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CHAPITRE XI

yhomme perd vite l'habitude de la liberté. Les deux mois passés à Rothdorf, dans la tutelle d'Uberthurm, me laissaient aussi désemparé devant les actes les plus simples de Texislence qu'un tout petit enfant qui sort seul pour la première fois. Une sensation de blancheur, de vertige, jiassait et repassait au fond de mon cerveau. Dans le train j'étais tout ensemble heureux et inquiet. Je me disais que j'allais revoir Blanche et je me demandais quelles seraient ses dispositions à mon égard. Fallait-il ou non lui cacher ainsi qu'à Contrat les motifs de mon absence? D'autre part, les spectacles du sanatorium et les souvenirs de la suppression étaient tellement vivants en moi que je les aurais racontés avec plaisir à l'employé du sleeping. Et puis il y a

dans la sincérité une force de persuasion irrésistible.

Aux heures correspondant à mes piqûres j'éprouvais pendant quelques minutes un malaise que dissipait une cuillerée d'eau de mélisse. On m'avait prévenu que je resterais fragile pendant plusieurs semaines. Enfin, vers le soir, la fièvre me reprenait, comme pour me rappeler que je n*étais pas guéri, que le plus dur restait à faire.

Expansif et indiscret, Grégorio m'attendait à la gare de l'Est. Il m'expliqua que plusieurs personnes étaient venues pendant mon absence, que lui-même ne savait comment répondre aux questions, que la cuisinière aussi était fort intriguée. Mais devant ma froideur il se tut et s'occupa de retirer ma malle.

Je retrouvai, non sans émotion, mon appartement tel que je l'avais laissé. Sous mes fenêtres, les jardins étaient maintenant crispés par l'hiver. De mes trois derniers mois d'égarement, de cauchemar et de hanlise il ne restait qu'un meuble pl43in de petits flacons vides de morphine et d'aiguilles inemployées. Je passai là une demi-journée de rêverie mélancolique devant ces vestiges de mon erreur. Par quel prodige avais-je résisté à l'essai de la napelline, aux efforts combinés du poison et de la tuberculose? Comment avais-je retiré un pied de la tombe?... C'est ainsi que tous les détours de ma pensée me ramenaient à ma chère cornélienne. Sans elle je

n'aurais jamais eu le courage de nager contre le courant qui n'entraînait.

Être délivré d'une manie aussi tenace, c'est renaître. La vue de ma bibliothèque, de mes cahiers, de mes travaux abandonnés depuis longtemps me remplissait les yeux de larmes. Ah! disparaître en pleine conscience, dans l'effort, dans l'activité intellectuelle n'est rien! Mais glisser vers la mort au fond d'un rêve, d'une lâche et monotone accoutumance, voilà qui ferait prendre en horreur tous les calmants, tous les anesthésiques, tout ce qui engourdit la souffrance.

Ma dernière hémoptysie n'avait pas eu de suites fâcheuses. Je continuais à m'alimenter voracement. Néanmoins Uberthurm m'avait recommandé de laisser passer deux semaines avant de dormir la fenêtre ouverte.

Le lendemain, à onze heures et demie du matin, je sonnais chez Contrat. J*espérais qu'il ne serait pas encore revenu de l'hôpital et que sa nièce me recevrait. Je tremblais d'impatience et de crainte. Mon calcul fut exact. Le domestique me dit que « le docteur n'était pas rentré, mais que mademoiselle désirait me parler ».

Elle vint à moi, la main tendue, avec cet air de franchise allègre que je m'étais tant de fois représenté. Ce n'était ni son harmonieux visage de blonde aux lèvres bonnes quoique moqueuses, ni ses yeux

rapides et doux, ni sa voix d'une douceur ombrée qui me faisaient frissonner Tâme. C'était ce qui flottait autour d'elle d'inexprimé, de miséricordieux et de brave. Elle inspirait l'aven, elle donnait le désir d'être soi-même, sans forfanierie ni rélicence. Il n'y avait pas en elle une goutte de mensonge ni d'ambiguïté, ces deux corrupteurs de la spiritualité féminine.

Dès que nous fûmes assis, moi en face d'elle, dans son petit v^^aloo, je lui dis sans hésitation : « Devinez, mademoiselle, d'où j'arrive. »

Elle me répondit de même : « De Rolhdorf, chez Uberihurm. » Vivant au milieu des médecins, elle connaissait cet endroit célèbre. Puis, en rougissant ui peu, elle ajouta : « Combien nous sommes heu- reux de vous savoir guéri! »

Une seule personne pouvait avoir livré le secret de ma retraite : Marcel Norris. Mais je ne lui en voulais pas, puisqu'il facilitait ainsi ma confession.

Celle-ci fut brève. La lettre que j'avais osé écrire à Blanche ni sa réponse ne faisaient obstacle entre nous. Déjà nous avions, l'un et l'autre, dépassé les préjugés mondains, remparts de papier pour les flammes du cœur, et nous nous cf^nfroutions devant cet avenir qui du moins nous était ouvert. Dramatique audace. Car je ne disposîûs pas encore de moimême et je m'offrais à elle entre deux déchéances, l'une disparue, rachetée par la douleur, l'autre

toujours menaçante. Elle acceptait ce pacte. Elle ne craignait pas de me le dire par son attitude violemment intéressée et ses regards d'une infinie tendresse.

Alors je m'enhardis et pris sa gracieuse main, qu'elle ne relira pas. Je continuais à raconter avec volubilité les tortures de la suppression et un muet dialogue s'engageait entre nos artères battant Tune contre Taulre; une convention tacile et presque charnelle se signait par ce léger contact.

Quand j'eus achevé, elle se libéra sans brusquerie. Je crus que nos destins se dénouaient; mais elle cherchait simplement son mouchoir pour s'essuyer les yeux. A ce moment Contrat entrait. Je me levai. Il me serra sur sa forte poitrine, puis, m'écartant de lui, me plaça bien dans la lumière et m'examina. Ce qu'il vit parut le satisfaire :

« Donc, c'est fini?...

— Oui, patron, c'ef^t fini.

— Espèce de serin I »

Telle fut sa seule réprimande. II lui avait fallu deux minutes pour débrouiller le nœud de ma fai blesse et de mon énergie.

Dès que Blanche nous eut quittés, il m'ausculta,

non sans ces paroles très fortement accen»iiiées :

« C'est que je tiens à vous, mon petit. » Cette

fois ce fut long, méthodique, et quand l'oreille

n'était pas bien sûre, elle comparait ave<'« l'autre

coté, puis revenaîly puis allait plus. loin, comme ua chien de chasse lancé sur une piste.

J'attendais l'arrêt. Surtout je regardais le juge. Mais il était difficile de lire quoi que ce fût sur ce masque imberbe dressé à l'impénétrabilité.

« De quand le dernier accident?...

— Trois semaines, patron.

— Il n'en reste rien... Uberthurm jouait gros jeu avec cette suppression en cinq secs. Il a gagné. Vous le féliciterez de ma part... Savez-vous, Guisanne, ce que vous devriez faire maintenant?...

— Quitter Paris pour une station d'altitude et revivifier mes poumons dans l'air pur. *

Contrat se mit à rire : « C'est admirablement

cela... Ecoutez... Quand on est sur une bonne penle, il faut se laisser rouler jusqu'au bout. Or la délivrance de la morphine a donné un coup de fouet à votre organisme, et votre crachement de sang de Rothdorf n'est que le premier résullat de ce coup de fouet. Le second pourrait être la cicalrisation définitive. »

Je soupirai : « Il y a si longtemps qu'on me la promet.

— Allons donc, farceur, avez-vous seulement essayé de l'obtenir, en yacht sur la Méditerranée ou en automobile à travers la Bretagne? Félicitezvous que la maladie ait été plus raisonnable que vous et se soit contentée de dégâts restreints. Aide

ion poumon... ton poumon l'aidera. Ce qui vous a manqué jusqu'à présent, c'est une ligne de volonté bien nette. Vous avez cédé à la tristesse d'être arrêté en plein travail, au seuil d'une découverte, et vous vous êtes comporté, vous médecin, comme un ignorant.

— patron...

— Vous souriez, c'est l'exacte vérité. J'ai horreur du prêche laïque. Je le crois vain. Mais, aujourd'hui que vous avez tendance à vous reconquérir et définitivement, laissez-moi vous reprocher d'avoir lâché les rênes. Vous m'avez donné beaucoup de tourment. »

Ce ton rude et chaleureux me remuait le cœur. Je paiTins à articuler à peu près ceci : « Il me manquait une raison pour lutter et remonter la côte. On ne combat pas les maléfices sans un talisman. Aujourd'hui j'ai ce talisman... » Contrat me lança un regard aigu, d'où je ne pus tirer aucune conjecture. Puis, sans plus de façons, il me pria de rester déjeuner.

Ce fut une heure gaie et intime avec un dessous de grande émotion, un de ces suaves répits de l'existence qui vous aident ensuite à franchir l'aridité des déserts. L'oubli et l'amour nous protégeaient. Nous nous trouvions rapprochés, Blanche et moi, sans nous être presque fréquentés. Le muet travail de nos deux cœurs avait fait ce prodige dans

rinlervalle de nos rencontres. Nous évîiions de nous adresser directement la parole, même de nous regarder, et pourtant toutes les trompettes de Tespérance sonnaient dans nos ruses silencieuses.

Quaud je partis de cette chère maison, j'étais exalté comme le tout jeune homme qui vient de comprendre les yeux de la femme. J'avais envie d'accomplir quelque chose de brillant et d'héroïque. Une quinte de toux me rappela vite à la réalité d'une tâche plus urgente : la destruction de mes bacilles. Jadis le poitrinaire mourait sans avoir connu son ennemi. Aujourd'hui il le voit au microscope, il suit ses progrès et sa retraite. Il ne se bat plus dans le brouillard. Pendant la guerre, à Châteaudun, le commandant en chef dit au maire : « Montons tous les deux seuls dans le clocher pour nous rendre compte des forces prussiennes. Leur nombre risquerait de décourager les défenseurs. j> Le médecin phtisique monte lui aussi dans le clocher et il apprend à surmonter sa crainte.

Je suis superstitieux. Après ma première hémoptysie, j'étais allé chez Norris en sortant de chez Coulrat. Je refis le même trajet dans la pensée de fermer un cycle.

Mon ami était assis dans son laboratoire, à sa table, devant son microscope, comme dix-neuf mois auparavant. Il tourna la tête, me vit, s'essuya

une main, me la tendit, puis d'un ton d(^taché : € Te voilà débarrassé de Topiura. Ça n'est pas malheureux... Eh bien, cet Uberthurm est-il aussi féroce qu'on le raconte? J'ai lu sa dernière communication au congrès de Berlin. Elle ne m'a pas enchanté. »

C'est toujours un singulier contraste que l'exaltation d'un monsieur sortant d'une rude épreuve et l'impassibilité du camarade. Le premier a envie d'ouvrir son cœur. Le second ne songe qu'à se garer de la confidence qu'on regrette ensuite. Mais les humeurs de Norris n'étaient pas pour me démonter. Je m'assis à côté de lui et lui exposai, sans la plus petite nuance de sentiment, mes observations sur le Rothdorf scientifique.

Il paraissait distrait, moins pion qu'à l'ordinaire. Je mettais cela sur le compte d'une désillusion histologique ou bactériologique, la seule susceptible de le toucher. Or, à ma grande surprise, il commença tout à coup à me parler de Minna Sem, qui

était venue le consulter à son retour d'Ecosse. Elle le connaissait à travers mes récits élogieux. L'accident de Talloires avait aggravé ses dispositions neurasthéniques. Elle cherchait un savant jeune, pas banal, et qui pût la suivre, lui remonter le moral. Quand il en fut à ce point de son récit assez gêné, assez embarrassé, je ne pus m'empêclier de m'écrier : « Ah bigre!... »

Il laissa là sa préparation, se retourna vivement : € Pourquoi : ah bigre?

— Parce que, quand une amazone comme Minna Sem demande à son bon docteur de lui remonter le moral, je sais ce que ça veut dire. »

Il fit une grimace affreuse. Je compris qu'il me détestait et qu'il adorait sa nouvelle cliente. Il me confirma dans cette hypothèse en ripostant :

d Je ne me soucie guère des racontars mondains. Ce qu'il y a de sûr, c'est que cette personne — il évitait de la nommer — est quelqu'un de très remarquable. 11 n'y a pas beaucoup de philosophes, ni même de médecins, qui pourraient lui faire la pige. »

Entraîné par la taquinerie, j'étais incapable de m'arrêtcr :

« Oui, elle admire et pratique le matérialisme. Elle est sémite des pieds à la tête.

— Voilà qui m'est égal — s'écria Marcel, comme il aurait dit : scélérat! — Elle n'est ni juive, ni catholique, ni protestante à mes yeux. Elle est humaine et cela me suffit.

— Te parle-t-elle de moi ?

Je posais cette question non certes par fatuité, mais parce que je connaissais l'habitude de la charmante Minna, qui est de déchirer par la calomi^ie ses anciens amants. Norris eut un douloureux sourire.

— Très rarement.

— EtdeTalloires?

— Elle a été sa maîtresse. »

Cher naïf garçon ! Il admettait celui-là parce qu'elle le lui avait avoué. J'insistai.

— L'aime-t-elle encore?

— On n'aime pas un paralytique général.

— Le diagnostic est donc certain?

Norris se leva et s'approchanl de moi avec une mine confidentielle : « Tout ce qu'il y a de plus certain... Elle m'îtprié d'aller le voir. Je connais Varanl. J'ai été à Auteuih Ah, mon cher, c'est affreux, Talloires se croit en mer, à bord d'un bateau, avec des comtesses, des ducs, des rois. Il m'a appelé prince. A d'autres moments, il tombe dans une sorte de coma. Varant pense que ça peut durer encore six mois. Mais tu ne t'imagines pas les racontars ignobles qu'on a colportés sur cette pauvre femme. On a prétendu que c'était elle qui l'avait rendu fou, en le tracassant, en le torturant, en exaltant sa lubricité. Alors qu'au contraire, j'en ai la preuve, elle s'est donnée à lui par pitié, sans amour, afin de l'apaiser. »

Il oubliait que j'avais tenu ma partie dans ce sombre drame. Mais je me rendais compte du nouveau rôle que jouait Minna, fort adapté au candide savant dont elle avait résolu la conquête. J'étais seulement étonné^ qu'elle ne lui eût pas défendu

de me fréquenter, dans la crainte d'une révélation possible. J'eus bientôt la raison de cette tolérance. Il me laissa entendre que, sans les exhortations de la juive, je n'aurais jamais eu le courage de m'enfermer deux mois à Rothdorf. Elle lui avait expliqué notre intimité par mon sauvetage. Ainsi toute ironie de ma part devenait la plus noire ingratitude.

En le délivrant de ma présence, je compris bien que l'impressionnable JMarcel ne tiendrait plus beaucoup à me revoir. Qu'est-ce qu'une amitié devant l'amour et quel est celui d'entre nous qui ne sacrifieiait pas son plus cher confident à un caprice de la pire des gueuses ? La fraternité entre hommes est infiniment rare. Elle exige des tempéraments semblables, les mêmes haines et des destinées différentes, qui ne risquent jamais de s'entrecroiser. Enfin elle ne peut survenir qu'à un âge où le sacrifice ne soit pas trop dur, lorsque le feu du désir est calmé, lorsque celui de la déception s'allume.

Fixé sur l'aveuglement de cet ami, j'allai deux ou trois jours après tâter le pouls de Vénardel.

Il venait de se lever — à onze heures du matin — et gonflé <le sommeil encore, ainsi qu'un gros baby barJ3u, il s'occupait à cirer ses bottines au milieu d'une déroute d'embauchoirs. 11 simula mollement une surprise incompatible avec son parfait égoïsme : « Tiens, c'est toi ! Nous nous demandions avec

Viviane ce que tu étais devenu. Où étais-tu donc?

— A Palerme.

— Il paraît que c'est un séjour délicieux. Imagine-toi qu'avant-hier, en sortant du restaurant avec Viviane, j'ai attrapé un courant d'air et je n'en finis pas d'éternuer. »

Celte répétition du nom de Viviane signifiait évidemment quelque chose. Tandis que Nanard claironnait avec son nez au fond d'un gigantesque mouchoir, je jetai les yeux sur la pièce et m'aperçus que les photographies dédicacées avaient disparu. En revanche, des petits nœuds de satin jaune, genre artistique, décoraient le coin gauche de chaque tableau du maître. Les meubles étaient époussetés. Une main de femme avait passé là. Je brusquai l'imminente confidence :

« Tu vis avec Viviane... ne mens pas... c'est inutile... Je le lis sur tes paupières. »

Il les baissait en effet avec le sourire le plus fat. Il n'était pas fâché de me prouver que lui aussi avait des aventures.

« Et vous êtes heureux? >

II mit un doigt sur sa lèvre et me montra la porte du fond, celle de la chambre à coucher. Je murmurai tout bas :

« Alors, elle n'est plus vierge?... » Il fit non de la tête et j'imaginai la gaîté de la jeune Chaveu si elle nous écoulait derrière la tenture.

25i LA LUTTE

Je m'informai de Fadi, qui n'avait pas encore épousé Geneviève. Le mariage avait été reculé pour des raisons obscures. Nanard redoutant une vengeance improbable du vicomte, se promenait avec un grand couteau catalan dans sa poche. Il voulut à toute force me le montrer et rien n'était comique comme ce débonnaire pirate à barbe noire brandissant cette vaine navaja. Je lui dis : c Fais attention. Tu risques de t'ouvrir le ventre par mégarde. Quel ' deuil ce serait pour l'École française et pour l'Opéra ! »

Je m'amusai à le questionner sur Emery et Minna. Son souvenir de la tragédie de Guérande était très lointain, très brouillé. Son extraordinaire inconsistance ne tenait pas registre des catastrophes qui ne le concernaient pas personnellement. Pour . le moment, sa grande préoccupation était de faire inviter « sa maîtresse > chez les Saint-Alvèdre, milieu très collet monté et qui suffit à consacrer une fme diseuse. Mais il craignait de ne pas obtenir de Viviane qu'elle renonçât exceptionnellement à réciter du Baudelaire, auteur considéré comme obscène.

Au sortir des dures réalités de Rothdorf, la légèreté d'âme d'un Nanard et d'un Marcel Norris, chacune dans son genre, m'atterrait. La ville de Paris éparpille les personnalités et réduit en poudre impalpable les demi-personnalités, ceux qui servent à sa figuration.

Je retardais instinctivement la visite obligatoire à mon père à Montlouis. J!appréhendais une réception sans enthousiasme qui eût alourdi le manteau de glace pesant déjà sur ma sensibilité. Avec le docteur Jean on ne sait jamais quel sera Taccueil. 11 a un profil tendre, un profil dur. Il présente l'un ou l'autre selon son humeur. Or j'étais dans une de ces dispositions morales qui ne pardonnent pas la sécheresse.

Il fallut pourtant se décider. Je montai dans ce train de Tours qui m'était odieux parce que je l'avais pris au début de mon accident pulmonaire. Je revis la campagne, la gare, la route blanche, ou plutôt grise d'une boue glacée. La bise de décembre criait et pleurait dans les arbres secs. Mon père était dans une phase de demi-indifférence. Gela se sentit à son accolade, à ses premiers mots mêlés de félicitations et de demi-reproches : « Pourquoi n'es-tu pas venu me parler de ton projet avant de partir pour Rothdorf? Je t'aurais donné quelques bons avis.

— Parce que, dans les cas graves, il ne faut prendre conseil que de soi-même >.

Variables rapports que ceux du père et du fils, quand la mère n'est plus là pour les adoucir et les fixer. Je venais d'échapper à deux dangers sérieux, celui de la morphine et celui de la mort pendant la suppression rapide. Le docteur Jean Guisanne

connaissait ces questions à merveille; il m'aimait sous ses airs Spartiate^... et nous n'avions rien à nous dire. Entre deux tempéraments presque semblables, il y a de bons et de mauvais engrenages. Cette fois Tengrenage était nul. Les repas surtout nous semblaient interminables. J'étais déjà dans la montagne, au milieu des neiges, séparé de Blanche pour de longs mois. Je me tâtais. Était-ce bien nécessaire? Ne pouvais-je pas guérir en restant dans la vie, ou ici, à trois heures de Paris? Mais ma raison me répondait : « Non; il faut une vraie cure, un isolement complet. » Alors je relevais la tête, et je voyais mon père absorbé dans ses réflexions. Il avait vieilli dans l'intervalle de mes deux derniers séjours. Cela me frappait tout à coup. Ses traits s'étaient accentués entre la double blancheur des cheveux et de la barbe. J'eus envie .de me lever et d'aller l'embrasser de toutes mes forces comme son petit enfant, pour réveiller en lui une chaleur qui m'eût été douce. Puis j'eus peur qu'il ne comprît pas, et je m'abstins.

Je repartis bientôt. A Paris, une nouvelle tristesse m'était réservée : la rencontre de Geneviève.

Elle se produisit rue de Médicis, chez un pâtissier, où j'étais entré pour boire une tasse de thé bouillant, accompagnée d'un verre de porto. Je combattais ainsi ma tendance au vertige. A l'accent de

ma voix, une dame se retourna. C'était elle. Nous ne pouvions plus nous éviter. On commença par des banalités, des nouvelles de là veuve aux statues, des considérations sur nos mines réciproques. On se disait vous. Puis, suscité par les souvenirs, un peu de confiance mêlé d'un tutoiement intermittent réapparut. Geneviève était encore jolie, un rien fanée comme une jeune femme qui a versé beaucoup de larmes inutiles, et mis dessus beaucoup de poudre de riz. Ses cheveux et ses yeux tenaient bon. Mais la bouche trop grande, trop embrassée, commençait à s'affaisser, et son rire avait pris quelque chose de douloureusement inopportun. Ah quelle est celle qui sait se débarrasser à temps du charme périlleux de l'enfantillage 1 Elle simulait le froid, enveloppée de fourrures, et agitant sous la petite table ses jambes parfaites.

Elle avait entendu dire — tout se sait à Paris, mais de travers, — que j'étais neurasthénique comme Talloires, et en traitement dans une maison de santé. Ce parallèle me mit de mauvaise humeur. Je ripostai en lui parlant de Fadi et du mariage retardé :

« Pourquoi?... N'avez-vous pas hâte d'être vicomtesse, d'administrer le colportage mondain et de commander à des jardiniers costumés? »

La pauvre fille, déshabituée de mes mauvaises blagues, répétait comme un refrain : « Tu ne con-

nais pas Emmanuel! » si bien qu'à la On je m'enaporlai : — « Si, je connais Emmanuel. Il est prétentieux, avare, poltron, il a un cou d'une longueur ridicule, et il n'y a pas sur terre d'homme plus ennuyeux que lui. »

Les demoiselles de la pâtisserie s'intéressaient à notre débat. Geneviève devint rouge; elle me fixa longuement, s'imaginant que j'étais jaloux; puis elle rapprocha sa main froide de la mienne : « Tu te rappelles, hein, comme nous avons été amoureux avant ta maladie et ton changement de caractère... et personne ne s'est jamais douté de rien... >

Ce banal contact, qui m'en rappelait un autre si cher, ces paroles plus banales encore me montraient l'abîme de frivolité où avait sombré l'âme de cette belle fille. Elle aurait pu, mieux dirigée par une mère moins sotte et moins amorale, donner le bonheur à un brave homme. Au lieu de cela, elle se vendait à un crétin, et descendrait d'aventure en aventure jusqu'à une molle déconsidération. J'avais ma part de remords là dedans. Les êtres d'imagination, quand ils pèchent, sont plus coupables que les autres, car ils voient les conséquences de leurs fautes.

Elle espérait que Viviane Chaveu, d'abord furieuse de l'abandon de Fadi qu'elle avait cru tenir, se dédommagerait avec Vénardel et la laisserait tranquille ; « -€e bon Nanard, il me rend là un fier

service. C'est égal, ça a dû lui paraître drôle d'avoir pour tout de bon une femme dans son lit. >

Sur le trottoir nos adieux tramèrent. Je liquidais non seulement la morphine, mais encore ce qui l'avait précédé, ce que nous appelons notre jeunesse. Une fois en voiture, et la portière refermée, Geneviève, se penchant, me demanda : « Pourquoi, oui, enfin, pourquoi m'as-tu quittée? Parce que tu te croyais contagieux? »

Ses grands yeux exprimaient la curiosité. Je répondis : « Parce que le soir du bal costumé, où tu étais en dogaresse, tu m'aurais bien laissé crever de mon crachement de sang pour aller à cette fête ». C'était partiellement très vrai, comme tous les motifs de rupture. 11 y avait eu aussi de la lassitude. Mais, tandis que le fiacre s'éloignait, je voyais la tête écarquillée de mon ancienne maîtresse, en qui entrait un peu tardivement la certitude d'avoir commis une gaffe.

La tentation de me rendre compte par moi-même de l'état d'Emery de Talloires devint si forte, qu'après une semaine de repos et de chaise longue je n'y résistai plus. Je profitai d'un joli brouillard humide qui convenait à mes bronches. C'était peu de jours avant Noël, la fête de l'espérance en plein hiver, la fête où palpite l'annonce d'un Dieu.

Attteuil était désert et charmant, ainsi qu'une ville de luxe abandonnée. Le sanatorium du doc-

leur Varant est situé près des fortifications. Il a l'aspect confortable d'un hôtel particulier. Je sonnai. Je priai le portier, bien plus aimable que celui de Rothdorf, de faire passer ma carte au directeur. Une minute après j'étais introduit.

« Tu viens pour notre grand homme, — me dit le jeune maître avec un cynisme jovial. Je t'avertis qu'il ne reconnaît plus personne et qu'il se croit duc de Ponlorcé douze heures par jour. Le reste du temps, il s'animalise. Je m'arrange pour éconduire la plupart de ses visiteurs qui ne feraient que l'exciter. Mais quant à toi, c'est différent. Nous allons monter ensemble. »

Varant esl le type du faiseur. Il est petit, d'un beau physique, brun avec une barbe poivre et sel en pointe, et plein d'un grave aplomb. Venu de province les dents longues, il est arrivé par les femmes. Il le sait et ne cesse en parlant de regarder ses ongles taillés comme des pièces de verrerie. Sa science est nulle, mais sa connaissance de la sottise contemporaine infinie. Il est médecin aliéniste comme d'autres furent corsaires et il a monté son sanatorium avec des capitaux de courtisanes. C'est un placement à cinquante pour cent. En outre, il empoisonnerait son meilleur ami pour une réclame dans les journaux. Son portrait est toujours à la clicherie, prêt à illustrer un internement à la mode ou une actualité sur les irresponsables. Comme il

flatte les reporters, il est cçlui qu'on interviewe le plus. De là des bénéfices clandestins. Son silence lui rapporte autant que son indiscrétion.

Il marchait devant moi agitant ses clés, sautillant sur le linoléum de ses tristes corridors. Quelle différence avec l'honnête, le sévère Uberthurm!

Au numéro 29 il s'arrêta : « C'est ici. Veux-tu regarder par le guichet? Il me semble que notre homme est calme... »

Je mis le nez dans ce système qui permet d'observer sans être vu. Quelle horreur! En robe de chambre grisâtre, creusé, méconnaissable, la barbe pas faite, Emery de Talloires avachi au fond d'un fauteuil faisait des boulettes de papier. L'infirmier lui passait des journaux qu'il pétrissait d'une main nonchalante.

« Eh bien ? » demanda Varant ; puis ayant pris ma place : « C'est cela. Le duc de Pontorcé fait, paraît-il, de la sculpture pour s'amuser. Talloires, étant duc de Pontorcé, malaxe du matin au soir une terre glaise imaginaire... Il vaudrait mieux tout de même aller au café.

— Ce sera long? »

Mon confrère hésita une minute, pour un calcul intérieur, puis leva quatre de ses doigts.

« Quatre mois!

— Oui... à moins que d'ici là une congestion... Mais si tu tiens à entrei; chez lui. »

26i LA LUTTE

Certes non. Le spectacle me suffisait. Gomme nous redescendions, Varant m'entretint de Minna Sem dans Tespérance de me faire causer. Elle venait aax nouvelles avec Marcel Norris une fois par semaine. Il ne pouvait point démêler si c'était par perversité ou par remords : c Car elle ne Ta pas rendu paralytique général, bien entendu, mais elle a pressé le mouvement. >

J'eus un geste évasif. Le subtil garçon n'insista pas. Néanmoins, avant de me quitter, il me lança cette petite flèche : c II prononce quelquefois ton nom là-Haut. Je ne te répéterai pas ses propos. Ils ne sont pas empreints d'une grande bienveillance. Mais lu sais... avec les fous.., »

Sa mine indiquait que leurs reproches, même fondés, ne sont plus très redoutables.

Cette terrible vision acheva de me combler de dégoût. Ma vie passée m'apparut comme un cloaque que j'avais traversé en somnambule, avec une conscience morte, ainsi que la plupart de mes contemporains. Amitiés illusoires, amours d'un ordre bas, tromperies, hypocrisie, tout se valait. Aux feux de la douleur et d'une tendresse neuve l'ignominie et la facticité de mon milieu s'éclairaient. Nous demeurions des bêtes habillées, lâchées à travers les plaisirs de la grande ville, sans autre règle que l'assouvissement.

Ceux qui déchirent ainsi la toile peinte ne rêver-

ront plus jamais le décor. Opéré de la cataracte par la guérisdn de Topium, j'observais du haut en bas ,de l'échelle sociale, de Minna Sem à Mouilleblanc et de Varant à Marcel Norris, une même damnation par manque d'idéal.

11 m'était recommandé de garder le repos et je faisais des imprudences à chaque instant. De huit heures du matin à cinq heures du soir, sauf quelques minutes de vertige, ma volonté et mon activité me semblaient neuves. Puis la fièvre, parfois courte, mais permanente, me rappelait à l'accomplissement de mon programme. Le lendemain j'allais chez Contrat pour annoncer mon départ. Presque toujours je rencontrais Blanche. Nous échangions quelques paroles et je n'avais plus le courage de me décider.

Enfin, l'avant-veille du jour de Tan, comme je sortais de chez mon maître, raccompagné par elle, je la vis sur le palier qui poussait la porte à cause du domestique. Elle se pencha, s'appuyant à la rampe. J'avais déjà descendu la moitié d'un étage. Elle murmura ce mot: « Partez... » Je crus que j'avais mal entendu. Elle répéta : « Parlez... le plus tôt possible » et dans un murmure elle ajouta : « pour revenir le plus tôt possible ». Puis elle esquissa un baiser de ses doigts longs et disparut.

Une heure après j'étais chez l'abbé Gilbourgeon et le priais d'annoncer mon arrivée immédiate à son

ami le père Ruitor. La brusque décision qui m'avait déjà réussi quant à Rothdorf continuait d'être mon étoile.

Cette fois, quand il apprit mon nouvel exil, Grégorio éclata en sanglots : « Moussieur, moussieur, vous allez me renvoyer... mais si.,, je comprends... C'est impossible que vous gardiez oune valet à rien faire... Ah pauvre Grégorio, que deviendras-tou sans ton maître ! »

Afin de calmer cette douleur tapageuse, je donnai à l'habile Italien une petite somme et un congé de trois mois : « Va dans ton pays, mon brave Grégorio. Bois le soleil comme un lézard tandis que j'avalerai la poussière de neige. Et promets-moi de prier la Madone pour l'accomplissement de mes vœux. »

Il me le jura non sans solennité, une main sur son cœur, avec la grimace d'une joie sincère remplaçant un chagrin factice. Ce visage de Polichinelle est resté au-dessus de mon déchirement comme un masque à l'entrée d'une grotte noire. Me serait-il permis de revoir celle que j'essayais de conquérir au prix de tant d'efforts?

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