CHAPITRE XIM
Ua mois: de séjour à Groix-Saaveur avait suffi à me transfornxer. J'eiigraissais. Je n'éprouvais pLus ni palpitatioa, ni étoulTemeiU, m vertige. Un j<Oiur sur deux la fièvre ve&pérale u&. se montrait pa& ou était insignifiante : ce C'est le momient de persévérer... » me disait l'abbé Ruitor. En effet, dans le combat contre Li tuberculose, il ne suffit pas de remporter un avantage ; il faut mener celui-ci aussi loin %ue passible, décourager la maladie. J'appliquais mon» programme avec d'autant plus de rigueur ^u'iLme réussissait mieux.
Par une brumeuse matinée du début de février, allâot de ma chambre à la salle à manger — il pouvait être environ onze heures — je vis se chauffant dans le réfectoire un sous-lieutenant de chasseurs alpins, un sergent et deux hommes. Ils avaient posé
sur des chaises leurs grands manteaux bleus trempés d'eau et leurs larges bérets et présentaient à la bouche du poêle leurs jambes entourées de bandes molletières; Delfino leur préparait des grogs sérieux. C'étaient de beaux gars solides, à l'air intelligent, que le froid, la difficulté, le danger amusaient. Descendus à Taube du fort des Effaces, à deux mille mètres d'altitude, ils n'avaient pu retrouver leur chemin quand le brouillard s'était montré.
« Vous ne vous ennuyez pas trop là-haut, mon lieutenant? »
Celui que je questionnais frotta sa moustache gelée : « Quelquefois, si, quand la bourrasque nous relient dans les casemates, quand on ne peut ni chasser, ni faire du bois... Alors on joue, on lit, on dort, et le temps passe, n'est-ce pas, sergent?
— Pour sûr que oui, mon lieutenant...
— Ils ont le sky, maintenant, comme les Suédois, » ajouta le père Ruitor qui découpait du saucisson dans une assiette et taillait de gros morceaux de pain rassis. Le boulanger depuis quarante-huit heures se dispensait de ravitailler l'ermitage.
« Oh le sky, — fit le lieutenant, — tout le monde n'est pas encore familiarisé avec lui. Voici Giry et Lalla par exemple qui préfèrent encore se servir de leurs pattes... »
Les bons gros rires de Giry et de Lalla prouvèrent l'exactitude de cette remarque. Leur attitude aisée
et respectueuse me frappait beaucoup. Ils ressemblaient plutôt à des marins qu'à des soldats. Les grogs avalés d'une seule lampée, le sous-lieutenant offrit des cigarettes, en alluma une, remercia, puis annonça son intention de regagner le fort au plus tôt : « La brume se dissipe, et je ne serai pas fâché de savoir si le détachement est de retour. » Il s'agissait d'une dizaine de chasseurs qui s'élaient aventurés, sous la conduite d'un capitaine, dans la direction de Lagrave et des contreforts de la Meige. Je murmurai : « ...Et les avalanches?... »
L'officier tourna vers moi ses yeux gris sans peur. Il pouvait avoir vingt-lroîs ou vingt-quatre ans : « L'avalanche! Ça n'est pas la saison... Elle est notre ennemie, mais nous passons rarement par les endroits signalés comme dangereux... et puis, s'il fallait faire attention à tout ce qui nous menace... Mieux vaut encore mourir dans un accident que de la poitrine dans son lit... »
Gela tombait si juste que le père Ruitor en demeura effaré. Quand la petite troupe fut partie allègrement, je le regardai, il me regarda et nous prîmes le parti de rire : « 11 en a de gaies, le lieutenant... Bah, il a raison... A certaines heures je me demande si l'existence vaut toute la peine que l'on prend pour la conserver. »
Je mentais quand je disais cela. L'espoir d'être un jour le mari de Blanche m'armait d'une volonté
d'acier. Chose étrange, l'exercice de celle-ci ne m'ér lait plus désagréable. Oa s'habitue à l'éiLergie comme à son contraire. ""
Un événement affreux et imprévu faillit ea quelques heures dépenser ma réserve.
C'était une semaine plus tard. N^us achevions de déjeuner. Mon compagnon, m'avait lu une lettre ée mon père s'informant auprès de lui de ma sauté, se plaignant de la sienne et d'un tour mélancalique. Le post-scriptum ra'avail surtout frap^pé. et attristé : « N'oubliez pas, mon cher abbé,, que la (( guérison de mon fils passe avant tout et. ^u'il ne « doit sous aucun prétexte et quoi qu'il arrive (ces « trois derniers mots> soulignés deux foi5)yinleF- « rompre sa cure merveilleuse. J'ai confiance en « votre sagesse pour faire respecter par mon petit (( Pierre la formelle volonté de son. vieux papa, a
(c Mon petit Pierre... son vieux papa.... » Le ton et récriture tremblée contrastaient singulièrement avec les manières habituelles du docteur Jean. H se passait évidemment quelque chose que la lettre ne spécifiait pas. Je ruminais, de sombres pressentiments; aussi, quand Delûno entra avec une dépêche pour moi, je m'écriiii : « Ak Dieu, il est mort ! »
Je ne me trompais pas. Une cousine de Tours, notre plus proche parente,, qui allait fréquemment à Montlouis, m'annon^gait lemalbeur en ces termes :
« Ton pauvre père vient de décéder d'une coagjes- <c tioii pulfiQiOQaire conU^actée. il y a dix jours, au € moment où sa convalescence paraissait assurée. II « a tout réglé d'avance, demandé que tu ne viennes c pas aux obsèques. Elles auront lieu, sauf contre- « ordre, après, demain. Envoie instructions. Triste- « ment. Marie Guisanœ. i>
L'abbé m'a dit depuis qu'à cette lecture mon visage ordinairement pâle s'empourpra et qjii'il ont peur d'ua crachement de sang. Il comprit, se leva d'un geste spontané, s.'aprocha de moi,, lut, appuya sa grosse, main sur ma tète et ma tête contre sa poitrine, puis récita la prière des morts, tandis que. je sanglotais à l'abri de sa compasâian.
J'aimais plus mon père que je ne l'avais cru. J'en possédais maintenant^ trop tard, la certitude. Mon chagrin sincère et profond tenait au remords de n'avxnr pas été pour lui le fiJ^ tendre et attentif qu'il méritait. Aussi c'était un pende sa faute* Pourq^ioi n'avait-il jptmais dissipé d'un mot le léger malentendu de notre froideur apparente?... Timidité... il y en a plus qu'on ne suppose entre enfants et parents... Retrait simultané de nos deux natures trop semblables... Écart dû à la vie, à mon indépendance, d'argent... Ces motifs plus ou moins valables ne m'empêchaient pas d'imaginer une chambre que, je connaissais bi<en, un lit empire et sur ce. lit des. mains, croisées, longues, fines, froides,
un visage noble, un peu austère, une barbe blanche, des cheveux blancs que je ne verrais plus... Pauvre père, quelle, douleur dans ses yeux quand il avait appris mon mal, puis, à un an d'intervalle, ma sinistre habitude! Par quelle fatalité, lors de noire dernière entrevue après Rothdorf, nos deux cœurs étaient-ils demeurés hésitants en face l'un de ^l'autre? N'est-il pas insensé que le père et le fils puissent se séparer pour toujours sans s'être jamais pénétrés, sans une de ces étreijites silencieuses qui ^valent une confession réciproque.
Le premier choc passé, j'expliquai cela pêlemêle, gauchement, au bon prêtre. Puis je manifestai l'intention de partir aussitôt pour Paris, et de là pour Monflouis où j'arriverais peut-être avant les funérailles... 11 ne me laissa pas achever : « Celte suprême désobéissance serait votre faute la plus grave envers votre père. Restez ici comme il vous l'ordonne. C'est le vrai devoir. »
Je n'avais qu'à m'incliner. Une lueur basse et jaune est demeurée liée pour moi aux heures qui suivirent la funèbre nouvelle. Je dus écrire deux longues lettres détaillées à ma cousine et à notre notaire, télégraphier les quelques ordres nécessaires. Ce ne fut pas sans une extrême fatigue. Les mots me venaient difficilement, dansaient devant mon esprit, puis s'évanouissaient au moment où j'allais les saisir. Je n'étais plus maître de moi.
Je crois que, si j'avais eu par malheur de la morphine, je me serais fait une injection.
L'image de Blanche avait disparu. Elle était remplacée par celle de ma mère, comme jadis aux bords de la Loire. Maintenant mon père était près d'elle. Les complètes joies de la famille nous avaient été parcimonieusement mesurées. Fallait-il supposer qu hors de la durée et de l'espace nous aurions tous trois une compensation? En vérité, je n'y croyais guère, malgré tous mes efforts. L'intuition humaine perd d'un côté ce qu'elle gagne de l'autre. L'idée de continuité héréditaire nuit dans nos esprits incomplets à celle de l'immortalité individuelle.
J'exposai mes scrupules à l'abbé. Il répliqua : « Celui qui ne prie que du bout des lèvres, et c'est votre cas, habite toujours une chambre close. Il n'est pas en communication avec la lumière. Il lui faut donc apprendre à distinguer à tâtons les objets qui sont autour de lui, ses sentiments, même la piété filiale. Il ne les perçoit que par lambeaux. Si votre cœur s'ouvrait par la prière, vos doutes s'évanouiraient au plein jour... En attendant, je consacrerai demain matin ma messe à votre père et vous y assisterez. »
Ce fut une intime, une émouvante cérémonie dans la chapelle étroite et longue décorée de copies de tableaux de sainteté et d'ex-voto. Il y avait eu là jadis un pèlerinage. Le père Ruitor officiait. Del-
fiao servait la messe. J'étais seul assistant, au premier banc. Mon émotion, les circonstances. Les secousses imprimées à ma conscience par deux années d'abandon et de redressement, le contact d'un véritable sainl, me rapprochèrent de la. ferveur. Je sortis soulagé et reconnaissant envers la. Pravidence.
U faut croire que )es journaux de Pasis annonçaient la mort du docteur Jean Guisanne, car deux télégrammes, l'un de Contrat, l'autre de sa nièce, me parvinrent encore à l'heure du repas.. Le premier était ainsi conçu : « Mon pauvre cher enfant,. j,e vous plains et suis auprès de vous de tout mon cœur. î> Le second : < Ma. pensée la plus tendre et la plus douloareuse ne se détache pas die vqus. Blanche ». J'embrassai plusieurs fois la petite feuille bleue. Elle me renouvelait,^ encadrée de deuil, l'espérance.
A la tombée du crépuscule de trois heures, Ruitor prit son violon et joua un de ces airs de Stradella où le pathétique humain se brise, s'exalte en efTusioDS mystiques. 11 ne neigeait plus. Les sons de détresse et d'amour, les implorations et les sanglots demeuraient sur l'air cotonneux comme des marques de griffes sur la chair vive. Je ra^e retournais vers le passé et les souvenirs de mon enCaace, les plus déchirants, les plus doux, alors que Le pèce est toute la sagesse, ainsi que toute l'autoirité, et
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que ses •décisions sont infaillibles. Il gisait maintenant au linceul dans la petite maison silencieuse. Les paysans et les paysannes qu'il avait soignés si souvent venaient s'agenouiller près du cercueil ouvert sur les restes de leur meilleur ami. On s'étonnait de ne pas me voir là. Mes cousines m'excusaient : c II est loin et il est malade... » Mais les commères hochaient la tête, ne comprenant pas que monsieur Pierre fut absent de ce chevet de mort...
La nuit je ne dormis pas. La longue plainte du vent avait pour moi la signification d'une tendresse méconnue. J'essayais de recon^ituer la voix pat-ernelle. Il faut Favouer aussi, la peur de la mort me réprenait comme au premier crachement de sang. Ce brusque départ ouvrait sous mes pas le trou noir d^où montent les appe^ls des disparus. Ils cherchent à nous entraîner. Leurs mains glacées affleurent presque et se tendent rigidement vers nous.
L'hall uoination devint telle que je me levai, revêtis la fourrure laissée en permanence au pied de mon lit, fermai vivement ma fenêtre. Le feu était éteint. Je le rallumai en grelottant et claquant des denfts. C'étaient autant d'imprudences inutiles que j'accomplissais automatiquement comme des actes impérieux. Le vertige m'attirait. Puis, devant la flamme haute et crépitante, je me mis à marcher le
plus légèrement possible, afin que la cadence de mes pas ne réveillai ni le serviteur ni Tabbé. Combien de temps dura cette promenade de bête en cage? Je l'ignore. Jamais autant d'idées ne se poursuivirent dans ma pauvre tête martelée, autant de réminiscences, autant de projets. J'essayais de mellre un peu d'ordre sans y parvenir. Finalement je me recouchai, trempé de sueur, et le lendemain au réveil ma température était de 38,2.
DeHino alla m'acheler chez l'épicier-colporteurde Prévanches des bandes de crêpe. J'en ajustai une à chacun des deux vêtements sombres qui composaient toute ma garde-robe; puis épuisé par la tension sentimentale qui se surajoutait à l'effort physique, je tombai dans une morne torpeur. Il était clair que je n'étais pas guéri et qu'une aussi forte alerte m'avait fait perdre du terrain. Tout appétit ayant disparu, la suralimentation devenait un supplice. Chaque bouchée de viande provoquait une nausée. Il fallut renoncer au lait qui me rebutait trop; mais le vin portait mon faible cerveau à la somnolence. Par bonheur la diarrhée me laissait tranquille. Je n'eusse pas été capable de lui résister.
Le père Ruitor, qui me surveillait et redoublait d'amitié pour moi, jugea le moment propice pour intervenir. Il apparut un matin dans ma chambre et me dit : a Vous ne me croyez pas un obscurantiste?... pour parler le jargon anticlérical.
LÀ LUTTE 30 i
— Certes non. Je n'ai jamais vu tant de clarté chez un être.
— Vous ne pensez pas que je veuille ramener rhumanitéau moyen âge?
— Hé hé, le moyen âge avait du bon. II gardait en dépôt des connaissances qui se sont perdues depuis. L'alchimie savait des choses que la chimie moderne ignore, et la sorcellerie sur plus d'un point a devancé la physiologie nerveuse.
— Bref, si je vous montre un possédé, là, dans notre village de Prévanches, vous ne me soutiendrez pas que c'est un hystérique et que le bromure vaut mieux que l'exorcisme.^
— Mon père, vous éveillez ma curiosité... mais comment monter à Prévanches par un temps pareil? Tout exercice fatigant in' est interdit.
— Bah!... à mon bras... Depuis sept semaines vous n'avez pas bougé de votre chaise longue. Vous devez commencer à vous ankyloser. Je vous conseille vivement celte petite fugue. Elle vous arrachera aux pensées déprimantes qui risquent de retarder votre convalescence. C'est que le printemps sera bientôt là...
Cette perspective acheva de me décider. Je chaussai des bottes solides et cloutées, m'armai d'un bâton ferré et suivis bravement mon guide. Il marchait d'un grand pas cadencé, ayant relevé sa soutane. Je me sentais faible comme un enfant,
presque élawrdi et dus m'appuyer %. son épaule. La neige récente formait une couche moFle où nos pieds enfonçaient. A cinq cents mètres de Croix- Sauveur la route tourne, et Ton aperçoit, isolé sur un mamelon au milieu d'un cirque blanc, le village noir de Prévandies. Le clocher de Téglîse a la forme d'un bonnet sarrarin surmonté d'une aiguiHe de pierre.
« Elle est desservie par un prêtre d\ine bourgade voisine et ouverte seulement le dimanche — me dit l'abbé Ruitor en me la montr*ant. — Et pourfant, comme vous allez vous -en rendre compte, ces faux mécréants ont gardé des coins de fidélité très curieuse... très naïve, affirme le sous-'préfet^ homme d'une extrême naïveté laïque. »
Son bon rire m^enchantait. Il secouait sa barbe remplie de petits cristaux. Le silence absolu de la montagne ensevelie dans l'hiver avait quelque chose d'émouvant, presque de religieux. Un grand oiseau décrivait des cercles au-dessus d'une vallée invisible sur l'autre versant :
« C'est un aigle... il a découvert quelque charogne, mais il se méfie avant de plonger... Quand un de ces terribles rapaces rencontre du petit bétail^ même un jeune veau sur une roule escarpée, il fonce sur lui, l'étourdit, l'effraye, jusqtfâ ce que l'innocent tombe dans le précipice. Alors il le laisse pourrir quelques jours, puis le déchiqueté... »
L'abbé ajouia a{^rès un éclair de réflexioa : ^ Les philosophes miitérialisles ae s'y, prennent pias au ire- Bienj^.... D Car tout le ramenait à sa foi pour TaCdrmer et la défendre.
Dans l'unique rue de Prévanchesi, juste assezlarge pour ILvrey passage à une auto ou à un camion de taille moyenoe^ des enfants jouaient à la glissade sur la neige glacée. Ils enlevèrent leurs béi'eis pour saluer « monsieur le Recleur », car tel est le titre officiel du père Ruitor. Il s'approcha d'eux et caressa leurs petites têtes laineuse.s : « Comment va Jérème? demanâa-t-il à Tua.
— Toujours, bien fou, monsieur le recleur.. »
«. C'est son frère, chez qjui nous allons, m'expliqua-t-il. Ces pauvres gens ont eu depuis quelques anoées bîeui des malheurs, grêle, iiicendie,, deuil... Bref, le fils, aîné est devenu sombre,.... étrange... nullement fou, mais... vous allez le Vroir. »
IL frappa à la porte d'une grande: maison de bois autour de laquelle couraient deux étages de bakon, à la. mode dauphinoise et savoyarde. Une vieille femme aux yeux clairs vint ouvrir : « Ah! c'est vous, m'sieu. le recteur... Entrez donc. &
Celbe première pièce était une salle à manger ru^imenXaire avec une table et un buiïeL Au fond s'ouvuait ua hangar où l'on eutendait un bruit d'animaux. Ces populations ont l'habitude, quand vient l'hiver,, d*héberger une. partie de leurs bêtes
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pour les réchauffer en se chauffant. Il y avait là des chiens, des moutons, un âne, un cheval, des poules, deux enfants de quatre à sept ans, et tout ce monde faisait bon ménage. La communication de cette crèche avec Tarrière-cour était fermée par une énorme barre de bois. La lumière venait parcimonieusement d'une seule large fenêtre à l'extrémité.
« Jérôme... cria la vieille, quelqu'un qui te demande. »
Un grognement répondit et un long corps maigre se leva d'un tas de bolles de foin. C'était le malheureux dont on nous avait parlé. Il vint à nous en se dandinant, et je remarquai son gros nez, sa mine cirée, à la fois sournoise et sauvage.
« Alors, tu n'es pas guéri? lui dit l'abbé Ruitor.
— C'est mes idées, m'sieu le recteur. »
Quelles étaient ces idées? Comment tenaient-elles sous ce front étroit, derrière ces petits yeux bridés et jaunâtres? Pourtant, la voix n'était pas vulgaire. Elle paraissait en désaccord avec cet extérieur de brute.
La paysanne qui avait mis au monde ce produit singulier, demeurait immobile entre nous, la bouche fermée et pincée sur une foule de reproches. Elle ne voyait qu'une chose : l'inaction lamentable de cet aîné plongé dans ses mauvais rêves, tandis que le reste de la famille trimait du matin au soir.
Jérôme, un beau jour, avait déclaré qu'il ne travaillerait plus ni aux champs, ni aux étables, ni au fourrage. Il s'était installé dans un coin, peu troublé par les questions, les objurgations, les scènes qui se succédaient depuis trois mois autour de sa fainéantise entêtée. Il continuait à manger et à fumer, par exemple, et, devant ses regards féroces, la mère n'osait pas lui refuser tout argent. Le père était mort deux ans auparavant, pris dans une avalanche. La veuve gémissait, mais il lui manquait Tautorité et la fermeté nécessaires pour secouer son gars. Il n'était pas amoureux. On ne lui avait pas jeté de sort. Tout le monde était sain d'esprit dans sa famille. Il n'avait jamais bu. Alors quoi? Lé médecin donnait sa langue aux chiens.
L'abbé Ruitor ordonna : « Laissez-nous seuls »• 11 poussa Jérôme dans la salle à manger, ferma la porte du hangar à clef, ainsi que celle de la rue, et nous demeurâmes tous les trois. Le prêtre s'assit, fit asseoir le paysan en face de lui, le regarda fixement, sans lui adresser la parole. J'élais ému comme à l'approche du surnaturel. Puis les lèvres du saint homme remuèrent; il récitait une oraison. A ce moment, le visage de son ouaille se tendit, se durcit, devint quelque chose d'affreux, une gargouille... et de cette gargouille sortit un flot d'injures horribles, telles que le délire de l'obscénité aurait du mal à les inventer.
Je me fônaiâ prêt à intervenir^ car ilimé pasaissait difiicile que ce* forcené ne passât poini des eatcaçes aux actes. Cependant^ à ma g^nde surprise^ il nie se jeta pas sur l'abbé. LL semblait mésate éprduiier pour luû unâ peureuse répulsioa mêlée de baii>e, et il aboyait ses abominations à la manière d'uji chien^ aLtachi. Les veine» geoâéea de son eou^ la saillie de ses \hu:i, surtout le déccochement de; sa gueule baveuise^ n'avaient plus rLen d'humainu
Cette scène tragique duira quelques miautesi^ pendant lesquelles je ne pus m'empêcher de songer à la fotis à la suppcessiiOn et ausi paysans- hébétés de Rothdorf. Des bordstdu Rhin aux mooitagaes. du Dauphiné, comme des temps actuels a«UK: aneiens âges, un même ennemi, sous des formies différenèes et armé d'autres 3ul)terfuges> mienace les civilisés et le» simples, les savands eit les igii<)rantsi. Sans doute notre scepticisme se satisfait de mots comme la pire des crédulités, et un- médecin de la Salpêtrière, nourri de la vaine doctrine du maître^ eôît expliqué par un terme baroque l!accès salaniqoe de Jérôme. Mais j'avais paircouiiu moi-même trop de détours dans le labyrinthe poui? me coateiiiter de ces formules creuses.
Brusquement le rustre cessa» de hurlier.. Ses. taaits tombèrent à un hébétement honteux. Il regarda Tabbé immobile en face de lui,, le aaiocsieuF qui avait assisté à la scène, et deus grosses; iaciiies
pâteuses a{; parurent au bocd de ses. paupières.. U balbutiait. : c Qu'est-ce q,ue j'ai diLl.. Qu'est-ce qu'oa me veut? Je n'ai iriea diL.. » Tel celui qui sort d'ua cauchemar, il tremblait encore de. tous ses membres.
Rujlor le rassura,, lui affirma qu'en, quelques séaujces il serait complètement vidé de son ordure morale et rétabli.
1 Ça n'est pas moi qui parle, m'sieu le recteur. C'est ua autre à travers moi.
— Je le sais, mon ami, ne vous tourmentez pasu Mes vieilles oreilles, en ont entendu de pires. Mettez ce chapelet dans votre poche et dites voire, prière matin et soir,, comjae je vous ai appris à k faire au catéchism^,^ quand, vous étiez petit. »
Dehors, La mère noujs gjiettait au passage : (l Eh bien,^ m,'sieu le recteur, estril délivré?.. Va-t:il pouvoir reprendre k travail?
— Pas tout de suite,, ma bonne femme, un peu de patience \, ie reviendrai. »
L'abbé lui glissa dans la main une aumône discrète, et me dit : « Voilà ce qu'elle y voil de plus clair. Jérôme ne. fi.che plus rien, mais il éveille la curiosité du recteur, et son mal nous vaut une gratification. » Car sa grande bonté n'était pas dupe.
Ou revint à, Croix-Sauveur par le même chemin., en causajciÈ du. mystère des âmes frustes. BlIJes sonil
visilées comme les autres, et les canaux de leur instinct recèlent les larves les plus dangereuses. La tragédie du mal et du bien se joue en dehors de l'intelligence, sur un autre théâtre, avec d'autres acteurs.
La neige recommençait à tomber d'un ciel couleur paille devenu plus profond. Mon compagnon me montrait les pentes de la montagne et m'expliquait que cette couche fraîche, glissant au moindre choc, au moindre bruit sur la couche durcie, est l'origine des avalanches : « Elles sont fréquentes dans notre région. C'est notre forme de naufrages. On prétend qu'en se jetant à plat ventre au moment de la détonation, on a chance d'être soulevé par la masse énorme et molle qui se déplace, et d'échapper à l'ensevelissement. Je n'en suis pas sûr. C'est la mort par l'étouffement et le froid... Aussi, quand le père est eu relard d'une heure en cette saison, la famille commence-t-elle à s'inquiéter. »
Le père Ruilor savait de grands secrets, mais il en savait aussi de petits. Après m'avoir laissé cuver, sinon épuiser mon chagrin pendant une semaine, il s'appliquait à m'en détourner à l'aide de courtes promenades, de récits, de lectures. Quand il saisissait dans mon regard ce désir de ne pas être soulagé et d'en revenir à l'essentiel, qui est la marque des lourds regrets et des graves préoccupations, il appuyait, au contraire, sur l'idée de la
mort, sur l'ombre secourable que la Croix, depuis vingt siècles, projette en nous.
Ainsi je franchis le mauvais passage, aidé par son admirable intuition. La solitude, en nous concentrant sur notre affliction, la rend plus aiguë et plus brève.
Je repris mon pouvoir sur moi-même. Mon stoïcisme retrempé devint fort et souple. Pendant mes séances de chaise longue, je plongeai dans ma personnalité jusqu'à ce point où Tégoïsme se dissipe et cède au sentiment de la race. J'évoquai mes ancêtres. II me parut que, divisés en deux camps, ils combattaient entre eux pour mon salut ou pour ma déchéance et que mon acharnement personnel devait décider de la victoire. A gauche les mous, les tarés, ceux qui s'abandonnèrent; à droite les vaillants et les irréductibles.
État de clairvoyance intime dont je me reposais avec la chaste et délicieuse figure de Blanche. L'amour absent sert à cela : il chasse les fantômes. Il ferme les écluses du passé. Il ouvre celles de l'avenir.
J'atteignis ainsi la fin de février avec des hauts et des bas échelonnés le long d'une courbe de convalescence ascendante. Les affaires de succession de mon père s'arrangèrent sans difficulté par correspondance. Ce lien terrestre me fut utile, en me pliant à de petites besognes.
Les rafales et giboulées de mars, en montagne
3iO U, LUTTE
Gommée attUenirs, soat eapricieusea. Je duB souTeni me retirer dans ma chambre efc mèiDj&. feriner wol fenêtre, à cause de la bourrasque. Aus^ilôi la seBsatioo' que je ne pouvais pius rcsq[)irer na>^étiOuffait. C'était wo: aatee aspect de mon supplice. J'avaâsi déjà franchi tant d'étapes que la prédominance du ffioral suc Lf physique m'était devenue une habitude. Elle me servit grandement. Mon ardear îiBteliecliiielie renaissait. J'avais apporté dans ma valise Montagne eti GorneiJie^ c^est-àhdire les deuîx conlrairesy. celui quL apprend à toat accepter, cehii (|ul conseille de ne rien subir.
Une; œuvre est complète qiuaHd ellie d^uBse de la force, et moni état malaxlil me devenail) ainsi un témoin de la valeur pihdJ:os0phiqjae ou poéliiqRiie.
On n'imagine pas la miultitude. d'idées, oud'appâ;rences d'idées qui naissent d'une méditation de. sept heuresi sur le dos devant un hotizcm de nnontagnes Bieigeuses.
Depuis que j)' allais mieux, que je ne toussais. ptus, que mes fonctions se régulairisaieflt, j'av^ BU)iBs d!efforts à faire et je m'enniuyaisr davantagje^ Il n'y avaitî rien à tirer de ce sauvage Delfiao) que des récits de prouesses athlétiques. Il jugeait toutd'aj^Hès le poids el ce que les manieurs d'hâJtèires appellent l'arrachement. L'abbé avait repris soa traîof-tDraxn^ Je ne pouvais pas lire plus da trois ou quatre heuires. Le reste du< tem>ps je. me rongeais. Ma médî4aiion
LA LUTTE 3i 1
prenaift Blancitie à son lever, à sa sortie du matin. Jle la suivais ju«q5a'au soir à travers ses occupaticws de Parisiefioe charitable, de nièce attentive, de chrétieame, à travers ses song-eries. J-e me répétais : < Elle m'oubliera... »
J'étais rédiait aux conjectures. Je ne savais rien de ses amies, de ses relations. Nous nous étions liés jpar «le principal, par les convictions et les mépris en commun, en négligeant le secondaire qui est awssi le joamalier. De là des trous dans mes essais de reconsti<?iïtion. fl 'avais fréquemté des femmes de febéôfere, du monde et de la rue, écouté et approuvé bien 'des vieilles dames respectables et ennuyeuses. Je ne connaissais guère les jeunes filles. Elles m^étaient bonjours apparues ainsi que des corvées ittoftiles ou des menaces de mariage. Le spécimen de Gefleyiève était exceptionnel et scaTidaleux. Mais plus j'avais approché de tares sociales et plus j'avais besoin de pureté.
li est rare que les gens bien portants aient l'occasionde se juger. Quand cela arrive, ils tournent loiït à leur avantage et la comparaison qu'ils font d'euxmêmes avec leur milieu les excuse. Les malades isolés comme moi ont tout le loisir avec toute la lucidité. Ah ! certes, je ne me trouvais pas beau. Je n'avais jamais résisté à un instinct ni à un péché, et il avait fallu la tuberculose pour me révéler ma - volonté. Je n'avais consacré aux problèmes les plus
pressants que le trop plein d'une ioiagination bouillonnante, mais sans méthode. Je n'avais en somme rien développé, rien réfréné. Je m'étais abandonné aux événements, aux penchants, aux contacts, ainsi qu'un de ces millions de naufragés de l'éternité dans la vie qui perdent la mémoire de l'arche originelle.
Quand j'envisageais les choses par ce biais, je ne regrettais plus mes récentes écoles, ni ce que j'avais tant de fois appelé mon malheur. Il réveillait en moi cet appétit du divin sans lequel l'humain n'est qu'une brute parlante, cette compréhension du miracle qui permet de contempler sans accablement les étoiles.
« Allez, allez, — répétait Ruitor, — je vous vois venir, vous tous les savants, par tous les chemins, ceux qui rechignent et ceux qui s'émerveillent, les bons, les indifférents et les gAtés... vous êtes tous en marche vers Notre Seigneur Jésus-Christ. Vous suivez la trace du sang de l'agneau. Les futurs rois mages seront un médecin, un chimiste et un physicien... Qu'est-ce que vous cherchez? la synthèse... et qu'est-ce que la synthèse? c'est le dogme. Le dixneuvième siècle a éparpillé. Le vingtième siècle unifiera. »