers l'intransigeance de doctrines qu'elle ne partage pas encore qu'une. allure hostile et hargneuse? Quelle tendance va dominer, la bonne humeur conquérante qui essaie de tirer le bien du mal et qui bénit toute liberté nouvelle de faire le bien, même lorsque celle-ci n'a été concédée que comme incomplète compensation d'une injustice qu'elle réprouve, ou Tamertume qui se répand sans cesse en reproches inutiles, même s'ils sont mérités, et en aigres récriminations qui ne font qu'indisposer ceux qu'on devrait convertir? Où le clergé va-t-il chercher son meilleur point d'appui, dans les vieilles classes impuissantes en qui le pays n'a plus confiance ou dans les éléments les plus jeunes, les plus énergiques, les plu^ confiants en l'avenir^ d'un peuple dont toutes les aspirations les plus profondes, que les socialistes ont en vain viciées et trompées, réclament impérieusement la foi du Christ?
Comment et sur quel terrain se livrera la bataille? Avec quelles armes et quelles formations? Autour des vieilles conceptions sociales,
pour essayer de soutenir encore leurs murailles lézardées, ou bien sur le sol même où doit se bàtir la cité future et où tant de mains, folles ou criminelles, ont commencé déjà à tracer leurs plans utopiquesou coupables ?
Voilà le problème. On aura beau se boucher les yeux pour ne pas le voir, il n'en demeure pas moins posé.
Nous croyons, quant à nous, que ce serait manquer à notre devoir que de ne pas nous essayer à le résoudre en toute prudence et bonne foi. L'Eglise, certes, ne trouvera pas d'enfants plus soumis qne nous à son autorité, qui descend directement de Jésus-Christ lui-même.
Mais celte autorité n'est pas celle d'un tyran : c'est celle d'un père.
L'Evangile nous enseigne qu'un maître avait remis plusieurs talents à ses serviteurs : à l'un cinq, à l'autre deuxetau dernier un seul talent. Le dernier se dit : « Le maître est dur et sévère, enfouissons le talent sous le sol, car nous pourrions le perdre en essayant de le faire fructifier. » Il le cacha donc dans la terre et lorsque le maître revint, il lui rendit ce que celui-ci lui avait confié. Les autres, pourtant, plus confiants
dans la bonté du maître, lui rendirent non seulement les talents prêtés, mais tout le fruit rapporté par cet argent. Or, le maître s'indigna contre celui-là et combla ceux-ci de ses faveurs.
S'il en est ainsi entre le maître et les serviteurs, combien à plus juste titre encore entre nous et ce Maître divin qui, avant de quitter le monde, disait à ses disciples : « Je veux vous donner un nom nouveau et vous appeler mes amis..* »
Ne craignons donc pas de faire fructifier dans notre temps et dans notre pays les semences de vérité et de fraternité divines dont l'Eglise est l'inflexible gardienne, et qu'elle jettera dans les sillons, pourvu que nous ayons le courage de lea creuser nous-mêmes. Ne disons jamais :
a Le Maître est sévère et dur ; contentons-nous de répéter, sans y changer un mot, la lettre des enseignements qu'il nous a donnés; ne nous efforçons pas à les vivre et à transfigurer les aspirations du temps et du pays qui sont les nôtres, rendons au Maître sans rien y ajouter de nous-mêmes le dépôt de vérité qu'il nous a donné. »
Non, Ce n'est pas d'une vérité morte, et que
nous aurons tuée en Tenfouissant dans notre égoïsme, dont nous lui sommes redevables, mais c'est bien d'une vérité vivante, et dont nous aurons sans cesse rendu témoignage devant les hommes par les multiples applications individuelles et sociales que nous en aurons faites.
Ayons donc confiance en la bonté du Père de famille. Nous sommes des fils de la nouvelle alliance, des enfants de liberté, ne laissons surtout jamais accréditer cette injurieuse et funeste idée que TEglise exige de ses fidèles la stupide et morne obéissance de l'esclave, alors que l'Eglise au contraire est la divine société de ceux qui librement communient dans Tamour du même Christ, unis non par les chaînes honteuses, mais par le don conscient qu'ils font d'eux-mêmes à un Dieu qui ne s'est penché jusqu'à eux que pour les élever jusqu'à lui.
Plus que jamais, parmi les heures troubles du temps présent, nous devons faire dans la paix et la joie tout notre devoir, sachant bien qu'il y a un devoir de liberté comme il y a un devoir d'obéissance, et que ceux-là seuls qui pratiquent le premier sont à même d'accomplir le second.
La diplomatie française est très prudente.
Elle respecte scrupuleusement les traités, se garde bien de créer des embarras aux puissances. Sa correction et Thumilité même de ses prétentions finissent par désarmer jusqu'à l'arrogant Kaiser. La question du Maroc, cette pomme de discorde, malgré les pressentiments de beaucoup, n'est pas encore parvenue à armer les unes contre les autres les grandes nations de l'Europe.
Il y a pourtant une puissance que le gouvernement français traite très cavalièrement. Il est
vrai que ce n'est pas une puissance militaire : ce n'est qu'une puissance morale.
Le traité qui unissait à l'Église catholique la nation française a été déchiré par celle-ci. On n'a même pas consulté l'autre partie contractante. On a agi avec hardiesse, hauteur et violence. Cela n'était pas dangereux. Le Pape n'a ni canons, ni soldats ; on peut, vis-à-vis de lui, se payer le luxe de l'insolence, et se dédommager ainsi à bon compte d'attitudes trop serviles que la crainte des autres souverains impose et qui risquent de finir par humilier le pays.
Le Concordat est donc dénoncé. Ce n'est pas à dire pour cela que l'État entend ignorer l'Église. Bien au contraire. L'Église sera plus étroitement surveillée que jamais. Toute une série de règlements, une constante menace d'amende et de prison empêcheront les prêtres d'user, au sein des associations cultuelles, du droit de parler et d'agir communément reconnu aux autres citoyens dans les groupements où s'exerce leur activité.
Tout de même on pourra crier devant la foule naïve : « L'Église libre dans TÉtat libre ».
On dira aussi queTopinion publique française n'étant plus catholique, la logique exige que TÉtat n'entretienne plus le culte catholique. Et Ton oubliera d'ajouter qu'il y a cent ans l'État, s'emparant des biens de l'Église, avait assumé la charge de dédommager celle-ci en servant à ses ministres une rente, très inférieure d'ailleurs aux revenus des biens nationalisés.
Certains répliqueront sans doute que FÉglise assurait autrefois des services publics — ceux de l'assistance et de l'instruction, — que l'État, laïc aujourd'hui, entend prendre à sa charge. Mais les biens d'églises ne servaient-ils pas avant tout à assurer le culte catholique, et ce culte catholique, l'État n'a-t-il pas justement décidé de cesser d'en garder l'entretien à sa charge? Or, il y a encore, en France, beaucoup de citoyens qui réclament ce culte : donc, vis-à-vis de ceux-ci, c'est une véritable spoliation.
Au reste, il faut constater que la séparation de l'Église et de l'État^ cette aventure que tous les ministères, même les plus avancés, avaient, jusqu'alors, redoutée comme périlleuse et grosse de conséquences inattendues, semble, jusqu'à présent, s'être effectuée sans de trop graves
difficultés. Les ministériels eux-mêmes peuvent en être étonnés et se reprocher presque comme une faiblesse leurs terreurs d'antan.
Ils ont bien pris leurs petites précautions pour ne pas trop froisser Topinion. Ils ont habilement ménagé les transitions, se sont donné certaine allure de libéralisme et ont décidé de conserver les églises aux catholiques, si bien que, dans le public^ il est fort à supposer que Ton ne verra pas grand'chose de changé.
Quant aux catholiques, ils sont depuis longtemps si accoutumés à être molestés, et leurs journaux ont tellement pris l'habitude de prophétiser les pires malheurs, qu'ils ne sont pas bien surpris de ce qui leur arrive, et que certains pensent, sans oser bien entendu le crier trop fort, qu'on s'en tire en somme à assez bon compte.
D'ailleurs, on s'indigne, on proteste, pour n'en pas perdre l'habitude. On donne au Pape le conseil de prêcher la résistance à la loi. On ose espérer qu'il sera plus énergique que son prédécesseur. On se déclare tout prêt à renouveler les petites manifestations de Bretagne lors de la fermeture des écoles. On attaque plus
violemment que jamais la République sectaire et jacobine. On affirme que c'est tout à fait le moment de faire \e parti catholique. On compte sur un réveil de ces 36 millions de baptisés qui subissent le joug honteux de quelques milliers de francs-maçons. . .
On parle ainsi par acquit de conscience, et Ton croit que c'est pour sauver l'honneur du drapeau. En réalité, on n'a pas confiance, on se sent épuisé, désemparé, vaincu.
Et pendant ce temps, quatre vieillards, les cardinaux de France, dont la pourpre auguste recouvre beaucoup de douceur, de piété, d'indulgence, de bonté, mais combien aussi de tristesse, de désillusions, de dégoût et de découragement, s'entretiennent ensemble et se demandent ce que va devenir ce grand pays chrétien dans lequel il y a si peu de croyants, cet immense troupeau dont ils ont la garde mais dont si peu de brebis entendent encore leur voix.
... Et pour se donner du cœur, pasteurs et fidèles répètent que ce silence de l'Église de France est imposant, qu'il intimide les sectaires eux-mêmes, que le Pape va bientôt parler, et
que, comme autrefois Jésus sortant de son sommeil calma les flots impétueux du lac, le successeur de Pierre apaisera les tempêtes de sa voix souveraine.
Oui, Jésus put commander aux choses inanimées, et leur imposer les desseins divins de sa volonté rédemptrice, mais Dieu lui-même, le Tout-puissant, puisqu'il a créé Thomme libre, n'a pas voulu sauver les hommes malgré eux ou sans eux.
Peuples ou individus, nous sommes les collaborateurs du Maître, les coopérateurs nécessaires de son œuvre auguste. N'attendons ni du Pape, ni même de Dieu, un lâche salut qui nous dispenserait d'efforts, d'initiative, de travail viril et libre!
Ni les larmes des saints, ni le sang des martyrs, ni les miracles du Très-Haut ne serviront de rien si nous avons des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne point entendre, si notre cœur est scellé comme le tombeau d'un mort.
Il faut reconquérir au Christ l'opinion publique française. Il faut gagner la France âme par âme. Il faut refaire partout des centres de
vie chrétienne intense, conquérante. Partout il faut prendre l'offensive, non la stérile et impuissante offensive de la politique aux abois, mais la sainte offensive de TAmour divin, qui pénètre les profondes aspirations du peuple, et, au delà des fausses convoitises du siècle corrupteur, entraîne la pensée contemporaine jusqu'à une réalisation meilleure et plus sûre de ses désirs les plus nobles, et de ses ambitions les plus hautes.
Non, nous ne sommes pas des désespérés.
L'Église a traversé d'autres crises. Elle est sortie triomphante d'autres épreuves. Mais ne l'oublions pas, notre devoir n'est pas seulement de nous endormir dans la sécurité d'une paresseuse soumission. L'obéissance n'est une vertu que lorsqu'elle est acceptée par des cœurs vivants et actifs, par des énergies toutes tendues vers la bataille, capables de s'y élancer spontanément lorsqu'on leur en laisse la liberté sainte. L'obéissance ne doit jamais être la lâche excuse des hésitants, des timides et des courages aveulis.
Plus que jamais, nous redoublerons d'ardeur.
Plus que jamais, nous mettrons notre con-
fiance dans Tœuvre d'éducation populaire que nous avons entreprise et qui consolera un jour TÉglise de tous ses deuils en ramenant au Christ la Démocratie française.
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