SCÈNE III MARIA-ANTONU ei MADAME DE ROCANÈRE
MADAME DE ROCANÈRE^ lui prenant les mains.
Cétait donc vrai, pauvre amie, et moi non plus je ne voulais pas le croire.
MARIA-ANTONIA
Oui, il parait que je suis ruinée, mais c'est un malheur qui ne m'atteint guère... Riche ou pauvre, ici ou là, ma vie est perdue, gâchée, et toute ma fortune ne la rachèterait pas.
MADAME DE ROCANÈRE, bas.
Votre même chagrin... toujours?
MARIA-ANTONIA
Toujours... Aussi quelle folie de vouloir aimer à mon
ftgel (Tendant ses mains, les yenx lerés.) PourqUOi CCt homme
sur ma route, et dans mon cœur celte illusion d'un bonheur nouveau, d'un recommencement d'existence, alors que tout devait êlre fini pour moi ? (Arec désespoir.) Ah ! Louise, ma Louise, tu es heureuse d'être jeune.
MADAME DE ROCANÈRE.
Jeune? Demandez à M. de Rocanère, il y a longtemps que je ne le suis plus pour lui... et si vous voulez que nous parlions de dédain, d'abandon, de trahison, de mensonge, je sais aussi bien que vous tout ce que promet le mariage cl tout ce qu*il tient. Seulement,
moi, j'eQ ai pris mon parti tout de suite et trouvant très distingué de rester honnête femme à côté de mon chenapan, j'ai cherché dans les distractions permises— j'ai fait du sport, chassé le loup, le renard. Vous ne chassez donc plus à courre, vous, duchesse ?
Non.
MADAME DE ROCANÈKE.
Moi non plus, je m'en suis vite fatiguée... Alors, j'ai essayé de la sculpture, mais c'était salissant. Je me suis mise au Wagner. On n'a vu que moi à Bayreuth, toute une saison... pas deux, par exemple... Après Wagner... (cherchant.) Qu'cst-ce que j'ai fait après Wagner? Ah ! oui, des fondations^ des bonnes œuvres... encore un sport bien fatigant, la charité... J'ai créé des asiles, des orphelinats, dans le genre de vos petites muettes. Ma belle-mère m'aidait beaucoup ; elle est très riche, comme vous savez, et à chaque frasque nouvelle de son fils, j'étais sûre de la voir arriver avec vingt, trente, cinquante mille francs, selon l'énormité de l'escapade. « Tenez, mon enfant, voilà pour vos vieux prêtres », ou bien : « J'ai pensé à vos veuves de l'armée. y> La bonne dame me tenait ainsi au courant de mes infortunes conjugales, aussi exactement que l'aurait fait la meilleure agence, et comme en définitive j'aimais mieux ne pas savoir, j'ai renoncé aux fondations pour passer à la rehgion pure, sans œuvres... Celles qui peuvent s'y tenir, s'y glacer, âmes et corps, sont les heureuses, moi je n'ai pas pu. Et maintenant,
voilà où j'en suis, (sue tire de sa poche un petit étui d'argent.)
Mon flacon de morphine... mon aiguille...
MARIA-ANTONIA
Ah ! Louise.