‹ La lutte pour la vie; pièce en cinq actes, six tableauxChapitre 73 sur 119 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

ANTONIN

Certes, ce n'est pas le grand Darwin que je mets en cause, mais les hypocrites bandits qui Tinvoquent, ceux qui d'une observation, d'une constatation de savant, veulent faire un article de code et l'appliquer systématiquement. Ah I vous les trouvez grands, vous les trouvez forts, ces gens-là ! Et moi je vous dis que ce n'est

pas vrai. (ll frappe sur la Ubie, set lunettes tombent, il les essuie.) Rien

de grand sans bonté, sans pitié, sans solidarité humaine. Je vous dis qu'appliquées, ces théories de Darwin sont scélérates, parce qu'elles vont chercher la brute au fond de l'homme et que, comme dit Herscher, elles réveillent ce qui reste à quatre pattes dans le quadrupède redressé.

VAILLANT, la bouche pleine.

Pourquoi n'as-tu pas répondu ça à M. Paul Astier. . quand nous étions chez lui?

ANTONIN

Ahl pourquoi!... Parce que je suis un timide, un pauvre bègue intermittent, parce que les mots ne me viennent qu'après, trop tard, ou à flots, à bouillons, avec une impétuosité qui les empêche de sortir. Ce n'est pas de ma faute : j'ai vu trop jeune des choses trop terribles. J'avais quinze ans quand on nous a rapporté le père, un soir à la maison... vous vous rappelez, parrain... J'en ai gardé plus de six mois un tremblement des muscles de la bouche. Aujourd'hui, je ne tremble plus, mais je bégaye encore, surtout quand je parle sous le coup d'une émotion.

VAILLANT, attendri, te tournant vers sa fille.

Tu entends ça, petite... Ce qui lui vient du cœur, il n'a jamais su bien le dire, le pauvre enfant.

ANTONIN

Oh ! devant cet homme, l'autre jour, me parlant de mon bien-aimé, avec cette désinvolture... « le pauvre M. Caussade n'avait pas la taille des affaires. » N'avoir pas pu trouver une parole... rien que la peur de pleurer et Tenvie folle de lui envoyer ma main fermée dans la figure. Cela, oui, j'aurais été capable de le faire.

VAILLANT

Alors, selon loi, Paul Astier...

ANTONIN, remettant ses lunettes.

Paul Astier, avec sa jaquette à la taille, et sa moustache au petit fer, Paul Astier, l'homme d'État, Paul Astier, l'homme du monde, est bien de la lignée des deux gredins dont le beau livre que je vous prêterai vient de nous raconter l'histoire.

Lydie se lëre brasquement et sort par le fond. VAILLANT.

Où vas-tu, chérie? appelle donc la bonne.

Je reviens, père.

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