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LE PAPE

Il n'est pas jusqu'aux laïcs qui ne se soient, eux aussi, servis providentiellement dans TEglise de cette étonnante liberté des enfants de Dieu. Quoi de plus symbolique que Thistoire de cette petite (iUe^ sans culture et sans lettres, qui s'en allait faire des remontrances au Pape et que TEglise, cependant, n'a pas craint d'élever sur ses autels et dont elle a fait sainte Catherine de Sienne?

N'est-il pas désolant et pitoyable de voir tant de catholiques, alors que leur Eglise est si belle et si forte, si merveilleusement disciplinée de cette souple, conquérante et invincible discipline de l'Amour, rabaisser sans cesse un idéal qu'ils ne semblent plus capables de porter, et déformer, comme pour les mieux ramener à leur mesure, l'esprit et la constitution du catholicisme ?

Alors surtout que l'Église, dégagée des derniers liens officiels, va pouvoir s'élancer librement vers l'avenir et voguer hardiment sur l'océan populaire, il importe que les rameurs n'aient pas la figure de captifs ou de forçats, et qu'ils fassent éclater, au contraire, devant le siècle étonné, cette admirable vérité que la dis-

cipline la plus forte est celle qui est la plus consciente et la plus librement consentie.

L'Ë^lise est venue apporter aux hommes un enseignement de liberté et d'amour. Les hommes ont peur de la liberté et blasphèment l'Amour. Il n'est donc pas étonnant que, sans cesse, une force mauvaise alourdisse l'esprit spirituel de FÉvangile.

Nous, cependant, qui sommes catholiques, nous ne craignons rien, car nous savons que le Christ n'abandonnera pas son Eglise et qu'il lui a donné la promesse de la vie éternelle.

Les catholiques de France courent un terrible danger que la plupart méconnaissent encore, que certains acceptent déjà avec joie. Il est grand temps de le signaler avec franchise.

Nous ne faisons pas allusion ici aux attaques violentes ou hypocrites des sectaires : même les plus aveugles connaissent leur haine et sentent leur rage. Nous voulons parler d'un danger plus caché, plus séduisant, qui s'insinue partout sans qu'on y prenne garde, qui, tour à tour, flatte la générosité des âmes héroïques ou s'accommode à la paresse des cœurs indolents. Ce péril s'aggrave à la faveur même des persécu-

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tiens : chaque tyrannie nouvelle le rend plus imminent; les clairvoyants eux-mêmes ne se sentent plus toujours le courage de parler le langage de la raison et encore une fois les catholiques français, perdant tout le prix des efforts qu'ils ont faits, des larmes qu'ils ont versées, des sacrifices qu'ils se sont courageusement imposés, risquent de courir à Fabîme.

Ce danger, le voici :

La France a la haine du cléricalisme. Pour elle, le cléricalisme, c'est la confusion des deux pouvoirs, les intérêts matériels asservis à la domination apparente ou occulte des ministres d'une religion dont le Fondateur a dit : « Mon Royaume n'est pas de ce monde », l'ingérence, cachée partout et se manifestant partout, du clergé plus soucieux de régir le temporel que le spirituel, le gouvernement des curés enfin. Je le sais, beaucoup de nos prétendus anticléricaux sont tout simplement des jacobins fanatiques : ils ont déjà jeté le masque et ils ne craignent plus d'affirmer qu'ils en veulent au Christ, à Dieu, à tout ce qu'il y a dans le monde d'honnête et de sacré. Mais ne l'oublions pas, de tels sectaires ne peuvent se faire

écouter et suivre que parce que leurs diatribes, même les plus violentes, même les plus injurieuses, réveillent ce vieux fond d'anticléricalisme dont, hélas ! Thistoire de notre pays pourrait bien fournir quelques trop naturelles excuses. Et cela est si vrai que l'opposition elle-même a cru devoir essayer de reprendre à son profit le terme même dans Tespoir de correspondre, elle aussi, au sentiment populaire. La Patrie française et V Action libérale ne parlent-elles pas du (( cléricalisme maçonnique», de la « congrégation des mouchards », des « jésuites rouges, » etc., etc.? Et d'ailleurs, tout serait-il donc mauvais dans ce sentiment des foules qui entendent maintenir distinct ce que le Christ, a distingué lui-^même tout le premier au grand scandale des Juifs et des Gentils? Ne sommesnous pas en droit de découvrir là, malgré tout ce qui a faussé et vicié ce tempérament, je ne sais quel instinct profond et d'origine chrétienne? Avant le Christ, la confusion la plus absolue des pouvoirs, le cléricalisme le plus farouche tyrannisait les peuples, et les souverains entendaient imposer leur domination aux esprits comme aux corps. Et après que la

Bonne Nouvelle libératrice eut été annoncée au monde, ne voyons-nous pas toujours le cléricalisme en hausse partout où le christianisme est en baisse! L'Angleterre, la Russie viennentelles à rejeter l'autorité de Rome, ce lien divin de la véritable unité chrétienne, aussitôt le poids lourd des deux pouvoirs confondus sous le même sceptre écrase à nouveau pesamment ces peuples qui avaient cru s'afiranchir et qui retombent dans les fers du vieil esclavage.

Les anticléricaux victorieux et repus continuent bien à accuser de cléricalisme les catholiques français. De moins en moins, il sera possible de faire croire qu'un tel reproche soit mérité. De plus en plus facilement, le clergé dépouillé, persécuté, pourra gagner des adeptes dans les masses prolétariennes que uniront par dégoûter les promesses des socialistes toujours renouvelées, jamais tenues. Le peuple de France finira bien par ouvrir les yeux. De quel côté sont donc les professionnels de la délation, les délégués officiels y les honteuses pressions sur les consciences, tous les scandales cléricaux enfin ? De quel côté les intrigues, les menaces, les odieuses violences, les basses hypo-

crisies? Donc un champ merveilleux s'ouvre à l'apostolat catholique. Que ces persécutés, que ces parias montrent que ce sont bien eux les citoyens vraiment libres qui préparent laborieusement l'avenir meilleur qu'attend le pays; qu'ils ne se laissent jamais réduire à l'œuvre de défense à laquelle on entendrait restreindre leur activité de vaincus; qu'ils soient, au contraire, comme le grand Apôtre des Gentils, d'autant plus conquérants qu'ils sont plus comprimés, d'autant plus riches qu'ils sont plus dépouillés, se glorifiant d'abord de leur faiblesse ; qu'ils fassent éclater partout la force sociale du catholicisme : et ils soulèveront bien vile la masse ténébreuse des partis-pris et des haines et le monde sera vaincu par eux !

Si, au contraire, soucieux seulement de leurs propres intérêts confessionnels, ils en viennent à oublier que le pays a besoin d'eux, qu'ils doivent travailler pour ceux-là mêmes qui les persécutent en s' efforçant de faire régner partout plus de justice sociale; si, dans une inintelligente conception de la lutte, ils s'essayent non à convertir des adversaires mais à les détruire, aussitôt les divines chances de succès que sem-

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blait se plaire à leur fournir la Providence, cèdent la place aux plus douloureuses certitudes de défaite. Faire le bloc catholique contre le bloc ministériel j c est d'abord évidemment une tactique déplorable, car c'est accepter le combat sur le terrain même que depuis longtemps nos pires adversaires ont préparé tout exprès pour nous y battre plus aisément, c'est surtout méconnaître la sublime grandeur de notre religion qui domine tous les partis et que Ton ne saurait jamais, sans injure, songer à limiter à aucun d'eux.

Le parti catholique ! On ne prononce pas encore ce nom, mais on se charme, sans se l'avouer ^ de cette espérance. Comme on prépare avec amour le berceau d'un enfant qui va naître j on se console des angoisses présentes en travaillant à le rendre inévitable et en ramassant partout ce dont il aura besoin un jour pour protéger sa vie.

On parle sans cesse de Tindispensable union.

On vante le désintéressement de ces hommes si dévoués qui veulent être catholiques tout court. On célèbre Tindifférentisme politique comme une héroïque vertu chrétienne. On accuse d'or-

gueil et d'indiscipline tous ceux qui proposent et développent des méthodes qui leur sont propres. On multiplie les appels au renoncement^ aux concessions mutuelles, au respect de l'autorité. On affirme qu'il faut marcher tous ensemble. On célèbre le Centre allemand, sans le connaître d'ailleurs, le plus souvent. On refuse à quiconque le droit de se faire du travail social une conception personnelle, d'ajouter un mot aux encycliques des Papes, fût-ce pour indi*quer les applications pratiques qu41 convient de donner à l'enseignement éternel de TÉglise. On ne se soucie pas d'ailleurs d'avancer^ de conquérir^ On veille à l'alignement : voilà touti

Or, nous ne voyons rien de plus dangereux^ de plus funeste qu'une telle attitude.

C'est d'abord l'équivoque, une curieuse et séduisante équivoque que certains se plaisent à maintenir avec dilection^ équivoque qui pourrait devenit*, après la dénonciation du Concordat j Cruellement funeste» Qu'est-ce que le catholicisme ? une religion. L'unité catholique, c'est donc l'unité religieuse. Ceux qui la maintiennent ont été, à cet effet, institués par Jésus- Christ lui-môme : ce sont le Pape et lés

évêques. Ce n'est pas, ce ne saurait être — Jésus-Christ le défend — une unité politique. Il n'y a pas de parti catholique ; il y a une religion catholique. L'Église n'a pas à décider de la forme politique des États, pas plus que de leur organisation sociale, pourvu que celles-ci ne soient pas contraires à la morale universelle dont elle a la garde. La société civile comme la société religieuse sont, au sens théologique du mot, des sociétés parfaites, Boniface VIII luimême, Tun des Papes qui fut le plus accusé d'ambitions théocratiques et à une époque où une sorte d'assentiment tacite des peuples faisait du Pape comme un arbitre international, ne craignait pas de l'affirmer : In nullo volu^ mus usurpare jurisdictionem régis.

L'évêque dans son diocèse, le curé dans sa paroisse, qui sont évidemment, pour tout catholique, des chefs spirituels, ne sont pas de droit chargés de diriger tous les efforts que font les catholiques sur le terrain social ou sur le terrain politique. Ils ne peuvent exiger que tous les groupements d'études, les syndicats, les coopératives — ces noyaux de la société future •^^ soient dirigés par eux, soumis à leur magis-

tère, car ils n'ont pas de magistère temporel.

Les anticléricaux voudraient bien nous disqualifier en nous représentant comme des « sujets d'un prince étranger » frappés d'une véritable déchéance, d'une sorte de mort civique. Ils ont tort, cent fois tort. Mais, pour Tamour de Dieu, que les catholiques ne s'ingénient donc pas, par de touchantes et inintelligentes naïvetés, à paraître leur donner raison.

Que les uns comme les autres relisent donc les quelques lignes de la vigoureuse lettre que Mgr Delamaire, alors évêque de Périgueux, adressait à ses diocésains :

« Le Pape parle quelquefois de politique, il est vrai, mais c'est toujours en se renfermant dans les limites des principes et des doctrines indiscutables. Si l'on m'objecte que, de temps à autre, il descend de ces régions élevées vers des applications pratiques, je l'avouerai sans difficulté, mais je ferai remarquer que luimême alors, quand la logique n'impose pas des conclusions certaines, nous prévient qu'il cesse de commander pour n'être plus qu'un très paternel et très sage conseiller.

« La liberté du citoyen catholique, en ma-

iSO LA LUTTE PODR LA DÉMOCRATIE

tière politique, n'est-elle pas d'ailleurs de notoriété publique pour tous les esprits impartiaux et un peu documentés en histoire, soit ancienne, soit récente ? Qui ne se souvient, à ce sujet, de la réponse topique qu'adressait récemmient à Af . Clemenceau le distingué sénateur du Morbihan, M. de Lamarzelle ? Ne faisait-il pas remarquer à son interlocuteur que, sans être du tout traité d'hérétique, il avait pu refuser de se rallier à la République, malgré les avis réitérés de Léon XIII ? Qui donc, encore, a oublié la lutte tragique du Centre allematid confre le chancelier de fer et son refus persistant, encouragé par les évêques, de lui aplanir le chemin de Canossa par les concessions que réclamât le même Léon XIII? Ils résistèrent au Pape sur ce terrain de politique pratique, très respectueusement, il est vrai, mais très fermement et sans^ sortir de Forthodoxie. Même attitude ne futelle pas gardée par les catholiques belges, il y a quelques années ? * »

Le parti catholique en France, ce n'est pas seulement Téquivoque, c'est aussi Timpuissance.

1. Mgr Delamaire, Les catholiques et les élections de 1906, pp. 16 et 17.

Comment faire croire, en vérité, à notre peuple, que le parti catholique ne sera pas le parti clérical? Et même, en fait, qui oserait affirmer que le bon sens populaire aurait tout à fait tort de le prétendre ? On sait les difficiles efforts de Léon XIII pour aflfranchir TÉglise de France de la tutelle des réactionnaires et que son admirable génie politique sembla se briser à cette tâche presque impossible. Pourtant le Ralliement a fait son œuvre : non certes, qu'il attacha FÉglise à la République, mais seulement parce qu'il la détacha du vieux parti monarchique. Veut-on donc détruire l'œuvre de Léon XIII que Pie X entend continuer tout en la dégageant des interprétations exagérées qu'en avaient données certains admirateurs inconsidérés ? Ou bien reviendra-t-on aux vieilles formations que la défaite a cent fois brisées?

Essaiera-t-on d'y abriter encore des espoirs toujours déçus ?

Dans leur liberté civique, les jeunes catholiques de France peuvent sauver le pays. Sans doute, profondément unis pour la défense religieuse, absolument respectueux de la hiérarchie Catholique, ils sont divisés dans leurs espé-

rances sociales et politiques, dans leurs méthodes d'action, dans leurs tempéraments mêmes :

c'est une preuve de la richesse et de la fécondité de la sève catholique. L'avenir dira quel mouvement était capable, en absorbant tous les autres, de conquérir et de faire l'unité, si celleci doit se réaliser un jour.

Ayons donc le courage d'être libres et ne réclamons pas de l'Église une servitude qu'il est du devoir et de l'honneur de celle-ci de nous refuser toujours. Ne nous laissons pas tellement amollir par les luttes présentes que nous n'ayons plus la force ni de concevoir un dessein, ni de tendre toutes nos énergies vers un but entrevu. N'usons pas nos meilleures forces à critiquer et à combattre ceux qui travaillent à côté de nous avec d'autres méthodes que nous.

N'essayons pas d'imposer méchamment l'unité

du dehors et par voie de contrainte ; faisons-la

\j^ d'abord dans les cœurs par la charité du Christ

qui est douce, bienfaisante, ne s'aigrit pas, ne

suppose point le mal.

Ce n'est pas, répétons-le sans jamais nous lasser, par une concentration à l' arrière-garde

et par une impuissante équivoque que Ton arrivera jamais à rechristianiser la France ; ce n'est que par un vigoureux effort de conquête passionnément orienté vers Tavenir. Telle est d'ailleurs la séculaire tradition de TÉglise. Quitter ce courant traditionnel que TEsprit guide à travers les siècles, ce serait nous excommunier nous-mêmes et nous condamner à la mort.

Donc, comme une jeune sentinelle qui, devinant rapproche de Fennemi, fait retentir la nuit de son appel, en face du danger que nous sentons chaque jour grandir, nous crierons, sans nous soucier des contradictions que nous vaudra Taccomplissement de cet impérieux devoir :

— Au nom des intérêts sacrés de la religion catholique en France, pas de parti catholique !

Le catholicisme n'est pas une religion individualiste, se proposant seulement d'assurer le salut personnel de ses fidèles. C'est essentielle-

mont une religion sociale, capable d'unir les hommes entre eux, source d'énergie féconde pour les peuples comme pour les individus.

Ceux donc qui s'imaginent que le eatholi* cisme ne réclame de nous rien autre chose que Facceptation de quelques dogmes, véritables formules tombées du ciel et qu'il faut admettre parce qu'elles sont de foi, ne nous semblent vraiment pas avoir le sens catholique. L'Eglise, en effet, est une société parfaite. Elle a ses traditions, sa hiérarchie, sa discipline ; elle est absolument une et homogène, assez forte pour que la sainte liberté des enfants de Dieu puisse se manifester partout en entreprises généreuses et hardies, sans que risquent jamais de se détendre les liens d'une unité, d'autant plus solide qu'elle est acceptée volontairement etpar amour.

« Ce n'est pas, écrivait le cardinal Merry del Val au cardinal Richard à l'occasion du IV® Congrès national des Cercles d'études, la différence des méthodes suivies par les diverses associations qui peut être un sérieux obstacle, car on le sait, il y a dans l'Eglise multiplicité et variété de grâces et, d'accord avec la doctrine aposto-

Kque, rhistoire nous offre Texômple (te divers types de sainteté, très différents les uns des autres ; ce qui importe, c'est l'unité de resprit> rendue manifeste grâce au lien de la paix. »

Et comment, lorsque l'Eglise est menacée, lorsque sa liberté est violée, tous les catholiques ne se sentiraient-ils pas nécessairement unis sous la direction de l'autorité ecc]ésiasti<}ue, la seule qui, légitimemient, puisse s'imposer à tous? Comment auraient-ils le triste courage de sacrifier des intérêts aussi sacrés à des souvenirs ou à des préférences personnels ?

Quant à nous, nous n'avons même jamais compris que l'on puisse refuser de marcher tous ensemble pour la défense du patrimoine commun. Et d'ailleurs, lorsque les apaches menaçaient nos églises, ne nous rencontrions-^nous pas pour les défendre avec des royalistes, des bonapartistes ou même de simples libéraux, et lorsqu'on chassait indignement nos religieux coupables de s'être dévoués sans l'autorisation du gouvernement, avons-nous craint de parler en Vendée sous la présidence de M. de Baudry d'Asson, trop heureux de faire éclater ainsi les saintes et douces exigences de l'unité catholique?

136 LA LUTTE POUR LA DÉMOCaATIE

Pourquoi faut-il que trop de nos contemporains se fassent de l'unité catholique une idée étroite, malfaisante et hargneuse ? Ils se figurent qu'elle doit ressembler à Tartificielle et arbitraire unité des partis humains qui, bien souvent, ne peut s'établir qu'à coup d'éliminations brutales et de violences autoritaires.

L'unité catholique réside, au contraire, tout d'abord dans l'unité des cœurs, sanctuaires d'un même Dieu, qu'un même Esprit sollicite, qu'un même Amour embrase. Dès lors, il n'est plus besoin de tant de précautions ; c'est peine inutile d'essayer de briser méchamment les initiatives qui s'affirment et de tout ramener à une impossible et médiocre uniformité. Il ne s'agit pas de contraindre son voisin à faire l'union autour de soi et non ailleurs ; il s'agit simplement d'aimer son frère, de n'être ni envieux, ni jaloux, de se réjouir du bien accompli même par d'autres que par soi, de ne pas supposer le mal. « Aimez et faites tout ce que vous voudrez. » Sublime parole que, seul, un chrétien pouvait avoir Faudace de prononcer?

Pénétrons-nous de la grandeur divine de cette

FAUT-IL FAIRE UiN PARTI CATHOLIQUE ? 157

Unité que le Christ est venu apporter au monde : « Je veux, a dit le Maître, que vous soyez un, comme je suis un avec mon Père. » Entrons en nous-mêmes et demandons-nous si les catholiques de France n'ont pas bien souvent péché contre ce grand devoir d'Unité. Sachons ouvrir ^ nos âmes à Tamour du Christ, à Tamour de nos V frères dans le Christ : là, là seulement est le secret de la véritable union.

Tolstoï disait, lors d'une famine en Russie, à ceux qui ne songeaient qu'à donner du pain : « Donnez l'amour, d'abord :... car on peut donner le pain sans l'amour, mais non l'amour sans le pain. »

De même nous répéterons à ceux qui organisent des associations ou des ligues : « Donnez Famour d'abord. »

Et il est souvent plus difficile d'aimer — tant rhumaine nature est personnelle et jalouse — ceux qui nous touchent de très près, que les inconnus, les adversaires mêmes.

•Oh ! hommes de peu de foi que nous sommes, nous avons une Eglise divine, une Union dont Dieu même serre les liens bienfaisants autour de nous et nous rêvons de l'étroite et mesquine

unité d'un parti. Craignons de ressembler à ces Juifs qui, en face du Messie venu pour sauver le monde par son Amour, regrettaient un Sauveur guerrier triomphant pour leur seule nation. Effrayés de la sublimité inattendue de Toeuvre divine^ ils accusaient celle-ci de ne pas se limiter à Tétroitesse égoïste de leur propre attente.

Au nom même de V Unité catholique, pas de parti catholique en France !

Que penserait-on de quelqu'un qui, à la ques-^ tion : « Etes-vous pour le libre-échange ou pour la protection? » répondrait : « Moi, je suis catholique! »

Et pourtant ne voyons-nous pas des hommôâ qui se font un titre de gloire de ne prendre parti sur rien, qui érigent même en principe cet indifférentisme qu'ils qualifient de renoncement intellectuel? Ils affirment que « le Ct^edo catholique est une matière suffisante à convictions profondes » et nous supplient de ne pas défendre d'autres dogmes que les dogmes religieux;

J'avoue ne bien comprendre ni ces craintes, ni ces conseils. Assurément, la religion divine domine de toute sa hauteur les contingences humaines et les efforts de tous les partis politiques, sociaux ou même philosophiques. Sans aucun doute le catholicisme, qui n'est pas une opinioriy exige de nous autre chose qu'une simple adhésion intellectuelle que nous pourrions à chaque instant lui retirer à notre gré. Et in captivitatem redigentes omnem intelleo tiim in obsequium Christi. (II Cor., x, 8.)

Mais c'est justement à cause de ce caractère même de transcendance du catholicisme que nous ne pouvons songer à faire de celui-ci un parti humain et à imposer en son nom des solutions obligatoires aux problèmes qui sont dé-^ battus sur le terrain que Dieu a entendu réserver à la libre initiative humaine.

Il importe enfin que Ton parle clairement; et ce seraitj nous semble-t-il, nous condamner à l'impuissance que de vouloir restreindre les catholiques à répéter les dogmes que tous ad^ mettent, sans oser jamais, de peur de se diviser, affirmer leurs convictions et s'efforcer* de les propager autour d'eux, lorsqu'il s'agit de

matières sur lesquelles peut librement s^exercer <K la sainte liberté des enfants de Dieu. »

— Mais, gémira-t-on, vous allez diviser les forces catholiques, et c'en sera fait de Tunité, plus nécessaire que tout le reste !

— Encore une fois, de quelle unité est-il .

question?

De Funité de la religion catholique? Evidemment non, puisqu'il ne s'agit là ni des dogmes, acceptés par tous, ni de la hiérarchie, reconnue par tous, ni de la discipline à laquelle tous entendent se soumettre.

De Tunité du parti catholique?... alors, je comprends, mais du même coup je me récuse, car je ne veux pas du parti catholique.

Insistera-t-on en disant que les tristes nécessités de l'heure présente exigent une concentration de toutes les forces pour défendre, lambeau par lambeau, la liberté que Ton veut vous arracher et pour opposer au Bloc des sectaires le Bloc des catholiques et des libéraux?

J'y consens. On s'unira donc pour l'œuvre de défense, et telle est, sans doute, la raison d'être d'une ligue comme VActio?i libérale populaire qui manauerait son but si elle devenait étroite

et exclusive, ne s'ouvrant plus qu'à certaines bonnes volontés et affichant quelque intransigeance politique ou sociale.

Donc on saura en France que des hommes très divers quant à leurs opinions, leurs espérances, leurs tempéraments, se rencontrent dans un sentiment de commune révolte contre les jacobins au pouvoir, qui méconnaissent le sens des traditions nationales et risquent d'étouffer la Démocratie dans son berceau. On ajoutera même que si les catholiques s'unissent tous pour la défense des églises, et, sous la direction du Pape et des évêques, travaillent en fils respectueux et dociles à développer les œuvres religieuses et à répandre partout Findispensable doctrine chrétienne, ils sont profondément divisés au point de vue poUtique et social, et proposent des moyens différents, des méthodes inverses lorsqu'il s'agit d'organiser la société française.

— Mais vous voyez bien que c'est alors la désunion la plus funeste, et, qui plus est, un véritable scandale : nos adversaires se feront un malin plaisir de constater que nous n'avons pas assez d'abnégation pour marcher tous ensemble*

— Tout au contraire, ils seront bien forcés de reconnaître que le catholicisme, contrairement aux affirmations de leurs rhéteurs, n'est pas un parti politique, qu'il n'apporte pas une solution imposée d'en haut aux.problèmes économiques, qu'il ne détruit pas la liberté de penser et d'agir, puisqu'ils constateront si apparemment de profondes divergences parmi les catholiques. La religion, ainsi nettement dégagée de ce qui n'est pas elle, ne pourra que plus difficilement être désignée comme le nécessaire point de mire des attaques d'une foule qui au fond n'est pas irréligieuse et que les mots de République et de Démocratie ont surtout séduite. Bien plus, on accusera moins aisément d'hypocrisie des hommes que l'on verra accoutumés à proclamer toujours et très haut leurs in* times convictions et leurs plus lointaines espérances.

Ce sera enfin un spectacle très édifiant que celui de cette indissoluble union sur le terrain religieux i d'autant plus remarquable qu'elle rapprochera pour des batailles communes des hommes si divisés par ailleurs et qui nie laisseront pas sans doute que d'entraîner avec eux.

pour la défense de leurs libertés religieuses, certains de ceux qui, ne professant pas la même foi, se seront pourtant rencontrés avec eux dans les divers partis politiques ou sociaux où les catholiques auront pénétré.

Qu'y a-t-il de plus logique et de plus simple que ces quelques réflexions?

Elles risquent cependant de déplaire à plusieurs.

C'est qu'en effet il y a là autre chose qu'une simple question de logique. L'histoire ne pose jamais les problèmes sur le terrain de la pure logique et de regrettables conditions historiques ont rendu le catholicisme impopulaire et impuissant en France.

Quant à nous, nous nous refusons à voir dans le catholicisme, avec les anticléricaux, contempteurs injustes de notre foi, et avec le trop grand nombre de catholiques qui leur font écho, une force tyrannique de domination intellectuelle, qui nous dispenserait de penser et d'agir par nous-mêmes et qui remplacerait le libre et indispensable effort humain par une féconde passivité intellectuelle et morale. Pour nous au contraire^ la foi enrichit et stimule la

raison, lui ouvrant un champ de conquête plus vaste et mieux assuré; la charité du Christ élargit et affranchit les âmes, brisant les durs liens du méchant égoïsme et ouvrant à l'activité humaine des routes infinies vers Ja justice et vers l'amour.

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