CHAPITRE XII
J'arrivai chez le père Ruîtor à Croix-Sauveur le deux janvier — il ne m'avait pas été possible de trouver de véhicule le jour de l'an — après un admirable trajet à travers la neige, du Bourg-d'Oisans au Lautaret. L'ermitage est à une lieue environ du col, sur la route de Briançon. C'est une grande bâtisse grise qui sert d'abri aux voyageurs et aux vagabonds. Un calvaire de pierre entre deux rochers a donné son nom à cette retraite en pleine montagne. Elle appartient à la couronne d'Italie ainsi que la chapelle adjacente, demeurée ouverte par conséquent, malgré la rigueur des lois françaises. Il était huit heures du soir quand je descendis de traîneau, fatigué mais enthousiasmé. Une lune pareille à un disque de glace éclairait ce paysage de commencement du monde, d'une blancheur parfaite
SOUS un ciel plein d'étoiles. Aux aboiements des chiens, aux grelots des chevaux, la porte s'ouvrit. Des lumières brillèrent. Un abbé encore solide à la longue barbe grise me tendit les deux mains. Je les serrai avec l'impression que nous nous connaissions depuis toujours. II me souhaita la bienvenue d'une voix grave, pendant qu'un robuste serviteur déchargeait mon bagage et que deux énormes chiens du Saint-Bernard me flairaient.
J'ai dit que j'étais sensible aux atmosphères. Il flottait ici quelque chose de simple et de grand mêlé aux fortes odeurs d'une première salle que j'ai su depuis être le réfectoire des hôtes de passage. Une lanterne l'éclairait faiblement. Dans une deuxième pièce plus étroite, deux couverts étaient mis sur une nappe bien blanche et deux flambeaux d'argent d'ancien style projetaient la lueur douce de six chandelles de suif. Ce mélange de luxe et de pauvreté m'amusa.
« 11 faut dîner, n'est-ce pas, mon enfant, » articula l'abbé Ruitor avec un accent savoyard qui courait comme un chant sous son discours. Il m'indiqua la place en face de lui, fit le signe de croix, s'assit et me servit une assiettée de soupe chaude. L'intelligence et la bonté émanaient comme une double phosphorescence de ses regards noirs, ombragés de gros sourcils, de son large front luisant, de ses joues poilues, de son nez délicat, de sa bouche d'un
admirable dessin, visible malgré la broussaille, sans faiblesse, mais non sans ironie. J'avais une fainâ terrible et je dévorai. Il en fit la remarque en souriant. 11 connaissait mon mal par son'ami Gilbourgeon et cette fringale lui paraissait de bon augure. Il m'exprima tout son plaisir d'avoir sous son toit un savant, car il aimait la médecine, « sans grandement la connaître », mais il lui fallait de temps en temps soigner un malheureux, le réchauffer, « lui rendre le souffle et le cœur. »
Il parlait sur un ton bas et net avec quelques gestes sobres d'une main agile, petite pour sa corpulence. La solitude faisait que les mots lui venaient lentement, tous admirablement justes et pittoresques. Il avait été moine, puis s'était sécularisé au moment des persécutions, afin de continuer sans entrave son apostolat charitable. Il avait soixantecinq ans. Il était né sur la frontière italienne, dans un village de la montagne; depuis trente ans, il se consacrait aux détresses errantes, aux affligés et aux malades. On le connaissait dans toute la région et on le consultait pour les peines .morales, encore plus pour les maux physiques. Il soignait avec des simples, des prières, des aumônes et ce don de soimême qui est le grand remède, que les plus illustres docteurs ne pratiquent guère. Deux ou trois fois les autorités anticléricales avaient essayé de lui faire des ennuis pour exercice illégal de la médecine,.
puis, devant rindigoation publique, on avait renoncé à molester ce sage que la sottise humaine n'irritait même pas : « Le bon Dieu a créé les imbéciles comme rembourrage, afin que les têtes bien façonnées ne s'entrechoquent pas trop... ouais! »
Ce « ouais » était un de ces tics verbaux fréquents chez ceux qui monologuent longtemps et souvent avec eux-mêmes. Il ajoutait à des remarques profondes ou fines une touche paysanne savoureuse. Car l'abbé Ruitor ne cachait pas son origine plus que modeste. Il n'avait appris à lire et à écrire qu'à quinze ans. Depuis, un travail acharné et ses études n'avaient ni entravé, ni corrompu rinstinct génial qui était en lui et qui s'était développé en même temps que la connaissance. Avec cela d'une humilité absolue qui le faisait m'interroger comme si j'avais été capable de lui apprendre quoi que ce fût.
Le repas était servi par le gaillard brun et trapu qui avait transporté mes valises. Le bon abbé l'appelait Delfino et lui témoignait une extrême bienveillance. Il me raconta que c'était l'homme le plus fort de la contrée. Sur son dos large ainsi qu'une armoire, il portait des poids extravagants. Il faisait des paris, et une fois, ayant appris au bout de sa course qu'il avait chargé trois cents kilos, il s'était mis à pleurer comme un enfant. Il n'avait jamais pu expliquer pourquoi.
Après la soupe, on servit le bœuf, puis une platée de choux. Les provisions étaient apportées tous les deux jours en hiver, deBriançon. Ces détails dômestiques me ramenaient à la réalité. J'établis le plus largement que je pus le budget de ma dépense éventuelle et fis accepter à mon hôte une première mise de fonds pour mon séjour. Il protesta que c'était beaucoup trop. Il se calma seulement quand je lui eus affirmé que j'avais une fortune personnelle et indépendante. Il est de règle à Saint-Sauveur que les riches paient pour l'entretien des pauvres. La comptabilité y est tenue avec ponctualité.
Le dîner achevé, on monta à ma chambre. L'installation en était sommaire, mais très suffisante : un lit, une table, avec une grande lampe à huile, trois fauteuils, un lavabo, une cheminée allumée. J'avais eu soin de me munir des objets indispensables à ma santé, de livres, d'une pharmacie de campagne et d'une chaise longue pour mes séjours prolongés en plein air.
« ceci était inutile — me dit mon guide en me montrant la boîte aux médicaments. — Nous avons tout le nécessaire à côté. »
Il prit la lampe et, me précédant, ouvrit la porte d'une pièce qui sentait l'herbe séchée et le phénol. Il entassait là, dans trois grandes armoires, des bandes de pansement, des simples cueillies sur la montagne, des remèdes usuels. Cela tenait du dis-
pensaire et du capharnaûm d'alchimiste. Je ne pus m'empêcher de rire : c Mais, mon père, vous êtes outillé comme un hôpital parisien.
— Il faut bien. . . Il faut bien. Les accidents ne sont pas rares. »
Sa chambre ou plutôt sa cellule était contiguë à ce réduit. Située à l'angle de la maison, ainsi qu'une cabine à l'avant d'un bateau de sauvetage, elle donnait par une haute fenêtre sur les neiges de la roule et de la montagne. Un poêle, un crucifix, un guéridon avec un livre de messe, un escabeau, un grabat et une petite bibliothèque en composaient l'émouvant mobilier. En outre je remarquai, accrochés au mur, un très beau violon et deux archets. L'abbé Ruitor aimait la musique. Il exécutait et même improvisait.
Je lus les titres de quelques bouquins : une Vie des saints, une Légende dorée, un Plularque, un . traité de botanique, un de géologie, un antique formulaire... Les hurlements, les piaulements, les sifflements de la bourrasque secouaient la vitre comme les échos d'un sabbat sur ces pentes gelées :
« Vous pouvez méditer et prier avec ce vacarme ? »
Il secoua son doigt d'un air indulgent : c Pas de vacarme. Un orchestre où je reconnais tous les instruments de la nature. Je vous apprendrai à l'écouter. Vous ne pourrez plus vous passer de lui. C'était ce bruit-là que faisait l'âme du grand
LA LUTTE 27t
Beethoven quand elle était triste ou passionnée... > Puis sans transition : « Delfmo jBSt complètement à vos ordres. Il n'a rien à faire avec moi et les voyageurs sont rares en cette saison. Je n'ausculte pas, mais je vous ai regardé, écouté, et je puis vous annoncer qu'avant trois mois vous serez guéri. Il y a en vous l'attitude de quelqu'un qui a été dahs un mauvais chemin, qui s'est retourné brusquement et qui sait maintenant où il va. »
Un quart d'heure après, j'élais seul dans mon nouveau domicile, au milieu de mes valises. Je commençai par endosser une pelisse, puis j'ouvris la fenêtre toute grande. Mon balcon de style savoyard surplombait une vallée blanche entre deux soulèvements boisés qui rejoignaient eux-mêmes une haute montagne, et il était impossible de distinguer les frimas saisonniers du glacier éternel, tant la couche brillante était continue et uniformément immaculée» La lune faisait scintiller les cristaux des sapins et la féerie du givre jusqu'aux dernières marches de cet escalier gigantesque. Le vent était beaucoup moins vif que dans la pièce d'angle. Pourtant je dus éteindre ma lampe et fermer à moitié les volets que maintenait un solide amarrage. C'était une impression de paquebot aux approches de la tempête.
Delûno avait oublié de me mettre une boule dans mon lit. Heureusement le feu marchait bien, j'avais une provision de bois, je dénichai une bou-.
teille de grès, la remplis d*eau bouillante, la bouchai solidement, et ce ne fut pas une mince volupté que de m'étendre sous d'épaisses couvertures, entre des draps bien blancs, avec le contraste de là flamme au dedans et du gel au dehors. Après une courte prière, que je ne négligeais jamais depuis la suppression de la morphine, et une tendre pensée à Blanche, je m'endormis d'un sommeil de routier.
Le lendemain à huit heures, Delfino pénétrait discrètement chez moi avec un plateau. Il balaya la neige, ralluma le foyer, me demanda si je n'avais besoin de rien, emporta mes vêtements de la veille, puis disparut comme un Jéger colosse.
Le père Ruitor n'ignorait rien de la suralimentalion. Un épais chocolat, du pain, du beurre, du miel, des œufs, du bœuf froid... je mangeai de tout voracement devant ma fenêtre refermée et son vertigineux paysage sur lequel courait une brume jaune. Vers les onze heures, on me remit une enveloppe. Je reconnus la longue écriture mince et penchée. C'était un portrait de ma lointaine aimée avec ce seul mot : Espérance. L'abbé Gilbourgeon lui avait donné mon adresse. L'opportunité, la douceur de cet encouragement me plongèrent dans une délicieuse béatitude, j'en fus tiré par une quinte de toux. On frappa à ma porte. C'était le saint homme :
« Avez-vous bien reposé? ne vous manque-t-il rien ? »
Il s'assit près de mon lit et s'informa de la méthode que je comptais suivre pour guérir. Je lui expliquai qu'il s'agissait de rester étendu à l'air sept ou huit heures par jour, de me nourrir au-delà de ma faim presque sans interruption, de contenir ma toux et surtout la diarrhée qui me faisait perdre le bénéfice de mon régime. Le lait légèrement salé ou, si j'y montrais trop de répugnance, coupé d'eau de Vichy, constituerait ma boisson de choix. En somme, c'était une rigoureuse école de la volonté et de la patience.
Pendant cet exposé il m'approuvait et ses regards intuitifs plongeaient le plus avant possible dans ma conscience. Nous tombions d'accord qu'il y a deux voies pour sortir de toute maladie chronique avant l'irrémédiable destruction des tissus : celle des drogues expérimentales ou des sérums rationnels, souvent inefficaces ; celle de la discipline physique que commande un moral imperturbable. Il admira l'opinion de Contrat sur la croyance au miracle, adjuvant précieux de l'énergie et qui met le corps en possibilité de métamorphose. L'idéalisme facilite les échanges et par conséquent les cicatrisations. Le matérialisme immobilise. Accepter la fatalité, c'est accepter tout son cortège de lésions régulièrement progressives, de symptômes incurables et de déchéance. La nier, c'est chercher l'évasion.
« Ouais, ouais » répétait le père Ruitor, pesant
toutes mes idées dans le coin de son œil fin. Ces points de vue concordaient avec les siens et ajoutaient à la sympathie que nous avions d'emblée éprouvée l'un pour l'autre. Je lui montrai l'enveloppe reçue, en m'étonnant que le facteur fît son sei^vice par un temps pareil. C'était le vaguemestre des chasseurs alpins hivernant dans un fort du voisinage qui desservait aussi Croix-Sauveur. Il descendait chaque jour prendre et porter des lettres à la posle la plus voisine, à six kilomètres, et il était rare que le va-et-vient fût interrompu : « En montagne l'effort ne compte pas. On l'accomplit quotidiennement sans même y prendre garde. Il y a des paysans qui font douze kilomètres le dimanche pour venir entendre la messe à notre chapelle. La fatigue elle aussi est une image qui a la dimension et la couleur^de notre paresse. »
A la lumière du jour la vaste demeure et ses salles du rez-de-chaussée étaient plus mélancoliques que le soir. La misère et la douleur avaient laissé là leurs empreintes. Je visitai la cuisine et l'office, propres et bien tenus. Je fis connaissance avec les trois gros chiens de la race du Saint-Bernard : Gallo, Job et Flora. 11 y eut pendant le déjeuner un essai de soleil qui dura peu et céda promptement à une lueur de purgatoire. Mon compagnon s'excusa de ne pas me mener à son jardin botanique, complètement enseveli sous la neige, mais qui renfermait les
plus rares échantillons de la flore alpestre. Le thé absorbé, il me laissa et remonta à sa cellule : « Arrangez-vous comme vous l'entendez et, encore une fois, ne craignez pas d'user de Delfmo. »
Ce zélé serviteur ne trouvait jamais que les poids étaient dignes de lui. Il fit une moue de mépris en trimbalant ma chaise longue. Je la plaçai devant la maison, sur un terre-plein au midi, débarrassé delà neige et qu'une avancée du toit protégeait. Tel devait être désormais, pour le début de tant de journées, mon observatoire. La vue était celle de ma chambre. J'appris là à creuser l'ennui, l'attente, et tous les mornes problèmes qui naissent de la contemplation de la nature.
D'abord il semble qu'on n'aura pas le courage de rester. Ce paysage tellement blanc qu'il fatigue les yeux, malgré les lunettes colorées, vous devient hostile. Les rêves eux-mêmes y sont exilés. La lecture pèse sur l'imagination opprimée, et l'amoncellement de couvertures sur les jambes. Des idées de fuite et de course, rapides comme des sifflets de train, vous traversent et vous emportent au delà de ces lourdes montagnes immobiles depuis le chaos. Puis on se répète qu'il y en a pour quatre mois, peutêtre six. La guérison est au bout de la persévérance et de ses interminables avenues que gardent les dragons de la tuberculose... là guérison pareille à la fée des vieux contes. . . la guérison que l'on doit mériter. ,.
Ce n'est plus la douleur de la suppression, mais c'est Tangoisse du doute et de la durée. De malins esprits vous chuchotent : « Qui te fait croire que tu guériras?... Le père Ruitor. Où puise-t-il sa conviction? Il ne te connaît que depuis quelques heures... Ton illusion. Elle est comparable à l'euphorie de l'opium. Elle te prouve au contraire que tu es perdu. Lève-toi donc et pars, jouis des derniers jours que t'a mesurés la deslinée. »
La toux chatouille la gorge. Il faut lui résister. Un besoin bas vous tord les reins et le ventre. Il faut lui résister. La digestion n'est pas achevée et il faut manger encore, un beefsteack déchiqueté, cru et saignant, des œufs, et boire ce lait si lourd.
A deux heures et demie environ, il commence à flotter une cendre grise au fond de laquelle apparaissent les papillons blancs de la neige. Le jour a l'air de se détacher par flocons et de tomber du ciel sur la terre. Je me transporte avec ma chaise longue sur mon balcon de bois. Quoi I Demeurer dans ces demi-ténèbres, dans ce silence, dans cette solitude, sans un cri d'oiseau, sans même la plainte du vent qui ne s'est pas encore levé! La volonté, tendue comme un arc, bande la contraction musculaire de la gorge et de l'intestin. Elle se cramponne aux lettres du mot qui le désigne, au v, à l'o, à l'tt, à VI, elle range, puis défait ce jeu de patience.
Mais dans l'entre-lueur qui monte du linceul
neigeux, elle prend aussi, cette volonlé, une réalité singulière; on sent qu'elle est une force en lutte contre une autre force, celle du mal, et que, ^enue des confins de l'âme, elle s'appuie et s'arc-boute aux organes eux-mêmes. Elle est intermittente, telle qu'une succession de décharges électriques. Elle use quelque chose qui est en nous comme le dépôt et la mémoire de tous les actes conscients de nos ancêtres, depuis le petit mouvement qui déplace le bras ou la jambe, jusqu'à l'élan de l'héroïsme. Elle dépense le trésor héréditaire.
Je la vois qui parcourt mon poumon avec le torrent sanguin pour éliminer les germes de mort, qui va réveiller ici et là les résistances cellulaires, qui leur distribue des mots d'ordre comme un bon capitaine à ses sentinelles... Et la voix malicieuse reprend : « Tu es un poète, Pierre Guisanne. Tes camarades avaient raison. Tu prends tes métaphores pour des faits. Les bacilles se rient de toi. Ils sont à l'abri de tes atteintes. Tu te répèles un mot, tandis que tu crois renouveler un effort. »
Je tins bon, et cette séance dura de une heure à sept heures du soir sans la moindre défaillance. Le père Ruitor me félicita. Je remarquai qu'il n'était pas venu m'encourager pendant mon supplice.
Comme s'il devinait ma réflexion, il me dit : a Demain encore vous resterez seul pour vous habituer. Mais après demain, à la tombée du jour, je vous
soutiendrai d'un peu de musique, si toutefois elle ne Youâ exalte pas trop. »
Ainsi fut fait. 11 jouait dans ma chambre, la fenêtre étant ouverte, au risque de désaccorder son violon, et moi je Fécoutais, baigné de larmes. Car la fière sonate allait recueillir tous les déchets de ma sensibilité que comprimait et broyait mon vouloir et elle leur faisait un sort naerveilleux. Une multitude de génies bienfaisants s'employaient à panser mon amour, mon regret, mon immense nostalgie, à me mettre sur le cœur un baume sonore. Pourtant, je ne m'amollis point, grâce aux traits de Blanche évoqués et qui me donnèrent la victoire. Bien mieux, la fièvre vespérale qui, la veille, était à 38,7, tomba du coup à 38,2.
Pendant le dîner, l'abbé, enchanté du résultat, déclara que la musique purge l'âme de ses démons. Je lui fis observer qu'elle était cependant un grand piège pour les passionnés. Il me répliqua : « Quand elle se détache de la prière, parce qu'alors elle donne à la chair ce qu'elle vient de soutirer à l'esprit... Mais moi je prie en jouant du violon. Ainsi j'évite le charme mauvais. »
Ceci nous conduisit à nous occuper du Malin dont seuls les sots peuvent nier l'existence et de ses trappes les plus modernes. Je contai à mon hôte les périlleux attraits de la morphine, puis ses affres et son emprise si manifestement satanique. Il avait
entendu parler des poisons, mais il ne les avait pas éprouvés; sa vive curiosité fut aussitôt en éveil.
« Comment avez-vous été amené à essayer de Fopium?... Sans doute à force de le déconseiller aux autres. »
Je lui fis le récit de ma tentation depuis ma première piqûre, alors que, nouveau docteur Faust, je signais le grimoire qui me promettait la joie constante. Cette action lente et graduelle du venin, exquise au début et toute spirituelle, puis douce, puis monotone, puis habituelle, puis obsédante, pui& opprimante, puis redoutable, puis terrible, cette échelle montante de l'esclavage et du cauchemar faisaient passer sur le visage expressif du prêtre les émotions correspondantes. Il joignait les mains. Il s'écriait : t Mais il n'y a pas de doute... C'est lui, c'est sa manière, c'est ainsi qu'iï procède... Ah, pauvre enfant, à qui avez-vous échappé! »
Pendant tout le tableau de Rothdorf et d'Uberthurm, il conserva la tête basse, comme alourdie par la méditation. Je l'entendis murmurer : « C'est l'exorcisme » .
Nous étions restés dans la petite salle. Delfmo avait enlevé le couvert. La tempête gémissait alentour et infligeait un étrange accompagnement à cette causerie sur l'hôte maudit de l'âme et du corps. L'abbé Ruitor assis en face de moi, pesant ses mots, avec des regards appuyés et précis, m'exposait ce
que sa science théologique et son flair du péché lui avaient permis d'entrevoir à travers trente années de solitude. Je traduisais en physiologiste et je constatais à quel point les mystères des âges ne diffèrent que par le vocabulaire. L'esprit des ténèbres se déguise et se diversifie dans les interstices des lumières nouvelles.
« Mon fils — il commençait à m'appeler ainsi, — jenecompte plus les fois où, réveillé dans la nuit par des plaintes lointaines, j'ai affronté là tourmente de neige avec ma lanterne et mon bâton. La bourrasque était telle que je n'y voyais point à trois pas devant moi. Les chiens eux-mêmes refusaient de me suivre. Or, les cris continuaient, s'éloignaient et je ne trouvais rien et je ne suis pas sujet aux hallucinations. Mais toujours à la fin il s'élevait un petit rire qui se moquait de moi. Aussitôt je me jetais à genoux et je priais le Bon Dieu de confondre mon ennemi, de me délivrer de ses embûches. >
Le narrateur se taisait une minute, puis très doucement : « Ces choses-là font hausser les épaules aux incrédules. Tout le monde ne connaît pas la montagne et la différence d'un bruit de nature avec une vocifération surnaturelle. Le démon hante les champs et les âmes. Il est matériel quand il lui plaît et en pensée quand il le veut. Toutes les voies lui sont bonnes pour nous saisir. Le pauvre
prêtre autour de son calvaire, le savant dans son laboratoire, le malade dans son organe défectueux, le fou dans son idée fixe, l'avare dans son trésor, le luxurieux dans son image obscène, l'amoureuse dans sa frénésie, l'orgueilleux dans la fureur de son moi, tous et toutes donnent gîte à ce cruel et ne peuvent se débarrasser de lui ensuite que par la plus fervente oraison. En approchant l'oreille du corps on l'entend frémir et danser. Dès qu'il y a désir, il est là et il excelle à tourner ce désir en destruction. Mais il n'est pas forcément intérieur. Les Saintes Écritures nous certifient son existence objective, sa réalisation sous divers aspects d'animaux immondes. »
Je songeais à Minna, qui souvent m'était apparue comme une possédée, tenait le langage de la Bête et atait une atmosphère de crime. Je me rappelais certains personnages étranges qui circulent à travers la société avec des figures neutres, déchaînent des orages et sèment de la douleur. Depuis deux ans seulement je vivais solitaire, enfermé dans mes craintes et dans ma manie et j'avais à plusieurs reprises senti auprès de moi le tentateur avec son sourire ambigu. C'était lui qui m'avait suggéré la napelline.
Nombreux sont les points où le mal et le péché se confondent, où la lésion puis la mort découlent d'un vice. Si parfois le rapport nous échappe, est-ce
une raison pour qu'il n'existe pas? Plus rhomme s'éloigne de l'idée de Dieu, plus il fuit celle de responsabilité, et il n'est pas un matérialiste qui ne se considère comme un automate. Le fatalisme, opium occidental, est un tombeau prématuré.
« Ouais, dix heures, allons vite nous coucher ! j> concluait l'abbé. Il se redressait avec toute la vivacité d'un jeune homme, empoignait un flambeau et nous montions l'escalier en nous arrêtant encore sur les marches pour discuter un point litigieux. Il se rattrapait de ses longs silences. La force de la parole était en lui et il avait dû la réfréner pendant d'interminables hivers en compagnie du seul Delfino et de ses chiens. Comme je m'en étonnais, il répondait : « Oh j'argumente avec moi-même, puis, quand la grâce descend en moi, je m'adresse librement au Sauveur. Je lui dis tout ce qui me passe par le cœur, sans apprêt. C'est la meilleure façon de l'honorer. »
Ces premiers après-midi furent les plus durs. Je ne m'en serais jamais tiré sans nos conversations de la veille, lesquelles donnaient un point d'appui à mes rêveries forcées de chaise longue. J'eus aussi le secours du soleil. Il commençait vers les onze heures à percer les rideaux brumeux de flèches rougeatres qui se groupaient comme les rayons d'une roue. Puis venait un orbe empourpré, abso-
lument net, sans franges ni bavures, devant lequel couraient des vapeurs d'argent. Quelquefois les choses en restaient là jusqu'au moment où l'ombre et le froid gagnaient à nouveau la bataille. Mais il arrivait aussi que l'astre victorieux dispersât tout ce brouillard, tel un roi que la foule offusque et qui la fait. chasser par ses gardes.
La température immédiatement changeait. Une chaleur instantanée, presque torride, tombait du ciel sur les plaines de glace et la forêt de givre, superposait le plein été à l'hiver. Je rejetais mes couvertures, je déposais ma boule à côté de ma chaise longue. Des idées de renouveau, de joie, d'espérance parcouraient mes veines. Je tâtais mon pouls. Ce n'était pas la fièvre. C'était la belle lumière qui rallumait ainsi mon âme et la mettait à l'unisson de la nature.
J'aurais voulu à ce moment-là avoir le père Ruitor à mes côtés. Mais il s'abstenait, réservant sa présence pour la deuxième partie de la journée, la plus sévère. J'admirais cette abnégation naturelle qui faisait de lui le compagnon des heures douloureuses. Il s'asseyait maintenant auprès de moi, tandis que je me tordais de souffrances indicibles, prenait ma main entre les siennes, me vantait la résignation, l'énergie soutenue : « Les premiers jours il était nécessaire de vous laisser livré à vousmême. Mais je serai là désormais, avec ou sans
mon violon, à votre choix. Ah quel dommage que vous n'en soyez pas encore à reffîcacité de la prière! »
C'était vrai. La torture de l'immobilité ne me sanctifiait pas, au contraire. Je sacrais de toutes mes forces à l'intérieur. Je me mettais sur le dos, puis sur le côté. Je m'asseyais, maussade et haletant, les deux poings enfoncés dans mon ventre ou comprimant l'envie de tousser qui me démangeait, me piquait, me harcelait. Rien de tout cela n'était monotone. Car la douleur est éternellement neuve. Mais je me ramenais comme par une corde au souvenir effrayant de la suppression, afin que par la comparaison mon sort actuel me parût moins barbare.
La chute des ténèbres s'accompagnait pour moi d'une lourde somnolence. Il s'agissait de n'y pas céder. Car autrement tous mes efforts eussent été perdus par le relâchement de mes muscles. Je me récitais des vers de Corneille, je fredonnais des chansons de marche. J'étais pour moimême le bourreau turc qui réveille impitoyablement son prisonnier. Chaque soir je pensais être vaincu et j'atteignais le dîner avec un soupir de stupeur.
Pendant cette période, qui dura tout le mois de janvier sans modification notable, nous eûmes deux visites : l'apiculteur Filioz et un vagabond.
Filioz habitait à deux kilomètres de nous la première maison de Prévanches, le village le plus proche. Il élevait là ses abeilles et vivait du produit de leur miel. C'était un petit homme modeste et timide, d'une cinquantaine d'années, imberbe, grisonnant. Il parlait bas, posément, non sans éloquence, avec un beau regard direct.qui témoignait de toutes ses vertus. Car ce solitaire possédait le cœur le plus délicat et le plus charmant. Le père Ruitor le tutoyait, le plaisantait, le forçait à nous raconter l'amour qu'il éprouvait pour son petit peuple :
« Eh bien, Filioz, que font-elles en ce moment tes élèves?
— Elles se chauffent, l'abbé. Elles se sont groupées au centre de la ruche sur trois, quatre ou cinq rayons. Elles ne dorment pas précisément, elles sont engourdies...
— Voyez un peu les paresseuses...
— Si la température devient basse, comme la semaine passée, elles consomment beaucoup de miel; c'est leur combustible. En même temps elles font vibrer continuellement leurs ailes, ce qui développe de la chaleur.
— Explique-nous le bruit que cela fait...
— Une sorte de frémissement très doux comme du feu qui crépiterait sous la cendre...
— Et la reine?
— Elle se tient à Tendroit le plus tiède et le plus abrité, bien entendu. Si elle souffrait quelque peu d'un abaissement de température, elle périrait ou elle perdrait la faculté de pondre, et ce serait la perte de la ruche.
— Tu les aimes, hein, tes chères petites ? Tu ne pourrais pas vivre sans elles.
Le bon Filioz rougissait depuis le front jusqu'à sa lèvre mal rasée, secouait la tête, .levait les bras, puis gardait le silence. Bien différent en cela des gens de la ville, il ne parlait que quand il avait quelque chose à dire.
Il allait à Briançon une fois par semaine pour porter le miel à son frère qui tenait un commerce d'alimentation. On le rencontrait sur la route par tous les temps, avec son sac et son bâton, marchant de ce pas solide et lent, habituel aux montagnards. Il ne refusait jamais un ser\4ce et quoique pauvre obligeait ses voisins plus pauvres que lui.
« S'il avait vécu à la belle époque, au moyen âge — disait le père Ruitor — il se serait retiré au désert, nourri de son miel et de sauterelles, il aurait recueilli des animaux pour leur enseigner le Divin Maître, comme saint François, et nous l'honorerions dans nos prières... »
Le vagabond nous arriva un samedi matin, entre deux chutes de neige, avec une mine de vieuxpirate et un appétit de carnassier : « Venez le voir manger,
me dit Delfino. Il lui en faut autant comme à vous. »
Surveillé parles chiens qui attendaient, le museau en l'air, quelque relief, bien disposé à ne rien leur laisser, l'homme avait une barbe grise iiTégulière et des cheveux longs qui débordaient d'une casquette sale. L'effort de sa mâchoire décharnée faisait remuer la peau du front, le petit nez de Kalmouk et les oreilles velues. Il était vêtu d'un vieux paletot de chauffeur en cuir auquel adhéraient des plaques de neige, d'un pantalon maintenu par des jambières boueuses. Son bâton contre son assiette, il saisissait le bœuf entre ses doigts et buvait des lampées de vin rouge avec un grognement de plaisir.
Il ne se dérangea point pour l'abbé Ruitor qui lui souhaita affectueusement le bonjour. A cette question : « Venez-vous de loin? » il répondit : « je retourne à Avignon » avec un accent méridional prononcé.
. « Vous vous appelez?... oh! vous n'êtes pas forcé de me dire votre nom. C'est seulement pour faire -connaissance... ».
Il s'essuya la bouche d'un revers de manche, négligeant sa serviette et sourdement, comme honteux : « Je m'appelle Marc-Antoine Tavel. Les gens ne disent que Marc Antoni. »
Ses rasades commençaient à l'attendrir. Il nous expliqua qu'il avait soixante-deux ou soixante-quatre
28â LA LUTTE
ans, il ne savait pas au juste, qu'on Pavait embauché comme terrassier du côté de Modane, puis renvoyé, qu'il avait rôdé, failli mourir de froid et de faim. Il lui restait de la famille àSorgues, mais, pour de vagues raisons, il était plus que probable qu'après douze années d'absence ou ne tiendrait pas à le reconnaître.
Ces détails nous arrivaient, coupés de silences et
^ de hoquets, à travers une triple écorce de méfiance,
de fringale et de brutalité. Les yeux, demeurés vifs
et subtils, témoignaient d'une . intelligence plus
prompte que ses manifestations extérieures :
(( Vous coucherez ce soir, dit Ruitor... et aussi longtemps que vous le désirerez. Le dortoir est là, à côté. Vous aurez de la lumière et des livres. Demain, c'est dimanche — ajouta-t-il malicieusement, —7 si vous voulez assister à la messe.
— Merci bien, monsieur le curé... J'ai cru au bon Dieu jusqu'à il y a cinq ans. Mais aujourd'hui je sais qu'il n'existe pas et que c'étaient des blagues... Alors... vous comprenez... >
Un geste méprisant acheva de nous attester cette étrange conversion à rebours. Marc-Antoine devenait intéressant.
« Comment avez-vous su, mon bon ami, que Dieu n'existait pas? D'où vous est venue cette erreur grossière? »
Lk LUTTE 289
A peu près rassasié, le chemineau tira des profondeurs de sa'^veste de cuir uae petite pipe de terre toute bourrée : « Vous permettez... » Iirallumaà un tison que lui lendit Delfmo, mit un coude sur la table, se tourna à demi vers nous et débita, avec des temps et des bouffées, ce récit qu'il avait déjà dû faire plusieurs fois : « Eh bien, voilà... C'était là-bas où je travaillais... de l'autre côté de la montagne... L'instituteur venaitsouvent à l'atelier... Ah ! il en avait de la connaissance, le bougre!... et pas fier. . . pauvre comme nous, mais une tête. . . une tête. . . Un jour, il demande comme ça quels sont ceux qui croient encore au bon Dieu... Moi, je lève la main, les autres rigolent, mais l'instituteur les fait taire... « Ça yC est pas sa faute à cet homme ^ cest qu'on ne lui drapas expliqué... » Alors il me montre, clair comme l'eau de roche, que ce qui existe se voit et que personne n'a jamais vu Dieu... que, si Dieu était vrai, il n'y aurait ni malheur ni misère... que Dieu est une invention des riches pour empêcher les crevards de s'impatientei!'... Bref, il me tient des boniments que j'avais déjà depuis longtemps dans mon idée, mais que je n'osais pas me tenir à moi-même... Eh bien, messieurs, excusez-moi, j'ai compris que je n'avais été qu'un imbécile, que mes parents aussi avaient été des imbéciles; et si j'avais une prière à faire, ce serait à cet instituteur — M. Fage on l'appelait, M. Isidore Fage, — qui m'a récuré la cervelle. >
Pendant ce récit, le père Railor secouait la tête, murmurait des « ouais » de douloureuse surprise.
ie lui glissai dans foreille : « Ab uno disce omnes », car nous tenions là un spécimen de ces intellectuels à la grosse, comme en fabrique par raiffiers Tinsanité contemporaine.
Satisfait de son aveu et nous croyant « collés », Marc-Antoine Tavel sirotait son café avec un petit sourire de biais, cependant que Delfino, dégoûté par ce mécréant, esquissait dans son dos un signe de croix. '^ -