CHAPITRE IX
« En somme il y a un an que vous avez commencé et vous en êtes déjà à soixante centigrammes par jour en trois piqûres.
— Oui mon cher confrère.
— Quant au premier crachement de sang, il date du mois de mai précédent...
— C'est bien cela. j> •
Uberthurm se leva. Il est grand et robuste, avec une belle tête régulière, une barbe blonde qu'il caresse fréquemment du revers de sa main fine. Il ne m'avait pas fallu cinq minutes pour reconnaître en lui cette vision humaine et méticuleuse qui caractérise les maîlres cliniciens. Le voyage de Paris à Rothdorf avait été très désagréable et rempli d'hallucinations. Mais depuis que j'étais ici, sous la sauvegarde de ce géant lucide, je me sentais mieux.
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Il parlait le français correctemeni, avec iin accent rauque qui martelait les syllabes.
Je lui demandai : « Quand commençons-nous?
— Mais tout de suite. »
11 cherchait des clés dans le tiroir de son bureau. La pièce, meublée dans le goût allemand-bavarois, avait quelque chose de rébarbatif.
Comme j'étais «'de la partie », il me fit faire le tour de son domaine, des pavillons d'isolement installés dans de beaux jardins pour les morphinomanes et neurasthéniques de toutes catégories. Le temps était doux, un ciel d'automne à peine voilé. Au loin, en contrebas, on apercevait le cours tranquille du Rhin et des cheminées d'usines.
J'étais préoccupé de savoir si la démorphinisation ne réveillerait pas en moi la phtisie, ne lui donnerait pas une intensité nouvelle. Il me répondit : « Je ne le crois pas... D'ailleurs, au train dont vous y alliez, vous n'en aviez plus que pour une vingtaine de mois, à peine... »
Puis après un silence « et vous seriez mort en privation, ce qui est atroce. En ce cas l'organisme, saturé de morphine, est comme s'il était dénué de morphine. »
Nous rencontrions peu de monde. 11 était sept heures et demie du matin. De temps en temps, un surveillant en uniforme ou une garde en blouse blanche nous croisait et saluait avec respec|;. Quand
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on fut près d'im vaste bâtiment semblable à une caserne modèle : -
<i Ici au rez-de-chaussée, me dit mon guide, sont les salles de suppression, d'hydrothérapie, d'électricité, et au-dessus Jes laboratoires... Nous sommes chez vous. »
Il ouvrit une porte. Dans la chambre large et haute, éclairée par deux fenêtres, attendait déjà un infirmier gras, un buveur de bière au visage intelligent. Uberthurm me le présenta en ces termes : « Fritz, mon meilleur auxiliaire, » Quand je lui adressai la parole en allemand, cet homme eut un sourire de satisfaction.
Un petit lit, un poêle allumé, un fauteuil à bascule, une table et deux chaises composaient tout l'ameublement. Uberthurm fit quelques recommandations elliptiques et que je compris mal. Puis, il m'enjoignit de me déshabiller et dé me coucher. On emporta mes vêlements, on me donna une robe de chambre grise. Je remis avec joie ma seringue, mes aiguilles et ma solution que je ne devais plus revoir. Ma dernière piqûre, plus ample qu'à l'ordinaire, en prévision de ce qui allait se passer, datait seulement de deux heures.
Avant de me quitter, le « chasseur de poisons », comme on l'appelle dans toute l'Allemagne, me mit au courant de sa méthode, 1res brièvement :
(( Vous aurez aujourd'hui vos trois piqûres de
vingt centigrammes chacune, comme à Fordinaire. Demain, trois de dix. Après-demain, trois de cinq. Le jour suivant, une de dix à l'aube. Puis, gar nichs mehr.
— Les marins bretons disent : « A Dieu vat. »
— Et nous : « Golt mil uns. Ça courra comme sur des roulettes. J'en réponds. »
Sur le seuil, il se retourna une fois encore : « Je ne vous fais pas signer d'engagement, comme aux lautres, .. . votre garole de docteur français me suffit. »
Je me sentais joyeux d'avoir pris une détermination. Si j'y restais, eh bien tant pis! Au moins je me serais prouvé à moi-même, avant de disparaître, que je possédais encore quelque énergie. En attendant je mourais de faim. On m'apporta un poulet entier, de la purée de pommes de terre, de la confiture, une cruche de bière excellente et ma voracité émerveilla Fritz. Ce placide garçon m'intéressait. Il était fils de paysans. 11 avait voulu étudier, mais la modicité de ses ressources et la nécessité de gagner son pain ne lui permettaient pas de suivre les cours de médecine. Heureusement un de ses cousins, ancien employé au sanatorium, l'avait recommandé à Uberthurm et, depuis cinq ans, il était spécialement affecté à la surveillance des morphinomanes. Alors qu'en France un subalterne de cette catégorie se fût répandu en confidences, effrayantes, au risque de terroriser son malade, Fritz était, quant
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à son rôle, d'une discrétion absolue. Il m'apprit seulement qu'une fois débarrassé de la morphine je serais transporté dans un des pavillons du jardin; que son maître ne ratait pas un traitement; et que le purgatif variait chaque matin.
L'isolement mène à la confidence. J'expliquai à mon Vendredi que j'étais tuberculeux par-dessus le marché. Il me répondit tranquillement : « Moi aussi... > C'était de famille. Sa mère et deux de ses sœurs étaient mortes de cette maladie. Il toussait
depuis l'âge de vingt ans — il en avait trente-deux. — Mais il n'avait craché le sang que trois fois, à la suite de fatigues excessives. Il comptait bien, en se ménageant, arriver à une vieillesse relative.
Ce mal en commun acheva de nous lier. A quatre heures de l'après-midi et à neuf heures du soir, Uberthurm, ponctuel et jovial, vint me faire une seconde et une troisième piqûres. Il se servait d'une grande seringue qui pouvait contenir jusqu'à vingt grammes de liquide, et son habileté était telle que je ne sentais pas l'aiguille : « Oh ! ici nous ne trichons pas 5, répétait-il avec une petite moue derrière laquelle je lisais : « Les Allemands, eux, ne sont pas hâbleurs. »
Je dormis sans cauchemar, ce qui ne m'était pas arrivé depuis de longues semaines.
Le lendemain matin, après m'avoir administré ma purge et ma première injection, Uberthurm
s'installa au pied de mon lit et engagea la conversation. Je compris qu'il s'informait de mon état cérébral. Complètement rassuré de ce côté-là, il m'ausculta à nouveau et lentement. Puis on parla des méthodes allemande et française comparées, du professeur Erb, de Contrat, de Marcel Norris. Il connaissait mes travaux siir le diabète et le développement du système nerveux. Il me fit quelques objections fort sagaces, que je réfutai. Quand il me quitta, nous étions amis.
Cette diminution initiale de dix centigrammes ne me fut pas aussi pénible que je l'aurais supposé. Le repos au lit empêchait la fatigue musculaire, laquelle pousse à augmenter les doses, et l'huile de ricin favorisait l'élimination. J'allai, au bras de Fritz et bien couvert, prendre ma première douche. Gela se passait au bout d'un long corridor d'où l'on avait vue sur la campagne dépouillée. La salle d'hydrothérapie, avec ses luisants appareils de cuivre poli, sa petite tribune hérissée de manipula-
teurs et de pistons, avait l'air d'une chambre de torture. L'aide d'Uberthurra, titre qui équivaut chez nous à celui d'interne, m'administra pendant dix bonnes minutes un jet de plus en plus chaud.
Gomme nous revenions : « Tenez, monsieur, — me dit Fritz, — vous apercevez ce village... eh bien, la plupart des habitants, au contact de la maison de santé, sont devenus morphinomanes. Ils enten-
daient tellement parler de la drogue, qu'ils ont voulu en tâter. Une fois pinces, plus moyen de s'en défaire.
— Sapristi, mais il nie semble que le voisinage aurait dû plutôt les avertir et les préserver* »
Le brave homme haussa les épaules. Il n'était pas capable d'exprimer que l'exemple est à deux tranchants, l'un de curiosité, l'autre de crainte, et que le premier quelquefois coupe mieux.
J'avais eu mon injection de dix — au lieu de vingt — à huit heures. A onze heures, je sentais déjà le besoin de morphine. J'essayai de me distraire et demandai un livre. On m'apporta les poèmes de Gœthe. Je ne les ouvris pas et demeurai épouvanté par la perspective de l'attente, qui devait se prolonger jusqu'à quatre heures. A midi, je me contraignis à manger sans aucun appétit... et la bière me parut d'une amertume atroce. Je la remplaçai par un bordeaux aigrelet coupé d'eau de Vichy. Le malaise de l'abstinence n'a pas son équivalent dans les sensations normales de la faim, de la soif ni du désir. Il est composé de tout cela et d'autre chose encore, d'un fourmillement de tous les muscles, d'une rumeur de tous les nerfs. Ni les membres, ni l'esprit ne tiennent en place. Je me levai et me dirigeai vers une fenêtre au verre dépoli, d'où ne pouvait me venir aucune distraction. J'allai m'asseoir dans le fauteuil à bascule et me balançai en comp-
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tant les minutes, jusqu'à ce qu'il y en eût exactement soixante. Il était une heure et demie.
Fritz me conseilla une deuxième douche. La proximité du repas n'avait aucune importance. J'obéis sans espoir de soulagement. Tant que je fus sous la pluie brûlante, environné de vapeur, j'oubliai ma misère; mais, à peine séché et revenu chez moi, celle-ci recommença à me torturer.
A trois heures, j'étais couché par terre, de tout mon long, sur le ventre, seule position qui m'apaisât un peu, et je m'efforçais de ne penser à rien, ce qui n'est pas commode quand le mot opium est gravé sur chacune de nos cellules en caractères de feu.
Le temps est une convention intérieure, un rapport entre notre évolution et le cours du monde qui nous environne. Le désir l'augmente ou le raccourcit à sa mesure. De trois heures et demie à quatre heures, moment où Uberthurm ouvrit la porte, j'affirme que trois mois s'écoulèrent, trois mois d'angoisse et de désespoir. Le roi de cet enfer tenait à la main sa grande seringue. Je fermai les yeux pour ne pas voir la quantité qu'il m'injectait. Mais alors que, libre de moi-même, je n'éprouvais qu'un court bienfait d'une piqûre de quinze centigrammes, celle-ci, terriblement réduite, m'apportait d'invraisemblables délices. La vie rentrait dans mes tissus, en somptueux appareil, avec son cortège
d'espoir et d'attendrissement. Les ondes de l'apaisement physique me gagnaient le ventre, la tête et les pieds, dans un frisson voluptueux. Je cherchais à réfréner tes larmes. Elles furent victorieuses, cependant qu'Uberthurm, attentif et debout près de moi, m'examinait silencieusement.
Comme je m'informais si c'était lui ou son aide qui viendrait à neuf heures, il me répondit vivement : € Moi, et demain je passerai la nuit auprès de vous. »
Demain... c'était loin encore... Je me faisais Teffet d'un voyageur qui gravit une route en plein soleil et auquel il est permis, de temps à autre, de se reposer dans une prairie d'ombre et de sources chantantes. La prairie devenait de plus en plus étroite; la route s'allongeait indéfiniment. Je ne touchai pas au dîner que l'on me servit, je crois bien, pour la frime. Mon état était le même que celui de l'après-midi, avec l'aggravation d'une nausée presque continuelle, coupée de brusques vomissements bilieux. Cette fois j'usai d'un long bain chaud.
Le moment où l'on vous plonge dedans, tout hérissé d'un vain amour pour là morphine, est une impression délicieuse. La peau semble victorieuse de ridée. Le corps combat le supplice de l'âme. Puis, au bout de quelques minutes, cela s'use; le robinet devient hostile, la chaînette qui tient le
bouchon insupportable. La force de l'eau cède et recule devant l'assaut tenace du poison. D'une voix faible et déçue, je murmurai : € Ça va bien, Fritz, merci, j'en ai assez. » Mais je ne tenais plus sur mes jambes. On dut me placer sur une civière qui se trouvait là à point nommé; dans le royaume douloureux d'Uberthurra, on n'est jamais pris au dépourvu.
Après la piqûre de neuf heures, je m'endormis presque aussitôt. Je fus réveillé par des cris de femme qui retentissaient à l'étage supérieur. Là se trouvait une deuxième salle de suppression. Je pressai, d'une main languissante, le bouton éljectrique situé contre mon lit. Fritz s'assoupissait dans un fauteuil, la tête penchée sur la poitrine. Je prêtai l'oreille. La clameur tournait à la supplication, tantôt ardente, tantôt monotone. Puis un appel désespéré éclatait sans autre réponse que le silence. C'était comme l'invocation du dernier humain au sein de la nuit éternelle. Je ne pouvais m'y tromper; j'avais une compagne de supplice.
Partagé entre Pagacement et la pitié, sans m'informer de l'heure, qui m'eût été une cause nouvelle de désolation, je cherchai à retrouver le sommeil. J'y parvins. Mais j'en fus tiré brutalement, comme par un coup de bâton sur la nuque. C'était l'impérieuse nécessité de la morphine, inéluctable cette fois, et qui réclamait son assouvissement. A trois
reprises, avec une merveilleuse patience, mon gardien me mena, au bain, puis à la douche, puis au bain. Je me laissais faire comme une loque, calmé pendant quelques secondes, secoué de crampes abominables, en proie à cette idée qui ne me quittait point : c Si c'est ainsi maintenant, que sera-ce demain... etles jours suivants!... »
Quand Uberthurm entra, pas une seconde avant rinstant fixé, il me trouva haletant hors de mes draps, ainsi qu'un poisson sur la plage : « Allons, allons, docteur, un tout petit peu de courage... C'est ce que vous appelez, je crois, une criselte... »
J'eus d'autant mieux la force de rire à ce diminutif de circonstance que l'adorable choc de la fine aiguille — senti cette fois et dans quel bien-être — me ranimait. Je n'ignorais point que ces cinq centigrammes représentaient à peine une heure de répit. Je voulais savourer cette heure-là.
Elle passa comme une buée légère que dissipe le soleil. sur la vitre... un soleil âpre, cruel, aux morsures ardentes. En quelques minutes je fus couvert d'une sueur visqueuse que suivit la sensation d'un froid mortel. Je rampai jusqu'au petit poêle poussé au rouge. Fritz eut la bonté de m'asseoir dans le fauteuil à bascule et de m'y masser les jambes et le torse :
« Ça afance, monsieur le docteur, le temps afance.
— Bien lentement, Fritz. >
Il ne savait que dix mots de français et j'imaginais que trop souvent il avait eu à s'en servir. Je réclamai une bouteille de Champagne. Je la bus, mais la demi-ivresse qui en résulta rendait la privation de morphine encore plus terrible. Je commençai à tousser et la crainte de l'hémoptysie se surajouta à mon martyre. Il était parfaitement inutile de réclamer Uberthurm avant l'heure. Il ne se dérangeait qu'en cas de syncope grave et je n'en étais pas encore là. J'eus l'idée de simuler un évanouissement, puis j'eus honte. Ce qui est permis à un malade ordinaire ne l'est pas à un médecin.
Ordre était donné de me faire absorber de la gelée de viande. Elle m'empâtait la bouche; je la mastiquais nerveusement. Chacun de mes gestes avait la rapidité d'un réflexe. Les yeux me piquaient. La dilatation de mes pupilles me troublait la vue. Depuis midi jusqu'à trois heures et demie, j'allai une demi-douzaine de fois à la douche, trimbalé dans mon fauteuil, ou lançant les jambes et m'appuyant aux murs, à la façon d'un ataxique.
A quatre heures Uberthurm me dit : « Que préférez-vous, dix centigrammes maintenant et sauter la piqûre de la nuit, ou cinq centigrammes maintenant et autant ce soir? » Je répondis d'une voix suppliante de mendiant : « Dix centigrammes tout de suite. »
Ils furent absorbés par mon organisme avide comme Teau s'évapore sur une plaque de tôle chauffée à blanc. Le crépuscule me trouva défait, aussi tremblant, déchiré par le même vide immense, que si je n'avais pas eu de morphine depuis le matin.
A ce moment Uberthurm fit apporter une petite table, installa dessus sa lampe et ses cahiers et, sans renvoyer Fritz qui somnolait toujours, entreprit la tâche difficile de distraire un peu mon tourment. Je me rendais compte de sa tactique. Il se x .disait : a Celui-là est un homme d'imagination. Ce qui Tamuse le plus, c'est son métier. » Il m'exposa éloquemment cette thèse que l'opium agit sur la joie en abolissant la douleur latente, ce qu'il appelait l'angoisse permanente de vivre. Parfois il cherchait le terme précis ou me le demandait. Je le lui lançais avec une fureur aimable, me tordant et me roulant sur mon lit, empoignant l'oreiller et le secouant. Tel Montézuma argumentait sous l'œil impassible de ses bourreaux. Dès que j'en venais des idées générales au cas présent, mon subtil geôlier s'évadait et, par quelque détour, rentrait dans la philosophie. Ma gymnastique forcenée ne semblait nullement l'émouvoir. Il me prodiguait, quant à la tuberculose, les conseils les plus encourageants : « Voyez Fritz, il est tout à fait du même schéma que vous. Il est entré dans cette bonne voie que ses microbes
s'enkystent et meurent au-dedans de leur coque crétacée. II y a des tempéraments pour la purulence et d'autres pour la pétrification. »
Glissé dans la ruelle, suffoqué de fatigue, ou contraint par la diarrhée persistante de me lever à chaque instant, je n'en continuais pas moins la discussion. II arrivait aussi qu'un flot de salive me remplît la bouche d'une fade saveur de morphine, car le poison non renouvelé s'éliminait en masse et par tous les émonctoires. De là mes soubresauts et ma souffrance.
Quand je me tus, épuisé, Uberlhurm n'insista pas. Je fermais les yeux et, si je les rouvrais, j'apercevais son regard en vrille qui me guettait par-dessus ses paperasses.
J'eus un songe. Il me semblait qu'une petite fée givrée de paillettes de morphine, avec un visage d'enfant cruel au milieu de cheveux cristallins, cherchait à me piquer de sa lance Pravaz. J'espérais et je redoutais la blessure. Ace moment intervenait Blanche Contrat; ainsi qu'une déesse viclorieuse, elle détournait le coup de la lance et j'aurais voulu la remercier et je ne pouvais plus parler.
Vlan, le réveil m'assomme comme la hache fend le bois. Les griffes du réel me ressaisissent. Voici Uberthurm qui n'a pas bougé et Fritz qui se soulève en se frottant les paupières pour me reconduire à la douche.
Au retour je distinguais dans les ténèbres le village des paysans morphinomanes. Quelques fenêtres étaient éclairées. J'enviais ces malheureux. Je me demandais comment faire pour sauter le mur, courir leur demander un paquet de poison, qu'ils ne me refuseraient certes pas. Entre vicieux on est indulgent. C'est une profonde complicité, c'est une confraternité vraie que celle d'une semblable habitude.
La nuit se traînait sans avancer, comme un ivrogne le long d'un fossé noir. Je ne répondais plus que par des gémissements aux sollicitations de mon gardien. A travers la série de plongées dans le rêve et de brusques sorties qui se succédèrent, il me sembla à maintes reprises sentir sa tête barbue qui m'auscultait. Nous entrions sans doute dans cette zone dangereuse, semée d'écueils et de naufrages, qui va de la suppression presque totale à la trentième heure après elle. Les souvenirs de mes études et de mes lectures me revenaient ainsi par lambeaux avec les titres anglais et allemands : The opium habit and Us treatment,.. Pathologie der morphium sucht. J'apercevais un champ de pavots en pleine lumière et prêts à la récolte, puis pourris et inutilisables. Comme un noyé saisit une branche, je me rattachais au souvenir de celle que j'aimais. Elle courait le long de mon supplice avec une rapidité de feu follet, mais je ne pouvais fixer ses traits flous.
Ils finissaient par disparaître dans la lueur de la lampe d'Uberthurm.
Pourtant le petit jour, tremblotant et grisâtre, finit par traverser les fenêtres. Je savais qu'une cloche à six heures sonnait le réveil du personnel non médical. Elle retentit. Encore cent vingt minutes à patienter avant mes dix derniers centigrammes. Le docteur et Fritz avaient disparu en même temps, coïncidence exceptionnelle.
Telle ridée de l'évasion tombe dans le prisonnier blessé et meurtri et lui rend aussitôt le courage, telle l'irrésistible envie de morphine me dressa sur mes pieds vacillants: La pièce surchauffée me paraissait tiède. La porte n'était pas fermée au verrou. Je l'entrebâillai et constatai la solitude des corridors. La pharmacie était tout auprès, avec son admirable arsenal d'opium sous toutes les formes, en laudanum, en pilules, en solution, en pains. 11 y avait là de quoi rassasier une armée d'abstinents. Il suffisait d'avoir la clé. Elle se trouvait dans une chambre du même étage, celle du surveillant en chef, accrochée au mur. C'est étonnant comme les détails libérateurs se gravent à notre insu dans notre esprit, comme celui-ci capte çà et là toutes les ressources pour sauver le corps.
Oui, mais si j'étais surpris pendant le vol... Je ne réfléchis pas davantage et sortis de ma geôle à pas de loup. Quel froid aux épaules, quelle espérance! D'un
bond je fus chez le surveillant. Il venait de se lever. Son lit était défait. La clé était à sa place. Je la saisis et courus à la pharmacie. Une voix du dedans cria : « C'est vous, Fritz?... t^ Ainsi s'écroulait la dernière chance que j'avais de me perdre définitivement. Car en cet état, sous le fouet du désir, j'aurais pris goulûment assez de poisson pour en crever. Fritz me retrouva sagement couché, abattu par cet inutile effort. Puis Uberthurm, non sans solennité, m'injecta mes dix ultimes centigrammes : c Saluez cette seringue... C'est une maîtresse avec qui vous rompez définitivement, d Cette parole me ramena deux images lointaines : Geneviève et Minna la juive.
Je m'informai de la dame du haut qui avait cessé de crier :
« De l'altruisme en cet état, mais c'est admirable, docteur, dit ironiquement Uberthurm. La dame du haut... elle est sevrée... et on l'a portée dans un pavillon... comme l'on fera pour vous après demain. »
Il m'avertit que la suppression serait moins douloureuse que l'abstinence : « Quand on sait qu'on n'aura plus jamais quelque chose, on est moins malheureux que quand on espère avoir encore un peu de ce quelque chose. Je vais de ce pas visiter rapidement mes malades importants et puis je m'arrange ici près de vous et je ne bouge pas plus qu'une souche jusqu'au lendemain. »
Il tint parole. Une demi-heure après il reprenait
sa faction au pied de mon lit. J'étais en pleine crise. Je sanglotais et me roulais au milieu de la pièce, tandis que Fritz attristé murmurait : « Voyons pourtant, monsieur le docteur, voyons pourtant. > J'implorais une douleur positive et qui s'attachât à un point précis de mon corps. Mais, pareil à un vaisseau que bat la tempête dans l'obscurité, j'étais assailli partout et nulle part. Une transe générale tenait mon cerveau et fouillait mes entrailles, accompagnée d'un horrible vertige, d'étourdissements et de nausées. Il me fallait changer de position à chaque seconde. Tantôt accroupi, tantôt renversé, tantôt faisant le pont comme un lutteur, j'éprouvais avec une lassitude atroce un besoin aussi vif d'agilation. Mes os craquaient. De grandes lueurs phosphorescentes passaient au fond de mes orbites.
Puis la soif vint, d'abord une simple sécheresse du palais, qui descendit comme une vrille qu'on enfonce jusque dans l'antre de l'estomac. Elle est un prodigieux paysagiste, habile à peindre sur l'imagination des étangs, des sources claires, dés carafes avec leur buée, des cascades d'argent, des éclaboussures d'arrosage. Or il est interdit de boire au moment où l'estomac se décape et se débarrasse des couches de poison qui obstruent sa muqueuse. Ce serait déchaîner des vomissements incoercibles. Je dus me contenter d'oranges que l'on me préparait par quartiers et que j'écrasais gloutonnement, de
façon que le jus sucré m'inondât la langue d'un seul coup. Médiocre moyen de se désaltérer alors que le corps tout entier crie son aridité par le gosier. La petite fée aux cristaux de morphine m'apparaissait dans un état intermédiaire entre le mirage et la réalité. Elle désignait de sa lance un énorme tas de poussière qui s'entr'ouvraît par effondi^ement. C'étaient les grandes eaux de Versailles avec leurs milliers de fusées liquides, leur bouillonnement, leur saveur mouillée et ce glou-glou que fait le trop plein en s'écoulant par les conduites. L'impassible physionomie d'Uberthurm se dressait, ainsi qu'un masque de triton sculpté, derrière cette fantasmagoriehumide. Je joignais les mains, je l'implorais. Il me saisit dans ses bras robustes et m'emporta lui-même au bain.
Dans la cabine je sortis de l'hallucination et mon premier regard fut pour le canard du robinet de droite d'où tombaient régulièrement des gouttes froides. J'étais seul. Je me penchai sous le bec de cuivre, je le tournai et sentis dans ma gorge le divin ruissellement glacé. A longs traits, comme le voyageur des contes arabes qui rencontre le puits, j'avalai cette eau délicieuse. Elle courut aussitôt par mes veines, me rendant la vie et, avec elle, la furie de l'opium.
Réintégré dans la salle maudite, je vomis les deux litres entonnés, avec une violence qui me ployait en
deux. Uberthurm ne me gronda pas. 11 se contenta de me dire : « Revenez aux oranges. C'est plus sûr. >
Dans l'intervalle de deux suffocations, car l'air me manquait, je lui demandai d'une voix rauque qui me semblait appartenir à un autre : « Me laisseriez-vous mourir, cher ami, plutôt que de?... » Il connaissait cette phrase-là aussi. Il riposta avec indulgence : « Si vous aviez le cœur malade, je vous 671 donnerais évidemment, à la dernière extrémité. Mais nous n'avons de ce côté rien à craindre...
— Et le crachement de sans:...
— Non plus. Votre pouls est bon. La tension artérielle est forte, mais régulière... Ah ! on a beau être un savant, dans ces cas-là on reste tout de même un petit enfant. »
La peine qu'il se donnait pour moi me touchait et son inébranlable décision m'irritait. Les sentiments se heurtaient dans mon âme avec une vivacité singulière. Sur un certain point de la durée, qui devait correspondre au milieu de l'après-midi, tous se rejoignirent dans cette conviction que la mort était préférable à un pareil excès de souffrance. Je n'ai pas pu démêler depuis si j'étais alors complètement ou partiellement sincère. Si l'on m'avait tendu un pistolet chargé, l'aurais-je pris ?
Néanmoins je cherchai le moyen d'un suicide. 11 restait un verre sur ma table de nuit. Je pouvais le
saisir, le briser entre mes dehts, avaler les morceaux avant qu'Uberthurra ou Fritz aient eu le temps de m'en empêcher. Avais-je la faculté de ra'étrangler? c'était douteux... Courir à la pharmacie ouverte -dans le courant de la journée, boire la morphine à même le gros flacon de solution... ou mâcher une poignée de paillettes... J'étais trop faible. Je serais tombé pendant le trajet. Mes gardiens m'auraient rattrapé.
Ces agréables hypothèses avaient dû me congestionner ou me donner une mine sournoise, car Uberthurm rapprocha sa petite installation de mon lit. Quand je me levai et me mis à tourner ainsi qu'un cheval de cirque, il ne broncha pas. Mais ce fut au tour de Fritz de ne pas me perdre de vue. Je m'abattis sans me faire mal, je me relevai, promenant devant moi le fauteuil à bascule. Ces positions €t contorsions baroques m'occupèrent jusqu'aux approches de la nuit, au milieu de je ne sais combien de promenades à la salle d'hydrothérapie.
J'étais trop certain qu'Uberthurm me refuserait toute espèce de soporifique et avec cela je tombais de sommeil. Il me lit revêtir un maillot de laine qu'on arrosa d'eau de Cologne. L'évaporation me donna quelques instants de répit. Toutes les dix minutes cet homme sans faiblesse m'encourageait par ces mots : « Vous faites le plus dur... Le reste ne sera qu'un jeu. .. î ou bien : <l Vous serez étonné vous-
même de la cessation brusque de la douleur. » Il prononçait « cheu » et « touleur ».
— Mais quand?... je veux savoir la vérité... je n'en puis plus...
— Quand vous aurez fait le tour du cadran. »
Ah ce tour, devait-il jamais s'achever! Les
membres rompus, disloqués, la bouche comme une pierre à feu, le cerveau crépitant d'étincelles, abandonné par la morphine ainsi qu'un enfant par sa mère, le cœur et les sens pleins d'elle, murmurant son nom à travers tous mes cauchemars, j'en arrivais à maudire l'accès de courage qui m'avait mené dans cette prison. Je songeais que le mur allait peut-être s'entr'ouvrir, qu'une main miraculeuse me passerait une seringue, ou qu'il suinterait du plafond, ainsi que d'un pavot gigantesque, ce suc laiteux qui seul a du prix ici-bas. Des pensées d'effort et d'abandon, d'héroïsme et de détresse physique me surexcitaient et m'abattaient dans la même seconde. J'étais un de ces malheureux auquels la Providence inflige le supplice de traverser les âges sans trouver de repos nulle part. J'étais le morphinomane errant. Pour calmer ma misère, je m'attachais à un détail absurde, la couleur de la porte et de son chambranle, à un souvenir matériel, la forme de mon lit là-bas, dans ma chambre, à Paris. Le reverrais-je jamais?...
Soudain — ce devait être l'aube — je redevins
lucide sans cesser de souffrir, et cela me parut injuste, car les vingt-quatre heures étaiept écoulées. Mes draps étaient trempés de sueur et je me trouvais couché en travers de mon matelas, de telle sorte que mon crâne touchait presque le sol. Un tout petit reste de volonté me permit de reprendre ma position normale. Fritz ronflait. Uberthurm, la tôte entre ses mains, s'avouait vaincu. Derrière les vitres à peine blanchies, vers le Rhin par conséquent, résonnait quelque chose de strident qui devait être un chant de coq. Cet ami des Français saluait ma délivrance.
Elle n'eut lieu qu'une heure plus tard, d'un seul coup, ainsi qu'on me lavait annoncé. Ce lut comme si on m'enlevait de dessus l'être une pierre énorme, aux angles coupants, qui me déchirait et m'écrasait. J'en demeurai hébété et timide, avec la terreur pâle que ce ne fût qu'une illusion. Si les souffrances allaient revenir. Mais non. La tumultueuse passion de la morphine s'était déjà écartée de moi. Je demeurais tel qu'une plaie vive, mais d'où le sang ne coule plus. Avec des précautions exquises, j'étendis les bras et les jambes que fracassait encore la mémoire du mal, que le mal ne fracassait plus, je respirai largement et je m'endormis.
A midi, j'entendis la voix de Fritz qui me demandait si j'avais faim. Je répondis tout bas : « Non, j'ai peur... que ça ne recommence. » C'était vrai.
J'osais à peine me réveiller de crainte que l'envie de morphine, encore tpute proche, ne revînt d'un seul bond. Je n'éprouvais plus aucune douleur, mais le ftioule de cette douleur était en moi, prêt pour une nouvelle coulée.
Uberthurm, débarrassé de mon cas, s'occupait de ses autres malades. Je renaissais à l'existence normale, non sans une infinie tristesse. Je demandai du papier et une enveloppe. D'une main tremblante j'écrivis à mon père un petit mot destiné à le rassurer, à lui apprendre l'heureuse nouvelle de ma guérison quant à l'opium. J'ajoutais : « Mais il reste... Vautre. » Ma grande mélancolie s'attachait à ceci que je n'étais guère plus avancé, puisque je demeurais tuberculeux.
Je ne cessais d'exposer cette lamentable situation à Fritz, lequel, logé à la même enseigne, compatissait cependant. Je voulus essayer de me lever et dus me recoucher immédiatement, tant je me sentais vertigineux. Tous les objets m'apparaissaient doubles. J'étais comme celui qui vient de perdre ce qu'il a de plus cher au monde et qui ne peut encere mesurer l'étendue de son affliction.
Un peu plus tard, j'eus le sentiment que mon cœur se ralentissait. Ce fut la mort, dans une étrange langueur, et, me prêtant à elle sans révolte, je songeais : « Ce n'est que cela. »
Je revins à la vie au bourdonnement d'une ma-
chine électrique. Uberthurm promenait sur mon corps des petites plaques feutrées et mouillées qui me procuraient de violentes secousses, cependant que Fritz me faisait respirer du vinaigre. Ainsi je franchis classiquement la syncope de la trentième heure. Je puis dire que ce fut sans plaisir. Une morne indijBFérence, telle qu'un ciel de plomb, pesait sur moi et sur mon horizon moral. Ma gorge, encore amère et sèche, était pleine de sanglots contenus. Je soupirais : « A quoi bon?... » Une perspective de crachements de sang, d'amaigrissement progressif, de sanatorium me rendaient le néant préférable à l'existence.
On m*étendit sur une civière, on me couvrit chaudement et l'on me transporta dans un pavillon du jardin. 11 fallait céder la salle de suppression à un autre. La démorphinisation à Rothdorf ne chôme guère. C'était, m'affirmait Fritz, un prince polonais très riche qui devait me remplacer. Il voyageait avec toute sa maison, un cuisinier, deux valets de chambre, deux médecins. Il n'en souffrirait pas moins que les camarades. Dans quelques heures, il lui resterait le pouvoir d'acheter tout... sauf dix centigrammes du précieux poison. Car le personnel choisi par Uberthurm est inaccessible à la corruption.
Mon nouveau logement se composait de deux pièces claires et charmantes : une chambre et un
petit salon. Les arbres, à peine jaunissants, montaient devant mes fenêtres. Je m'en fichais. On entendait des gazouillements d'oiseaux, car cette journée d'automne était belle. Je m'en fichais. Nul chant de poète, nul regard d'amoureuse, nulle action héroïque ne m'eût tiré de mon apathie désolée. Étrange état, sans joie ni douleur, où Ton ne voit que l'automatisme, la platitude et l'inutilité de tout. Les morphinomanes délivrés ne goûtent même pas la joie de leur évasion. Tels ces malheureux qui se réveillent à l'ambulance, amputés de leurs quatre membres : « Eh bien, vous vivrez, vous avez de la chance. — Sans doute, docteur, mais j'aurais peutêtre préféré mourir. »
Je fis une réponse analogue à Uberthurm quand il vint vers le soir s'informer de moi. 11 était radieux. Il m'expliqua que traiter un confrère était toujours pour lui une cause de souci. Les médecins sont les pires des malades, ergoteurs, douillets, pleins d'exigences. Il se hâta d'ajouter : « Pas vous, non pas vous... » Et il m'incita à manger, si je voulais promptement retrouver mes forces.
J'obéis. Je me contraignis à mâcher une aile de poulet, de la gelée de viande, quelques pommes de terre. Je crois bien que je pleurais, la bouche pleine, et que Fritz me passait les assiettes en hochant la tête, avec une mine de reproche. Si ce n'était tout à fait le gâtisme, c'en était l'équivalent. Au dessert
— quelques grains de raisin — j'eus peur soudain de l'hémoptysie. Je la sentais au fond de ma trachée. Je crachais, puis je regardais aussitôt si mon mouchoir n'était pas rouge. De vieux chagrins remontaient en moi, appelés par l'absence de l'opium; des rancœurs enfouies sous la poussière du temps me remplissaient le cœur de détresse.
Sur mon plateau était posée une petite bouteille de kirsch. J'ai su depuis que c'était une épreuve imaginée par XJberthurm. Je la pris et la vidai d'un Irait avec la vague espérance de me remonter le moral. La brûlure au creux de l'estomac ne me déplut pas. J'en demandai une autre, que Fritz me refusa nettement. Je me mis en colère, autant que me le permettait ma faiblesse. Il ne broncha pas. Je compris quej'étaisridiculeetcela augmenta mon chagrin.
On avait fait du feu dans la chemint3e. L'alcool absorbé, je recommençai à grelotter. On me mit une boule aux pieds et des compresses brûlantes sur le ventre. Immobile, ne demandant qu'à ne pas danser de nouveau sous l'archet de la suppression, je cherchai dans la flamme le profil de Blanche et bientôt je le découvris. A partir de là mes idées noires s'atténuèrent. Je tombai dans un état de demi-conscience qui n'était pas sans charme. Quelqu'un m'y expliquait que l'amour seul alimente la joie universelle, que sans lui la terre serait un désert d'intérêts glacés.