CHAPITRE X
Cet état de prostration dura huit jours. Pendant ce temps-là je me refusai obstinément à quitter ma chambre, en dépit des objurgations de Fritz. C'était comme un noir examen de conscience où je me reprochais ma mauvaise attitude vis-à-vis de la maladie, cause initiale de l'affaiblissement de ma volonté. Je m'étais comporté, moi médecin et physiologiste, comme le dernier des impulsifs. Il n'y avait pas de quoi être fier.
Uberthurm me surprenait à toutes les heures — c'est sa tactique vis-à-vis des convalescents — et faisait un brin de causette avec moi. Lui aussi est matérialiste, non belliqueusement à la façon de Minna Sem, mais par habitude de ramener toute question morale à son vestige physique. Les tares lui masquent l'idéal, ce qui est le cas de la plupart
des aliénistes. Il est obsédé par le corps, ses besoins, son automatisme,, ses réactions sur l'esprit. Quand je lui parlais d'un domaine réservé, au-dessus et en dehors de l'impureté humaine, dont je n'avais pas senti l'abolition en moi au moment le plus dur de la suppression, il répondait de très bonne foi : « C'est que vous n'avez pas assez souffert, docteur. Quand vous avez eu la syncope, ce domaine-là n'existait plus. »
Il était un de ces Allemands sans nuée ni métaphysique comme en fabrique le laboratoire. Avec cela une extrême finesse, un œil de capitaine au long cours qui connaît tous les rocs et les mauvais passages. Depuis le temps qu'il soignait les morphinomanes, il ne lui était jamais venu le désir d'expérimenter cette drogue dont il délivrait autrui. Il aurait craint de s'y laisser aller. Il traitait dans son célèbre sanatorium les chefs d'État, les orateurs, les savants, les artistes, les écrivains les plus distingués d'Europe et d'Amérique.. ♦ même des Chinois, venus de l'opium à la morphine et de la pipe à la seringue suivant un processus fréquent, II avait approché sa petite table et sa lampe des malades les plus divers, depuis le souverain impulsif qui est censé voyager dans les fjords, jusqu'au musicien de génie qui exprime, en les rapportant à l'amour, les longues tortures de l'abstinence. Il voyait passer par les mêmes phases de crainte, de
dissimulation, de douleur et de colère, suivant une filière dont tous les degrés étaient prévus, les types humains les plus variés, qui lui tenaient les mêmes discours et lui posaient les mêmes questions presque en termes identiques. Aucun aveu ne rétonnait. Aucun vice complémentaire de Fintoxication ne lui échappait. On ne lui donnait le change avec aucun mensonge.
Demeuré bon, d'une bonté bourrue, il avait une cui4osité latente, toujours en éveil, qui s'attachait aux moindres nuances du visage et de la voix de son interlocuteur. Avec moi son cher confrère, il rusait au second degré, et, quand il était content d'une de ses remarques silencieuses, il souriait puis passait vivement la main dans sa belle barbe blondç.
Il me demandait des renseignements sur cette société parisienne dont il hébergeait d'étranges échantillons et qui lui apparaissait, à travers eux, une pétaudière de neurasthéniques. Je rectifiais ses jugements. Il me communiquait ses remarques sur le caractère et le tempérament de ses compatriotes : (( Le Germain a le sens du développement. Il raisonne, compare et induit en embryologiste. Le Français voit tout en discontinu, en exceptionnel. C'est pourquoi vous avez plus de spontanéité dans la découverte et nous avons plus de ténacité dans Tapplication de la découverte. »
Je m'informai du prince polonais qui m'avait remplacé à la suppression. Uberthurm me dit : a C'est un homme excellent et simple. Mais sa grande fortune favorise son plus sérieux défaut, qui est de se replier perpétuellement sur soi-même, de s'examiner, de se scruter. Dès qu'il a été couché, j'ai commencé par le débarrasser de ses deux médecins. Présentement je lui donne Thabilude d'obéir et de s'oublier au lieu de celle de se piquer.
— Et la dame qui criait au-dessus de moi?...
J'ai encore sa voix dans les oreilles.
— Vous la verrez quand vous ne serez plus misanthrope. Elle est en bonne voie de guérison. Mais ça n'a pas été bien commode. »
Il aimait les expressions atténuées, les diminutifs. Son ironie consistait à se taire. Accoutumé à considérer la nature par son côté grimaçant, frénétique, il rétablissait l'équilibre par un vocabulaire pondéré. A la fin du premier septénaire, alors que je commençais à me ragaillardir et à retrouver l'appétit, je fus réveillé vers les cinq heures du matin par le bruit de la chute d'un corps. Je n'y pris pas garde, me rendormis et m'informai auprès du € patron » lors de sa visite. « Oh ! — fit-il avec placidité — c'est un de vos voisins qui est tombé par terre. >
Il omit d'ajouter que c'était volontairement et du troisième étage, 11 s'agissait d'un général de cava-
lerie du grand État-Major, éthéromane, que Ton gardait en observation et qui, pris de délire, avait trompé la surveillance, cassé un carreau et trouvé la mort sur le gravier du jardin.
« Monsieur, c'a été terrible — ajouta Fritz en me faisant jurer le secret. — II avait le bassin fracturé en cinq endroits et pendant qu'on le mettait dans la gouttière, il répétait : Tirai en enfer ^ j'irai certainement en enfer, car c'était un brave et pieux offi cier. »
Cette aventure me donna à réfléchir. Je compris que le drame et l'horreur étaient permanents sous les aimables ombrages de Rothdorf.
Une fois la manie supprimée, la vieille morphine emmagasinée par l'organisme s'élimine en cinq ou six décharges de plus en plus espacées, qui constituent autant de crises de moins en moins violentes.
Successivement le rein, Testomac, le foie et en dernier lieu le cerveau recouvrent leur liberté et leur vitalité. En douze heures, je me transformai en ogre. J'avaisjun arriéré de nourriture à rattraper et, surexcité par la douche, j'avalais tout le long du jour des beefsteacks saignants, des pâtés de foie gras, des assiettes de macaroni, d'énormes choucroutes, tout ce que l'on voulait bien me servir. Ce régime convenait aussi à la tuberculose qui momentanément paraissait stationnaire, ainsi qu'on me l'avait prédit.
Je redevins sociable. La solitude en compagnie de Fritz me pesa. J'allai 'pi:*endre mes repas à la salle à manger avec les autres pensionnaires. La plupart étaient dans mon cas, en avance sur moi de quelques semaines, et se réjouissaient de leur guérison. Celui-ci venait de Paris, celui-là de Berlin, cet autre de Moscou. Nous ne nous connaissions que par nos prénoms, M. Pierre, M. Wilhelm, M, Heinricli, Madame Lucy, Madame Marie, Madame Rosa, et cela nous faisait à tous une sorte de masque que déplaçait de temps en tenips l'indiscrétion d'une infirmière ou d'un infirmier. Ce mystère favorisait les confidences, les épanchements. Destinés à ne jamais nous revoir, partis de professions diverses et de pays variés pour aboutir au cercle infernal de la morphine et à Rothdorf, généralement cultivés, instruits, capables d'analyse, sortant à peine du plus effrayant cauchemar, nous nous racontions sans pudeur, sans réticences, ce que nous venions d'éprouver.
En sortant de table, on se réunissait au salon autour du piano ou des journaux illustrés. Ceux qui aimaient les cartes jouaient au bridge. Les autres, dans de confortables rocking-chairs, cuvaient leurs souvenirs et leur neurasthénie. Les caractères, exaspérés par la suppression, se montraient à vif et sans hypocrisie. Il y avait ceux qui prenaient de la morphine sans nécessité, pour le
plaisir, et dont la guérison était complète; ceux au contraire qui s'étaient adonnés à la piqûre comme à un remède ou palliatif et, sous le poison disparu retrouvaient leur maladie intacte. Tel un ennemi dont ils auraient oublié le visage. C'était mon cas. J'avais un sosie fémiain, ma compagne de suppression, la jeune femme aux clameurs stridentes. Bavaroise blonde d'une trentaine d'années, sans beauté, mais de visage doux. Elle toussait du matin au soir, se couvrait de sueur au moindre mouvement, et ses yeux cernés avaient une fixité étrange. On rappelait Madame Marie.
Dès notre première rencontre, elle devina en moi un médecin. Son mari, effrayé par les progrès du poison surajoutés à ceux du bacille, avait exigé qu'elle vint à Rothdorf. Elle avait obéi, quoique persuadée de l'inutilité de cette cure accessoire : « N'est-ce pas, monsieur Pierre — disait-elle de sa voix chantante — que vous êtes de mon avis ?
— Cependant, madame, on prétend que l'opium endort la défense naturelle de l'organisme et favorise en fin de compte la phtisie*
— Qu'en pensez-vous, personnellement? > Je faisais un geste évasif. Elle secouait la tête avec un sourire navré. Elle ne se doutait pas que ma situation était la même et que son scepticisme me gagnait,
M. Wilhelm, colosse flasque et barbu, avait dû
abandonner la marine marchande à la suite de deux ou trois bévues professionnelles causées par Tusage de la cocaïne. La première fois qu'il s'était fait une piqûre de cette dangereuse substance, pour engourdir une rage de dents, il avait vu, dans une hallucination, un tigre si impressionnant et si remarquable qu'il ne pouvait plus s'en passer. Il l'avait cherché, ce bel animal, à travers une série d'injections bi-quotidiennes qui duraient depuis deux ans et demi. Sans Uberthurm il serait mort fou. Nous nous amusions à. le taquiner : (( Alors, capitaine — il tenait à son titre, quoique n'étant plus en exercice — vous ne le reverrez plus...
— Mais qui donc, je le demande?...
— Votre tigre...
— Ach non, certes non, plus désormais! » et M. Wilhelm tirait une bouffée mélancolique de la grosse pipe de porcelaine qui ne quittait presque jamais sa lippe.
M. Heinrich était affligé d'une indifférence générale. C'était un hobereau glabre et sérieux qui cherchait à secouer son apathie avec toute espèce de poisons... alcool... opium... éther... cocaïne. Rien n'y faisait, il avait perdu sa femme et ses irois enfants sans sourciller. La joie ni la douleur ne l'affectaient plus. La suppression de la morphine lui avait causé un profond malaise, non la souffrance qu'il espérait. Les muscles de sa physionomie impassible sem-
blaient paralysés à force de ne plus servir. J'avais pourtant le courage de plaisanter cet homme de pierre quand il venait s'asseoir parmi nous. Je le tutoyais : « Allons, conte-nous quelque chose, vieux rigolot. 7> Il savait une centaine de mots français et les employait à contre-temps, avec une solennité comique.
M. Gaston, mon compatriote, neurasthénique delà plus belle eau, s'attachait à moi comme le gui au chêne et me racontait sa banale histoire. Il était Lyonnais. Sa triste ville, ses tristes parents, sa tristesse naturelle et quelque névralgie héréditaire l'avaient incité à la morphine. Puis un médecin, grand admiraleur des méthodes allemandes, l'avait expédié comnàe un colis à Rolhdorf. Il était guéri du venin, mais non de son caractère inquiet, et tout lui était sujet d'alarmes, depuis l'œil perpétuellement courroucé de M. Wilhelm espérant son tigre, jusqu'à la toux — contagieuse, pensait-il — de Madame Marie. Il se croyait spécialement épié par Uberthurm et les surveillants; il attribuait à la persécution tous les petits ennuis qui pleuvaient sur lui comme sur le plus susceptible. Je l'envoyais coucher vingt fois par jour et il me revenait fldèlement encore plus geignard, plus minable. Je lui demandais: « Pourquoi ne retournez-vous pas àLyon, puisque vous êtes débarrassé et que notre compagnie vous pèse? »
Il répondait en clignant des paupières, à cause de son extrême fatigue : « Parce que je crains de ne pas avoir là-bas des soins aussi appropriés. On m'affirme qu'Uberthurm est unique.
— Restez alors, mais cessez de gémir.
— Ah comme vous avez le cœur dur ! » Dès que ce pauvre diable apercevait le bon docteur parcourant son établissement d'un pas élastique, un mantelet jeté sur les épaules, il se précipitait vers lui, implorait une consultation. Uberthurm, qui connaît ces vaines doléances et n'a pas de temps à perdre, coupait le récit d'un « Ah oui... ya gewiss » nerveux et repartait, laissant son interlocuteur désemparé.
Presque en même temps que moi le prince polonais qui m'avait succédé fit son apparition à la salle à manger. Il était petit, grisonnant, de figure spirituelle et subtile. Ses médecins, gens aimables, raccompagnaient, le servaient, attentifs à ses volontés. On l'appelait par son titre et non par son prénom. Ils nous invitait dans son appartement à manger des sandwichs . au caviar et boire une vieille eau-de-vie qui n'avait pas sa pareille. Ileinrich un jour fut de la fête, mais privé d'alcool depuis longtemps, il se servit si goulûment qu'il s'endormit sur le canapé et qu'on dut le transporter ivre-mort à sa chambre.
« C'est la première fois — répétait le prince avec son aimable accent russe — que cette vodka fait
vomir. Ce pauvre monsieur a l'estomac délicat, en vérité. >
 l'âge de vingt et un ans il avait eu le maniement et la responsabilité d'une fortune de cinq cents millions. La possibilité de satisfaire immédiatement tous ses désirs l'avait rendu hypocondriaque. Il cherchait dans tous les milieux des gens pour lui résister et le contrecarrer. Il n'en trouvait pas. Après avoir usé successivement le plaisir du voyage, celui du jeu, celui qu'apportent puis emportent les femmes, les amis et les combinaisons financières, il s'était rejeté vers la morphine. Elle l'avait déçu comme le reste, et il se demandait avec effroi quelle chimère ou quelle manie remplirait désormais son existence vide.
Nous avions ensemble des causeries qui m'intéressaient, surtout le soir après le dîner, c'est-àdire à six heures. Il faisait à peine nuit et la température était encore assez douce pour qu'on pût rester au jardin, à condition d'être chaudement vêtu. Quelquefois Uberthurm, sa tournée achevée, venait nous rejoindre.
Le sujet favori du prince, c'était l'état d'esprit slave, qu'il prétendait très différent de celui des autres Européens : « Vous autres, vous êtes dès la jeunesse adaptés à quelque profession. Vous êtes libéralistes (il voulait dire dans une carrière libérale), ou employés, ou commerçants, ou industriels. Nous
autres, nous avons une malléabilité beaucoup plus grande. Le même chez nous peut être architecte, soldat, musicien ou voleur. C'est parce que nous sommes encore des nomades, toujours en mouvement par l'esprit, pas lîxés, et que nous ne savons pas bien si nous ne pencherons pas un jour vers l'Asie qui est aussi notre mère. »
On discutait. Le temps marchait. La lune là-bas entre les feuillages commençait à faire briller le Rhin, le vieux fleuve qui a tant vu d'invasions. Les lumières de Rothdorf, le village intoxiqué, nous témoignaient que tout le monde n'y était pas mort. Des aboiements étouffés de chien nous faisaient prêter l'oreille, car on eût pu les confondre aisément avec des appels de morphinomane : « Au lit, voyons ! » ordonnait Uberthurm avec son autorité sans réplique. Nous nous souhaitions le bonsoir et je retrouvais Fritz couché dans la première pièce qui me servait de salon. On ne me le laissait que par excès de prudence et parce que j'en avais manifesté le désir.
La réponse de mon père à mon bulletin de guérison partielle témoignait d'une satisfaction profonde. Il me prédisait la victoire déiinitive, « car, ajoutait-il, la volonté est nécessaire et suffisante pour triompher de la tuberculose. » Il m'exhortait à ne pas quitter trop tôt le tutélaire Uberthurm. Il me chargeait de remettre à celui-ci un petit travail sur
« la neurasthénie des paysans », susceptible de Tintéresser. C'était en effet un chef-d'œuvre de lucidité et de précision, et j'admirais ce vieux Tourangeau, obstinément attaché à son coin de sol, qui récoltait, sur vingt lieues de terroir, des observations cliniques de cette nouveauté.
Mais, je dois l'avouer, un autre amour, depuis que je disposais librement de mon imagination, faisait du tort à mes sentiments filiaux. Je ne cessais guère de penser à Blanche Goutral. Je lui rapportais tout le mérite de ma décision et de mon épreuve. Sa petite lettre ne me quittait pas. Je la relisais sans cesse et, dans sa forme impersonnelle, je découvrais des traits de nature. La nuit, je rêvais que mon effort me rapprochait de cette noble fille, que Contrat consentait au mariage. Le réveil alors m'était pénible.
« Vous êtes amoureux, docteur, me disait Madame Marie.
— C'est vrai, comment le devinez-vous?
— Parce que vous êtes rêveur, que vous n'entendez qu'à moitié, que vous répondez de travers. Quand un Allemand est ainsi, c'est qu'il pense à ses affaires. Un Français... c'est qu'il est amoureux. Faites-moi son portrait. »
J'obéissais, et cela m'était doux de parler d'Elle à cette étrangère, comme j'aurais confié mon secret au ruisseau ou à la brise.
Quand j'eus achevé : c Moi aussi — murmurat-elle — j'aime quelqu'un, qui n'est pas mon mari... et que je n'ai pas le droit d'aimer. C'est pour l'oublier, ce n'est pas pour soigner ma phtisie que j'ai pris de la morphine. »
Gomme je gardais respectueusement le silence, elle compléta son aveu, non sans une amère volupté :
« C'est mon demi-frère que j'aime, le fils de mon père en premier mariage. Il est grand, solide et généi'eux. C'est un géant avec des mains douces. Il a huit ans de plus que moi, et il me traitait comme une petite fille, il me faisait sauter sur ses genoux. J'éprouve encore au bout des doigts la soie de ses moustaches. Il est officier. II. s'est marié. Sa femme est ma meilleure amie. Mais ce n'est pas de ma faute, vous comprenez. Nous nous voyons souvent, je me suis laissée aller à des faiblesses du regard ou de la pensée pendant qu'il était en ma présence. Il ne s'était jamais douté de rien. Il croyait qu'il avait de Taffection pour moi comme pour une sœur, et maintenant il sait qu'il se trompe, qu'il a, lui aussi, de l'amour... Commen: cela?... Attendez... Avant de venir ici, à Rothdorf, je suis allée lui conter ma résolution, la morphine... tout, sauf le principal. Il s'est mis à frissonner en m'écoutant, comme par un grand froid.,, un homme si forf.,. et ily avait l'amour dans ses yeux... et il
n'a pas osé m'embrasser, moi sa demi-sœur, avant de me quitter p. ul-être pour toujours. Il a baissé la tête pour cacher ses larmes... Ah! que j'ai été heureuse, bien heureuse!... Depuis, je ne pense qu*à lui, et, |)endant queje criais là-haut pour la piqûre, eh bien, je revojais sa figure baissée et le tremblement de ses jambes d;»ns l'uniforme, d
Ainsi nous rapprochions nos dévorantes images intimes dans le morose salon du sanatorium.
Wilhelm le marin, sans se soucier de nous, tapotait d'un doigt hésitant le piano mal accordé.
Comme nous élions plusieurs, hommes et femmes, presque complèlement rétablis, on projeta une promenade aux bords du Rliin, sous la surveillance du maître en personne.
11 fjisait un temps voilé, charmant, avec un soleil rose et diffus. Nous marchions en avant, Uberthurm, le prince polonais, Madame Marie et moi. Puis venaient le premier aide, M. Ileinrich, M. Wilhelm. Enfin une exquise jeune fille russe, Mademoiselle Olga, guérie de l'éther, le triste Gaston et les deux médecins du prince fermaient le cortège.
A la vue du patron, le terrible Drang, portier du sanatorium, lit tourner la grille, et chacun respira l'air de la liberté. 11 n'y a pas d'exemple qu'un malade ait pu s'échapper de Rothdorf avant le délai prescrit. Jamais grincement du fer sur le sable ne
fut plus doux aux oreilles. Mademoiselle Olga se mit à chanter une romance de Grieg. 11 m'en vint une de Schnmann. C'est étonnant comme la musique s'accorde bien avec l'évasion.
Le sanatorium est sur la hauteur. On descend de là dans la vallée par des prairies et des bocajres en pente douce. Le village est la première étape Tous nous étions curieux de le visiter, de voir de près nos frères en morphinomanie, ces infortunés perdus par notre exemple. A quelques pas des premières maisons, Uberthurm s'arrêta, nous groupa autour de lui et nous fit une courte conférence, ce que les Allemands appellent un « Vortrag ». Il mêlail beaucoup de termes français à son discours et me regardait tout le temps, comme pour me dire : « C'est à vous surtout que ceci s'adresse. »
J'étais si ému, si vibrant, que j'ai retenu presque exactement ses paroles :
« Mesdames et messieurs, ceux qui habitent là sont morphinomanes de père en ûls depuis l'installation du sanatorium, c'est-à-dire sous mon prédécesseur, il y a vingt-neuf ans. Il n'est pas douteux que la contagion leur soit venue par le premier personnel, qui n'était pas stylé comme celui d'aujourd'hui. Sur cent dix-huit familles groupées à cette époque, il en reste actuellement cinquantedeux, et je ne doute pas que, dans une dizaine d'années, la population soit complètement éteinte.
Nous avons fait tous nos efforts pour enrayer la manie. Le pharmacien a été changé. Les gens allaient s'approvisionner à Heimalh, de l'autre côté du Rhin, ou s'adressaient à des droguistes colporteurs qui leur procuraient le poison en abondance. J'ai proposé aux plus éprouvés le traitement gratuit. La crainte des souffrances qu'il comporte leur a fait refuser mon offre. La corruption est tellement forte qu'elle s'est communiquée aux agents municipaux et jusqu'à la gendarmerie locale. C'est un des plus beaux et des plus sinistres exemples d'habitude en commun qui soient. Vous en trouverez le récit détaillé dans les livraisons 10, ii , 12, 13 et 14des Archives de psychiatrie et de toxicologie, et à l'article Opium de la troisième édition de la Grandie Encyclopédie Stôrm. Enfin mon élève, le professeur Fabricius de Dresde, a écrit là-dessus une brochure que l'on peut se procurer sous ce titre : Contribution à V étude de la morphinomanie épidémique. Une bourgade intoxiquée, »
Ainsi prévenu, notre groupe s'approcha du malheureux hameau. Il était silencieux et morne. Dans ses ruelles étroites, les ordures ménagères couvraient le sol, et des animaux domestiques d'une effrayante maigreur cherchaient leur vie parmi ces détritus.
Le premier habitant qui nous aperçut, une jeune fille jaune comme une bohémienne, prenait de l'eau
à un puits, laissa son seau et disparut. Dberthurm est redoute là comme un sorcier et comme un bourreau. Les gens se figurent qu'il va les sevrer de force ou leur enlever les sinistres outils de leur passion.
« Eh bien, ma brave femme — cria-t-il à une autre — voulez-vous nous laisser entrer une petite minute pour admirer votre crucifix? »
Le vieux squelette en jupon n'osa pas refuser. La pièce était nue et sale, d'une odeur repoussante. Dans une armoire servant de lit, était étendu un cadavre de cire aux yeux etïrayés, le mari. Un enfant d'une dizaine d'années, horriblement pâle, et certainement déjà contaminé, semblait assoupi auprès d'une cheminée sans feu. Un Christ d'ivoire, pendu au mur, douloureux et décharné dans la manière allemande du xiv* siècle, étendait anxieusement ses bras minces au-dessus de cette famille difficile à sauver ici-bas.
€ Us n'ont plus d'ailleurs aucune espèce de religion, ni de contrainte morale — murmura Uberthurm avec un demi-sourire, — et s'adressant à la vieille qui raccrochait le crucifix d'une griffe hésitante :
€ Qu'est-ce que c'est que celui-là? »
Elle bredouilla quelque chose, de vague, comme « c'était le Dieu autrefois ici. »
a Savez-vous faire encore le signe de croix? »
Elle esquissa gauchement une ébauche du geste saint.
« Allez- vous quelquefois à la messe? »
Mouvement négatif de la tête ridée.
« Montrez-moi votre appareil... »
Le spectre hésita, puis, rassuré par notre présence, alla chercher dans un vieux placard une grosse bouteille de solution trouble de morphine et deux seringues chargées qui servaient évidemment pour toute la tribu.
Je ne pus m*empêcher de faire observer à Uberthurm que ce remplacement d'une croyance par un poison n'était pas à l'honneur du matérialisme. II me répliqua tranquillement : « Que ceux qni n'ont pas la force de supporter la vie sans au-delà disparaissent, je n'y vois aucun inconvénient.
— Mais c'est toute l'humanité, docteur.
— Presque toute. Les bons resteront sur le filtre. Vous verrez qu'il y aura bien une arche de Noé encore cette fois pour les échantillons d'animaux incrédules, d
Alors je me rendis compte de l'athéisme irrémédiable qui l'animait et je cessai de le contredire
Au bureau de poste, la préposée avait c»^tle mine hagarde, aux pupilles contractées, quine trompe pas. Je crus qu'elle allait s'évanouir quand noire guide lui demanda « ce qu'elle attendait pour se laisser
soigner ». Elle s'affala derrière son grillage et se mit à trembler de terreur.
€ El le facteur aussi est comme ça — déclara Uberthurm en sortant. — Heureusement que j'ai obtenu im service particulier pour le sanatorium. .. Autrement... »
Son mouvement d'épaules indiqua que, sans cette précaution, nous n'aurions guère pu compter sur notre courrier.
L*église ou le temple, on ne savait plus, était verrouillé et tombait en ruine. Mais, à quelques pas de là, le cimetière, avec ses pieires et ses croix . neuves, paraissait la promenade la plus fréquentée. Mademoiselle Olga implora gentiment : «Docteur, si nous descendions maintenant vers le iflleuve. Votre excursion manque de gaîté.
— Ah parfaitement bien, oui, comme c'est exact ! » concéda Uberthurm avec une bonhomie joviale. Il s'était cru un moment, à cause de moi, « entre confrères », mais le masque pleurard de M. Gaston, l'impassibilité d'Heinrich et le bongonnage de VVilhelm, l'homme au tigre, le réveillèrent. Il redevint, grâce à une étonnante souplesse, médecin mondain, géologue et botaniste. Nous dévalions
maintenant vers le Rhin, à travers une pinède dont i *
la persistante verdure contrastait avec un paysage de plein automne. Nous courions presque. Je n'avais pas, depuis longtemps, joui aussi sensuelle-
ment des arbres, du sable fin, de la bonne odeur résineuse, de l'air frais et vif. Le prince polonais trottait auprès de moi de toute la vigueur de ses petites jambes. Madame Marie reprenait des couleurs. La Russe gambadait, montrant, sous sa jupe courte, les mollets les plus fins.
Le bruit du fleuve se rapprochait et il nous fallut longtemps pour atteindre le bord. Il courait droit et vite, ainsi qu'une lame d'argent, jusqu'à une cascade pas très haute, au bas de laquelle il formait des remous.
« Hé là, capitaine — dit Uberlhurm à Wilhelm — comment vous y prendriez-vous pour nous transporter sur l'autre rive?...
— Penh... je n'en distingue pas la nécessité. » Telle fut la réponse du peu cordial navigateur. A quoi le bon docteur ajouta, m'entraînant à part : (( Voyons, avouez qu'il eût été aussi avantageux pour l'espèce de laisser celui-là crever dans le délire de la cocaïne, et que nous nous donnons bien du mal pour réparer des poupées de chiffons. >
Le retour par le même chemin — il n'y en avait pas d'autre — fut plus pénible. Tous ces convalescents traînaient la patte. Madame Marie m'avait demandé moii bras et je sentais sa maigreur contre la mienne comme un galant départ de danse macabre. Elle désirait me parler encore de son demifrère. Cela lui faisait du bien et du mal. Pauvre
âme exaltée de poitrinaire ! Elle ne comprenait pas qu'elle souhaitait deux morts, celle de son mari, celle de sa belle-sœur, afin de réaliser son cher inceste, et elle ne comprenait pas davantage que c'était elle qui mourrait la première, qu'on ensevelirait dans un léger remords, doublé d'un regret plus cuisant.
Il fallut bien retraverser le village des morphinemânes, que gagnaient déjà les ténèbres. Rien n'y était encore allumé; mais nous devinions, derrière les fenêtres, des yeux craintifs qui nous épiaient, des curiosités qui se demandaient comment nous pouvions vivre sans la drogue enivrante et indispensable. Je pensais en frissonnant que dans dix années toutes ces masures seraient rasées, qu'Uberthurm aurait acheté le terrain, déblayé le cimetière, abattu la ruine de l'église et en guérirait d'autres sur l'emplacement de ces incurables*
Les heures passaient vite dans ce milieu réglé au chronomètre. Wilhelm partit le premier, jurant qu'il en avait fini avec la cocaïne et qu'il solliciterait sa rentrée dans la marine de commerce. Puis ce fut le tour de la jolie mademoiselle Olga. D'où venait-elle, où allait-elle, cette étrange personne aux yeux piquetés d'or, qui avait failli sombrer dans l'éther? Uberthurm nous laissa entendre qu'elle portait un des plus beaux noms de la Russie. Il y avait en elle, en effet, quelque chose de naturelle-
ment aristocratique, une nonchalance lyrique qui ne se livrait pas.
Les futurs émancipés s'échelonnaient ainsi :
Madame Marie, moi, puis le prince. Quant à Gaston et à Heinrich, ils se cramponnaient à Rothdorf, le premier par mélancolie, le second par indifférence. Le maître du logis, soupçonnant quelque complication, ne les pressait pas.
Or, le soir même du jour où Madame Marie nous avait quittés, toussotante et bienheureuse, c'était dans la dernière semaine de novembre, j'allai me coucher plus tôt que de coutume. Je me sentais un peu de fièvre. Frit2 ne me gardait plus, mais demeurait obligeamment à ma disposition. II dormait au rezde-chaussée de mon pavillon, et ma sonnette- communiquait avec son réduit.
Je commençai par entrer dans un vieux cauchemar qui ne me tourmentait plus depuis la suppression : celui de la forêt brusquement desséchée. Cette fois, les arbres devinrent rouges tout en se recroquevillant, et je compris en rêve que j'allais avoir une hémoptysie. Je sortis du songe en crachant le sang.
A mon appel Fritz monta. Quand il aperçut mes draps empourprés, une frayeur intense apparut sur son honnête visage. Il connaissait cela. 11 crut que j'allais mourir et bientôt un assourdissant carillon, employé seulement dans les grandes circons-
tances, réveillait le médecin en chef et son aide, Uberthurm ne se troubla pas. Il me fit séance tenante une piqûre d'ergotine, une application de glace, et pendant les préparatifs, il ne cessait de me répéter : « Tout à fait naturel... ganz natûrlich », comme s'il s'agissait d'un accident prévu.
Moi cependant je me désolais. Au milieu de toutes ces précautions contre la morphine, j'avais oublié la phtisie, et je croyais qu*elle m'avait oublié. Je me flattais de celte idée stupide que les deux maux avaient disparu en même temps. Il n'en était rien. Mon amour pour la saine et robuste Blanche m'apparaissait, en cet instant, dérisoire. Comment oserais-je même lui demander de lier son sort à un infirme, à un condamné! Que penserait Contrat d'une démarche aussi folle? Kl puis, plus immédiatement encore, j'avais peur de mourir ici, en terre étrangère, chez ces gens que je ne connaissais pas deux mois auparavant, et pourqui je ne serais qu'un numéro de cadavre entre tant d'au 1res. C'était pire que la fosse commune.
A tout hasard, je demandai un prêtre. Uberthurm me dit : « Je vous réponds, sur mon honneur, que vous n'êtes pas en danger. C'est un petit réveil de lésion pendant la cinquième ou sixième élimination pulmonaire, dans les grosses bron- hes ou aux parois d'une caverne cicatrisée. Néanmoins, si le prêtre catholique vous rassure, il y en a un
tout près, à Heîmath, et Drang va aller le chercher. »
J'attendis un quart d'heure, puis ne me sentant pas plus l'aible, je jugeai la précaution inutile. Uberthurm ne me quitta pas. Il me défendit de parler, m'accorda un grog au chloral, et, tandis que je cédais au sommeil, je sentais à mon poignet son pouce robuste qui s'assurait de ma circulation.
La journée du lendemain fut bonne. La fièvre tomba. Ce n'était qu'une alerte. Mais elle prolongea ma captivité, et, à partir de ce moment, je n'eus plus qu'une idée : revenir chez moi. C'est ce que j'expliquais au compatissant Fritz, que je traitais maintenant en ami; car ses sentiments simples apaisaient ma détresse :
« Comprends-moi, Frilz... il y a là-bas quelqu'un que j'aime, qui m'aime — je voulais le croire, et il m'était doux de T'affirmer. — Alors, c'est pour moi un supplice de patienter ici...
— Ah, monsieur, je vous entends bien. Soyez tranquille. Le bon Dieu veille, malgré que M. Uberthurm ne le croie pas, et, comme vous avez eu du courage, il saura vous récompenser. Voyez Fritz. Il devrait être sous terre comme ses sœurs. Il y serait, s'il n'avait pas prié. Les camarades ont beau rire, le chef a beau rire, il prie toujours, Fritz, et la prière est une ficelle que Dieu tient et qui empêche le nageur de cette vie de se noyer.
Ce fut à la fin de novembre seulement, par une matinée de pluie battante, qu'Uberthurm me signa mon exeat. Il me sembla que le soleil inondait ma chambre et mon âme. Le train était à six heures du soir.
Tandis que Fritz faisait ma malle, j'employai ma journée à revoir lentement ces lieux où j'avais tant souffert, la salle de suppression, l'hydrothérapie, la salle à manger, le jardin, le salon. J'avais l'impression d'habiter ici depuis un an. Tous les coins m'étaient familiers... Le prince et ses médecins étaient retournés en Pologne. De nouveaux malades, arrivés depuis peu, pendant que je gardais le lit, me dévisageaient sèchement. « Chacun pour soi », c'est la devise de tous les douloureux, quand ils ont perdu ou négligé la religion. Je m'aperçus que je quittais Rothdorf dans un état moral presque chétien. Ce terrible palais de la matière avait agi sur moi par contradiction.
Je laissai ma montre à Fritz, qui ne voulait pas l'accepter. Gaston pleurait parce qu'il aurait désiré être à ma place. Heinrich me tendit sa main ossifiée. Quant à Uberthurm, il me souhaita amicalement bon voyage et ajouta : c Nous ne sommes pas de la même doctrine. Mais je vous concède que votre illusion a eu quelquefois sa grandeur. C'est à la mienne à faire ses preuves ».
Comme la voiture laissait le chemin pour la grande route, je saluai une dernière fois, à travers les rideaux de la pluie, les âpres pavillons de RoLfadorf, que hantent le deuil et le poison.