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LA LEÇON D^UNE DÉFAITE

la République plus capable qu'aucune autre forme de gouvernement de satisfaire nos aspirations. Nous avons montré, avec quelque héroïsme môme, que nous savions faire passer les exigences de la défense religieuse avant toute autre préoccupation, et que nos prêtres et nos évêques, fussent-ils royalistes et antidémocrates, n'auraient pas de fidèles plus soumis que nous. Mais jamais nous ne nous croirons contraints d'avoir les mêmes idées politiques que notre curé ou que notre évêque, jamais nous n'admettrons que l'Église soit un parti politique, jamais nous ne tomberons ainsi pitoyablement dans les pièges de nos adversaires anticléricaux, qui, en brandissant l'arme de telles et aussi fausses affirmations, commencent à décatholiciser la France tout entière.

Les journaux bien pensants, ceux qui ont si violemment prôné le ralliement, aussi bien que les autres, ne sont pas tout à fait innocents des lamentables défaites de l'Église en France. On n'a pas eu le courage de penser et de parler, on n'a pas eu le courage de vivre en citoyen, on a sans cesse été chercher des mots d'ordre à Rome, on a voulu arracher au Pape des sen-

tences qu'il se refusait à donner. Alors on a insolemment interprété son silence. On a dit et répété partout que c'était pour un catholique orgueil et insubordination que d'avoir des idées politiques personnelles... Et puis^Ton s'est stupidement indigné lorsque les adversaires, se contentant de répéter ce qu'ils avaient entendu, nous ont accusés d'être des citoyens incomplets, diminués, esclaves d'une puissance religieuse qui, sortant de son domaine, avait la prétention de diriger à sa guise, au profit de ses favoris, la politique intérieure du pays.

Il est temps que cela cesse... Hélas ! nous ne sommes plus maintenant des prophètes, mais des spectateurs attristés^ qui croient de leur devoir de ne pas se résigner à une ruine qu'ils savent que l'on peut encore éviter. Seulement, de grâce, que personne ne nous fasse un crime de parler franchement, et que Ton sente bien que nous nous jugerions coupables si nous nous taisions.

Il y a, Dieu merci, en France, des catholiques qui sont de sincères républicains et d'ardents démocrates. Qu'ils se mêlent à la vie sociale et civique de leur pays. Qu'ils soient

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meilleurs et plus vrais républicains^ meilleurs et plus vrais démocrates que les anticléricaux^ et, certes, ce n'est pas là besogne difficile... Que ceux-là mêmes qui ne sont pas catholiques voient en eux des pionniers dé la Démocratie, et, sans partager leurs convictions religieuses, admirent et respectent les utiles effets de leur dévoûment. Et il ne s'agit pas de se dire républicain ou de paraître démocrate par tactique ou pour conquérir des suffrages : ce serait la plus pitoyable des politiques, et qui, semant partout la défiance, accroîtrait la nocuité des calomnies mêmes des adversaires. Il faut l'être. Or, nulle bonne volonté, nul désir de réussir ne peut remplacer l'affection sincère, l'instinct profond et spontané.

n n'y aurait donc rien à faire, si justement les soldats de ce prochain combat qui va se livrer sur notre terre de France, pour la Démocratie, entre les chrétiens et les nouveaux païens du positivisme monarchiste ou révolutionnaire, n'étaient déjà nés. Or, nous savons bien qu'ils vivent, qu'ils sont nombreux, ardents, disciplinés, que nulle fatigue ne les rebute, que nulle attaque ne les décourage : sans cela, le Sillon

n'eût jamais été qu'un rêve, il n'eût pas pris corps dans la réalité.

Au lendemain de la consultation populaire, tous nos amis comprendront donc que notre intransigeance n'est que charité pour la France, qui étouffe depuis trop longtemps sous le poids méchant des équivoques et des haines. Certes, nous respectons ceux-là mêmes qui, ne pensant pas comme nous, essaient, par une autre tactique, de ramener la France à l'Évangile du Christ. Mais devons-nous, de crainte de froisser quelques-unes de leurs habitudes d'esprit ou d'action, renoncer à conquérir la foule de ces petits et de ces humbles qu'égarent les mauvais bergers du socialisme révolutionnaire, et que le Christ attend cependant, les bras grands ouverts et le cœur transpercé d'amour?

Nos amis ont fait leur devoir en votant même parfois contre leurs préférences politiques et sociales pour des hommes que le respect seul que ceux-ci professaient pour la religion leur rendait sympathiques. Nous avons fait de bien durs sacrifices aux exigences de notre foi religieuse : nous ne les regrettons pas. Nous savions, d'ailleurs, que lutter pour la défense de

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Fidéal religieux, c'était encore lutter pour la Démocratie. Mais c'est maintenant pour nous un droit et un devoir sacrés de sortir de ce recueillement et de cet effacement volontaires, et de préparer les lendemains réparateurs en lesquels nous avons foi.

Nous sommes déjà une force. Notre parfaite homogénéité, l'identité de notre tempérament et de nos aspirations, la précision chaque jour grandissante de nos méthodes et de nos doctrines, tout nous pousse vers l'espérance.

Sans doute, le bienveillant accueil des foules, et en particulier des milieux les plus jeunes et les plus énergiques, n*a d'égale que la malveillance des groupes déjà constitués et de ceux qui se croient les maîtres de l'opinion publique. Nous serions fous de nous en étonner. C'est l'éternelle histoire de toutes les croissances vigoureuses, queles contradictions aguerrissent et stimulent.

Sans amertume, nous continuerons donc notre tâche avec un courage raffermi. Chaque jour, nous voyons plus nettement le but. Il n'est pas jusqu'aux fautes commises à côté de nous qui n'éclairent notre marche en avant.

Sans donc nous soucier de prévoir quel sera pour chacun de nous Fimmédiat résultat de ses efforts, allons toujours plus fermement vers le but entrevu, aussi loin que Dieu voudra.

Il est parfois douloureux d'avoir trop raison. Nous aimons assez l'Église^ nous aimons assez notre pays pour qu'une simple satisfaction de logique, si forte soit-elle, ne puisse suffire à nous consoler des tristes résultats des dernières élections.

Depuis longtemps déjà, nous nous étions inquiétés du terrain choisi pour qu'y fût livré un engagement que l'on se plaisait à proclamer décisif. On avait ri de nos alarmes, quand on ne nous avait pas fait un crime de nos réserves. Connaissant les limites actuelles de nos forces et que nous ne pouvions organiser à nous seuls la victoire, nous nous étions fait un devoir de ne pas décourager les combattants et nous n'avons rien tenté pour briser, à quelques jours de la bataille, des formations que nous jugions vieillies et impuissantes. Nous avions même fait

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quelque héroïque effort pour essayer de nous persuader que les fautes des jacobins serviraient utilement les braves gens résolus à les combattre^ et que ceux-ci, groupés dans la seule organisation un peu sérieuse qui s'offrit à eux, verraient au moins leur bonne volonté récompensée par la joie de timides succès.

Il apparaît bien aujourd'hui que ni la bruyante agitation des inventaires, ni la terreur répandue dans la partie sage et raisonnable de la population par les grévistes incendiaires et assassins, ni les difficultés créées au gouvernement par les exigences des unifiés ^ ni les déclarations intempestives des disciples d'Hervé, ni les invectives de la Confédération générale du travail n'avaient assez de prise sur le pays pour qu'il renonçât à combattre encore et toujours non seulement les ennemis affichés du régime, mais ceux-là mêmes en qui il pouvait suspecter des réactionnaires cachés, des adversaires déguisés de la République.

Sans doute, nous sommes quelques-uns, républicains sincères et ardents démocrates, qui avons assez de foi religieuse, assez de fidélité à l'Église catholique, pour faire passer la défense

de la religion menacée avant toute autre préoccupation. Mais faut-il s'étonner que nous soyons peu nombreux à accepter une aussi méritoire et difficile situation, et comment ne pas garder quelque indulgence pour ces foules ignorantes et trompées, inaptes aux subtiles distinctions, qui voient, malgré tout ce qu'on pourra dire, dans la République démocratique un idéal moral et social, et sont toujours prêtes à faire bloc pour elle contre toutes les coalitions, conservatrice, boulangiste, nationaliste ou libérale?

Déjà, sans doute, plusieurs de ceux qui avaient allègrement sonné le rassemblement de toutes les bonnes volontés et allumé inconsidérément les plus brillantes espérances, ne craignant pas d'affirmer que c'était bien la suprême partie qui se jouait, changent soudain de ton, et, tandis que résonnent encore les derniers échos enflammés de leurs promesses de victoire, ils avouent ingénument que tout est à recommencer, qu'il faut ne pas uniquement compter sur Faction électorale et travailler activement à Tœuvre indispensable de Téducation populaire.

Certes, ils ont raison, et il ne saurait nous

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déplaire de constater qu'ils se rangent enfin à notre avis. Mais ce qui importe, ce ne sont pas tant encore les œuvres, simples instruments, que l'esprit qui les anime. Ce n'est pas en imitant les œuvres de nos adversaires que nous pourrons du même coup imiter leurs succès.

Nous n'aurons rien fait tant que nous nous en tiendrons aux expédients sociaux ou aux coalitions politiques ; ceux-là seuls pourront être compris et suivis qui apparaîtront au peuple non comme des conservateurs ou des rétrogrades, non pas même comme des progressistes hésitants et toujours d'une étape en retard, mais bien comme les plus hardis pionniers de ridée démocratique et républicaine.

On nous rendra au moins cette justice que ce n'est pas seulement à la lueur triste de l'expérience et des déceptions que nous tenons ce langage de franchise et de courage. Nous n'en avons jamais eu d'autre.

Nous comprenons tout ce que notre méthode peut avoir d'effarouchant pour les timides qui rêvent toujours d'une impossible unité politique sur le terrain religieux, et qui, comme si un mauvais génie les poussait à vouloir préparer

de plus irrémédiables défaites^ vont sans doute songer maintenant à la constitution de quelque malencontreux parti catholique. Nous savons bien que l'on va encore essayer avec bonne foi ou non, peu importe^ de circonvenir le Vatican ou de tromper le Pape sur Fétat d'esprit véritable de la France, et que nul enseignement de l'histoire, nulle leçon du présent ne pourra briser les illusions tenaces de ceux qui ont des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre.

Drumont, lui, du moins, a la franchise de son découragement et le courage de sa pensée, même désabusée et amère :

« Encore une fois, écrit-il en appréciant la défaite imprévue des libéraux, il y a dans tout ce qui se passe des choses qui nous échappent. C'est là le secret des mentalités nouvelles, l'énigme d'âmes transformées et modifiées, que ne comprennent pas les hommes de la génération précédente. »

Ceux de notre génération comprennent^ mais s'ils comprenaient sans agir, ils seraient des lâches. Us entendent ne pas l'être. Donc ils agiront.

Et voilà pourquoi toutes les avenues ne sont

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pas bouchées vers l'espérance par la cruelle défaite des catholiques de France.

Il semble bien qneV Action libérale populaire n'a pas légitimé les espérances qu'elle avait inspirées au Vatican. Celui-ci, du reste, doit bien se rei\dre compte qu'il n'a plus beaucoup à attendre de cette Association qui s'est montrée si parfaitement inhabile à conduire à la victoire l'opposition, lors des dernières élections. Il lui retire^ peu à peu, cette sorte de monopole qu'il lui avait conféré, laisse les royalistes recommencer activement leur propagande, même dans les milieux ecclésiastiques, et parait de plus en plus s'orienter vers une action politique exclusivement catholique et que directement dirigeraient les évoques.

n ne faut tout de même pas être trop injuste pour l'Action libérale populaire. Quand on compare cette association aux précédents groupements des forces de l'opposition, au Boulangisme, au Nationalisme, on est bien forcé de rendre hommage à son honnêteté, à sa tenue

morale. M. Jacques Piou, d'ailleurs, est vraiment un homme intègre, désintéressé, d'une haute et belle intelligence, un de ces politiques de la vieille école, trop rares, hélas ! et qui font honneur au parlementarisme français.

Le président de Y Action libérale populaire a accepté la tâche la plus méritoire et la plus ingrate que l'on puisse rêver. Il a entrepris une lutte impossible, avec une abnégation incomparable et un héroïque esprit de mortification.

En effet, réunir toutes les arrière-gardes débandées et toujours battues, ramasser tous les débris impopulaires des vieux partis en déroute, à force de patience et de ténacité parvenir à en faire quelque chose comme une armée et essayer d'attaquer par derrière la République anticléricale que le socialisme entraînait en avant dans une course folle, n'étaitce pas là une œuvre fatalement vouée au plus certain des échecs, une tentative nécessairement irréalisable?

Que ï Action libérale populaire n'ait pas réussi, c'est un désastre dont nous sommes tout prêts à prendre sans amertume notre

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parti, d'autant plus que des hommes de la qualité de M. Jacques Piou ne doivent pas logiquement être récompensés en étant appelés à entrer dans quelque combinaison ministérielle, mais bien plutôt à pénétrer sous la coupole de l'Académie française.

Ce dont nous nous consolons moins aisément, c'est de l'impopularité nouvelle que, malgré les excellentes intentions de la plupart d'entre eux, les hommes de V Action libérale populaire ont attirée sur l'Eglise. L'appui constant qui leur fut, pendant plusieurs années et avec tant de persistance, donné par le Vatican et par les évêques n'a fait que rendre plus grave encore cette répercussion sur le terrain religieux de l'échec politique de cette association. Et ce qui est cruel surtout, c'est que la situation des partis est telle en France que nous ne voyons pas bien comment le Vatican pouvait juger les choses autrement qu'il ne les a jugées, car il ne se trouvait, en effet, au moment des élections aucun autre groupe politique en qui il pût placer raisonnablement quelque confiance.

D'ailleurs, ce n'est pas au Vatican qu'il appartient d'ouvrir à nos compatriotes les

routes d'une politique renouvelée. L'Eglise, qui a la garde des intérêts spirituels, ne saurait, sans se départir de sa nécessaire réserve, se mêler aux luttes actives de la politique; et je ne vois pas bien comment, pour lutter de façon victorieuse, on pourrait s'en tenir à ses seuls conseils, nécessairement généraux et en quelque sorte platoniques, puisqu'elle doit se contenter toujours de rappeler aux hommes les exigences de la morale chrétienne et les droits imprescriptibles de TEglise, sans prendre aucune part dans les débats particuUers qui mettent aux prises les citoyens des divers pays.

Ce qu'il y aurait de l'injustice et de l'impertinence à exiger que l'on vît au Vatican, c'est la poussée profonde de vie démocratique, l'impuissance des vieilles classes dirigeantes, le dégoût qu'elles inspirent à la nation et la résolution où sont les éléments les plus jeunes, les plus actifs, les plus énergiques du pays à lutter contre les réactionnaires de droite et de gauche, contre les conservateurs cléricaux et les radicaux anticléricaux pour transformer la société présente. De cela, cependant, nous

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avons le droit de réclamer que les jeunes Français de notre génération aient la claire vision; et nous manquerions^ je ne dis pas même à notre devoir de démocrates^ mais bien de catholiques en ne brisant pas tous obstacles pour courir nous porter à l'extrême pointe de Tavant-garde, là où nous avons la certitude d'être rejoints par le gros de la troupe, et pour crier de façon à être entendus de tous, que si la Démocratie a besoin pour se réaliser d'un vigoureux idéalisme et d'indispensables énergies morales^ c'est dans le christianisme que nous trouvons la force de concevoir le mieux-être social et la puissance de le réaliser.

Puisque les anticléricaux, pour maintenir leur crédit sur le peuple, essayent d'unir leur irréligion à l'idée du progrès social, c'est sur ce terrain social qu'ils ont choisi bien dangereusement pour eux, c'est par devant et non par derrière qu'il faut les attaquer. Ce n'est pas au nom des intérêts conservateurs, mais bien au nom des intérêts démocratiques qu'il importe de leur livrer le seul assaut qui puisse être victorieux et dont bénéficieront à la fois l'Eglise et la Démocratie.

En somme, la société dans laquelle nous vivons ne respecte pas la Justice chrétienne. Elle est païenne. Pourquoi, dès lors, les catholiques se croiraient-ils tenus de travailler à la conserver? Leur rôle n'est-il pas plutôt de s'efforcer d'instaurer un ordre social nouveau, conforme celui-là aux exigences du christianisme? Ce serait vraiment un métier de dupe de nous établir les défenseurs, au nom même de la religion, d'abus que la religion condamne. Et combien cependant de députés de la droite se sont acharnés à donner ce scandaleux exemple, chaque fois qu'une loi sociale, fût-ce même la loi sur le repos hebdomadaire, est venue en discussion devant le Parlement!

Cela, non seulement nos camarades mais tous les Français qui réfléchissent, tous ceux mêmes qui, étant un peu informés, ont suffisamment de bon sens, commencent à le voir clairement.

Et quand les évêques et le Vatican se rendront compte que la nouvelle génération de catholiques qui monte à la vie porte en elle Tardent désir de faire de la Démocratie un champ où pourront germer, en moissons bien-

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faisantes, lajustice et la fraternité chrétiennes, et que « ces bons enfants pleins d'excellentes intentions » * connaissent leur temps et leur pays, et sont bien armés pour y faire bonne et utile besogne, alors on ne voudra plus leur imputer à crime de ne pas marcher derrière les chefs du parti conservateur, et Mgr Montagnini, luimême, ne leur reprochera plus d'être des « révolutionnaires ».

1. Expression employée par le cardinal Richard pour désigner les silionnistes et rapportée dans les papiers Montagnini.

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