LE SYNDICALISME CONSERVATEUR
Sans doute, les dirigeants de la Confédéral tion générale du travail sont des révolutionnaires, des anarchistes. Il n'en est pas de même de leurs troupes.
La plupart des ouvriers qui marchent derrière eux sont assez dégoûtés de la politique, et l'anarchie, celte doctrine antiparlementaire, leur apparaît cependant encore comme une forme de politique, tout comme Fanticléricalisme nous semble une forme de cléricalisme.
Ils sont bien hantés par le rêve sublime et religieux d'une Cité future, mais ce qu'ils voient avant tout dans le syndicat, c'est un instrument
pour ramélioration de Jeur sort immé diat, plus exactement même, il faut Tavouer, une arme de guerre contre le patronat, auquel ils entendent arracher le plus de concessions possible.
n tend à se développer dans les milieux syndicalistes les mieux organisés et les plus intelligents un curieux état d'esprit. Les idées philosophiques, sociales, religieuses, politiques, sont, non seulement exclues du syndicat, — ce qui jusqu'à un certain point se comprendrait, — mais, écartées définitivement des préoccupations des syndiqués. Ceux-ci sont d'abord et avant tout de leur profession ; ensuite, ils seront républicains, démocrates, catholiques, ou anticléricaux, mais d'abord ils sont de leur métier. Gela se passe exactement ainsi dans certains autres milieux, où l'on tient à être, par exemple, officier ou même polytechnicien par dessus tout au monde et où la solidarité de caste passe avant la solidarité religieuse ou morale.
C'est ainsi qu'en temps d'élection, les typographes de la Fédération du livre s'occuperont exclusivement de savoir si les affiches des candidats portent le label, et ne craindront pas
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de favoriser Félection d'un conservateur réactionnaire qui se sera soumis à cette petite exigence peu coûteuse, et de faire échouer un républicain démocrate qui, pour quelques raisons que ce soit, n'aura pas marqué ses papiers de propagande du signe des élus.
Il est également à remarquer que les purs syndicalistes se sentent fort peu d'ardeur républicaine et se soucient très médiocrement de la forme du gouvernement. Après tout, la République, cela leur semble aussi bête que la Patrie. Leur regard est obstinément fixé sur la question des salaires ; Tesprit de classe les domine, limite leur point de vue. Le fameux complot découvert par M. Clemenceau, et qui signalait de dangereuses menées monarchiques dans les syndicats delà Confédération y nous a certes laissés très sceptiques. Toujours est-il cependant qu'il n'eût peut-être pas été aussi impossible à essayer qu'on se le figurerait au premier abord, et que des royalistes avisés, suffisamment habiles et généreux et sans trop de scrupules, eussent trouvé plus d'avantages pour la cause du duc d'Orléans à répandre leur activité et leur or sur certains syndicats de la Confédération
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générale du travail^ plutôt que de s'efforcer à soutenir ce mouvement jaune qui est trop apparemment leur chose, et qu'ils ne feront jamais sérieusement passer pour une action prolétariepne.
Quoi qu'il en soit, la mentalité syndicaliste est, en général, beaucoup plus portée à envisager la lutte contre le patronat, que la possibilité de se passer du patronat. La coopération se développe terriblement lentement, tout au moins dans notre pays, et il n'apparaît pas que les ouvriers soient très disposés à assumer pratiquement les charges et les risques de ce patronat qu'ils seraient peut-être bien gênés d'avoir com* plètement dépossédé.
Le prolétariat aimerait assez traiter les patrons à peu près comme les rois de France en usaient avec les usuriers. Les monarques lais^ saient ceux-ci déployer une merveilleuse habileté, une féconde ingéniosité à exploiter le public, puis, quand ils les jugeaient suffisamment engraissés et bien à point, ils leur faisaient rendre gorge, s'emparaient de leurs trésors amoncelés et avaient ainsi utilisé, de royale façon, leurs merveilleuses qualités d'intermédiaires;