‹ La lutte: roman d'une guérisonChapitre 3 sur 15 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Pendant six jours et malgré tout ce qu'on pouvait me dire, je vécus dans l'attente d'un nouveau crachement de sang, ne pensant à rien d'autre, comme un obsédé. Il m'était défendu de parler. Je ne voulais recevoir personne et j'écrivis un petit mot pressant à Geneviève, la suppliant de garder le silence. Précaution vaine. Tout se sait finalement à Paris, grâce aux domestiques et aux concierges. La tête terrifiée et intéressée du fidèle Grégof io me garantissait son indiscrétion.

Quel changement d'horizon! L'autre semaine j'avais devant moi la vie, l'amour, le travail, l'espérance d'une destinée glorieuse. Maintenant j'étais un débile, menacé de toutes les complications qui guettent le tuberculeux chronique; et d'anciens plans de conférence, des articles entiers de diction-

naire médical, des monographies, des enquêtes d'hygiène, des rapports aux diverses sociétés savantes dansaient dans ma mémoire surexcitée. Le rnédecin atteint l'est deux fois, par le mal et par la connaissance qu'il en a.

Le pire c'était le matin au réveil, quand je reprenais conscience d'une situation trop récente encore pour influer sur le sommeil. Les songes ne ressassent le réel qu'avec un certain retard. Je rêvais de grandes promenades dans la montagne ou dans les bois et je finissais par découvrir une source qui avait un goût légèrement amer... moins amer que mon anxiété alors que j'ouvrais les yeux. Avoir assisté si souvent à la déchéance et à la mort d'autrui, et supporter si mal l'image anticipée de sa propre déchéance et de sa propre mort! Je me croyais un homme fait. Je m'aperçus qu'il subsistait en moi, à mon insu, beaucoup de l'irréflexion enfantine.

Mon maître Coutrat, qui me soignait avec un dévouement admirable, m'avait recommandé de lui réserver ma première sortie. Je devais aller le voir à une heure de l'après-midi, avant sa consultation.

Par un ciel bas, grisâtre, mélancolique, un ciel

d'automne placé au seuil de Tété, je fis à petits pas le court trajet de la rue Saint-André-des-Arts à cette partie du boulevard Saint-Germain qui avoisine la place de la Concorde. Là habite l'illustre guéris-

seur. Que de fois n'avais-je pas franchi cette porté cochére, monté cet escalier avec un paquet à' m observations -» et un robuste optimisme d'homme solide. Ma mine certes n'était pas mauvaise. Je ne cessais de l'examiner au miroir, comme une coquette. Mais — illusion ou prévision — je me sentais fragile au dedans, vite essoufflé et je redoutais cette entrevue. On me fit pénétrer dans la salle à manger. Le docteur était encore à table, en face de mademoiselle Blanche, sa nièce. Ils achevaient de déjeuner. Lui me jeta un de ces rapides regards de clinicien qui délimitent les progrès d'une lésion. Je connaissais bien son sourire dans sa face imberbe d'ouvrier en fia. Elle me désigna gentiment une place à ses côtés. Il me semblait que je les voyais l'un et l'autre pour la première fois. Je m'aperçus qu'elle était belle et blonde, assez grande, avec une voix douce et des veux fiers. On ne me Ûemanda aucune nouvelle de ma santé. Il fut question d'une étude sur les nerfs du c<Bur que préparait Contrat et d'un prochain concert auquel il devait assister, car il était fanatique deBeethoven. La musique faisait sa seule distraction.

Je pris une tasse de café, quoique cela fût peu recommandé, mais chez le magicien les poisons sont permis. Ensuite nous nous levions de table et passions dans le cabinet fatidique :

« Asseyez-vous, mon petit, me dit mon maître. Écoutez-moi et répondez-moi comme si vous n'étiez

pas mon meilleur élève, comme si vous étiez le monsieur qui passe. A cette condition-là, nous ferons en quelques minutes de la bonne besogne. >

il faisait chaud et je tremblais de froid. La solennité de cette grande pièce, de ces bibliothèques, de cette longue table m'apparaissait. Contrat avait une tête régulière. Avant de parler de sa voix nette et basse, il passail dans l'argent de ses cheveux plats des doigts de prélat, soignés et longs :

« Moucher Guisanne, nous venons d'avoir un accident qui est le premier et sera peut-être le seul. Cela nous a effrayé, n'est-il pas vrai, et nous avons lu sur la muraille, en lettres de feu, un mot dont nous appréhendons la menace... »

Je fis « oui » de k tête. Il continua.

« Vous avez trente-cinq ans. Excellente condition pour vaincre; car je ne veux pas vous mentir; je vous ai ausculté soigneusement ; il y a quelque chose, pas grand'chose, mais le tissu pulmonaire est délicat et veut qu'on le ménage. Tout le reste est parfaitement sain. Les antécédents héréditaires pèchent du côté de la maman. Le papa, mon confrère, robuste comme un chêne, est là pour reconstituer l'équilibre. Vous avez eu une jeunesse studieuse, relativement chaste. Votre réserve musculaire et nerveuse est intacte. Vous avez de l'énergie, de la volonté et le désir ardent de guérir, n'est-il pas vrai?

— Certainement, patron.

— Vous avez un ami, bien placé pour la recherche des bacilles, je crois...

— Marcel Norris... il travaille à l'Institut Pasteur.

— C'est cela. Eh bien, dans quelques jours, quand l'orage sera calmé, il faudra lui confier des crachats. D'ailleurs, je l'ai déjà prévenu, afin de vous éviter un récit toujours ennuyeux.

— Que vous êtes bon!...

— Je vous aime beaucoup... C'est pour cela qu'il faut m'écouter et garder la mesure, chose difficile. Ne pas t^op s'inquiéter, se frapper... Ne pas trop se rassurer... momentanément. Laissez-moi vous rappeler l'alphabet : vous avez désormais un ennemi, là fatigue, sous toutes ses formes, surtout la féminine, vous m'entendez bien, surtout la féminine, mais aussi la laborieuse et la morale... Je veux dire celle qui naît de l'appréhension. Vous avez un ami : l'aliment, que ce soit l'air, la viande ou la curiosité des choses ou des gens autour de vous. Ouvrez grandes toutes les portes d'entrée. Fermez à moitié celles de sortie.

— Dois-je changer de climat?...

— Pas maintenant. C'est l'été. Et puis, je suis sceptique quant aux stations thermales. Je n'y envoie que ceux qui me le demandent; je ne crois plus qu'aux stations d'altitude... A part ça, tout se vaut

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OU plutôt rien, n'est très fameux... Je ne vous embêterai pas davantage. Vous en savez au moins autant. que moi. Je vous demanderai seulement de m'apporter votre thorax tous les trois mois environ, pour que je suive de près la cicatrisation. Pas plus souvent. Rien ne déprime comme la perpétuelle attention au mal. »

Je recueillais ces conseils dans mon esprit. Le ton, les pauses de la voix, le regard leur enlevaient toute banalité. Les malades sont légers et changeants, c'est leur pire malheur. Ils guériraient plus souvent s'ils avaient plu» de persévérance.

Comme s'il eût deviné ma pensée, Coutrat reprit en jouant avec le coùpe-papier d'ivoire que nous lui avions offert au jour de l'an :

« La volonté, c'est le contraire de la préoccupation. Elle est un effort momentané mais sérieux, au lieu que la préoccupation est une vaine et constante rêverie... Eles-vous croyant?

La question me parut singulière. Je répondis : (f Je suis à peu près indifférent. Je suis né dans la religion catholique ; j'ai de la sympathie pour les idées de liberté qui sont en elle et qui font un heureux contrepoids au fatalisme matérialiste; mais je ne pratique pas et depuis l'âge de douze ans, depuis que j'ai perdu ma mère, je vous avoue que je n'ai pas prié.

— Ah!... tant pis. — Coutrat s'était levé et Tenait vers moi lentement, comme s'il se parlait à luimême, dans une demi-méditation. — Oui, j'ai remarqué que les croyants résistaient mieux, dans ce cas-là, que les autres. C'est un escalier à remonter... et ils ont une rampe, vous comprenez. Ça vous paraît drôle que le vieux maître vous tienne ce langage. Certes j'ai été un fameux sceptique. Mais je suis en train d'évoluer. Ma nièce Blanche en est peutêtre la cause... ou l'expérience... ou le travail des aïeux en moi... En tout cas votre sensibilité est demeurée chrétienne...

— Sans doute.

— Eh bien, mon cher enfant, mettez-vous dans l'attitude morale qui correspond à l'espoir du miracle le plus souvent que vous le pourrez. Je veux dire, implorez de votre volonté, des forces inconnues, de ce qui vous plaira, la guérison soudaine et radicale... Il y a un état de réceptivité morale pour le bien comme pour le mal, voilà qui est certain, et les tissus n'y sont pas insensibles. Le scepticisme prédispose au délabrement. î

Sur cette formule, le sage me serra les mains, sans me montrer une affection trop apitoyée, me reconduisit jusqu'au vestibule. Justement sa nièce sortait aussi. Nous échangeâmes un salut et un regard. Il y a des éclairs de conjonction où les âmes se pénètrent et se confrontent par la porte ouverte

d'une pruoeUe. J'eus la certitude que tout mon état moral était compris par cette belle jeune fille et qu'elle m'encourageait à la résistance : c'était comme si elle m'eût crié : « Ne mourez point ! » Je me jurai de lui obéir et je descendis l'escalier derrière elle légère et rapide avec le voluptueux étourdissement d'une première promesse.

Sur le boulevard je me dis que j'étais bêle, que je prêtais des figures d'amour à mon énervement... Que faire?... Aucun but ne me tentait. J'étais comme celui qui a quelques heures à tuer devant lui avant de monter dans le train pour un longvoyage. Je pris une rue que je suivis, puis une autre, non au hasard ainsi que je le supposais, mais d'après un dessein obscur. Depuis que Goutrat avait prononcé le nom de Marcel Norris, j'étais résolu à confier mes transes à cet ami sans hypocrisie.

Marcel Norris est en effet un type de consciencieux et de sceptique. 11 ne tarit pas de blagues sur ceux qui introduisent le dogme dans la science et qui plantent des poteaux avec « défense de passer » le long des terrains vagues de l'investigation. Doué d'une imagination magnifique, quelques-uns disent géniale, il se méfie d'elle et s'adonne exclusive ment à la cuisine de laboratoire, aux procédés techniques de coloration, d'ensemencement, de culture. Il dissimule sous des dehors froids et ponctuels une variabilité aiguë. Il feint de mépriser

Tarnitié, l'amour, J'enthousiasme, tout ce qui ne se met pas en schémas.

Ce faux misanthrope était en train de prendre des notes quand je pénétrai dans son laboratoire de l'Institut Pasteur, il me dit sans élonnement, du ton le plus naturel : « Ah! te voilà... Contrat m'avait prévenu que je recevrais prochainement ta visite ou celle de tes crachats. »

La formule malgré tout me fit sourire. Marcel congédia son préparateur, m'engageaàm'assèoir, et je voyais bien qu'il se donnait du mal pour n'avoir pas l'air ému de mon brusque accident. Même il commença par m'entretenir d'une fondation thérapeutique qui s'organisait à ce moment-là : « Qu'en penses- tu?

— Moi, je m'en moque.

Norris me jeta un regard de commisération voilée, puis vivement :

« C'est vrai. Tu as l'esprit ailleurs... Écoute, laissons passer quelques jours, que tout ça se tasse un peu. Alors je me livrerai à mon petit examen et tu seras fixé séance tenante.

— Pourquoi attendre !... Je crève d'impatience... Voyons Marcel, mets-toi à ma place. A trente-cinq ans, lorsqu'on croit avoir doublé le cap de cet erabêtement-là, pincé, arrêté en plein travail. 11 y a de quoi devenir enragé. »

11 faisait a hem ! oui, évidemment », et je com-

mençais à trouver sa placidité un peu égoïste. Quand toutù coup, se levant de son escabeau, il vint avec un geste maladroit et charmant me serrer, me tapoter Tépaule. II cherchait uni», parole consolante, encourageante, et je regardais avec plaisir son visage régulier, son petit nez, ses yeux sagaces, sa forte mâchoire, son front bosselé h la Balzac, concentrés dans un effort affectueux. Il aboutit à un souvenir personnel : « Il y a un an, après certaines manipulations imprudentes, j'ai cru que j'allais avoir la morve et que j'étais fichu. J'avais déjà charge ma seringue d'aconitine, parce que, lu comprends, j'avais peur et je préférais en finir tout de suite. Elle était à côté de moi, là, sur celte table. Je la regardais. Eh bien, tu ne peux pas te figurer comme c'est simple, la mort, quand on n'a qu'un petit geste^ à faire pour entrer dedans.

— Bref, tu me proposes le suicide?

— Cornichon! As-tu donc oublié que rien n'est plus guérissable que la tuberculose... Il nous Ta répété assez souvent, le père Contrat.

— Oui, mais l'obsession morale, le dégoût, le désespoir qui me tiennent en ce moment- ci... i

Marcel réfléchit une minute, ce qui convenait à sa figure sérieuse : a C'est vrai qu'il faudrait pouvoir t'endormir, t'aérer, te gaver pendant ton sommeil et ne te réveiller que délivré. Je n'ose te conseiller l'opium, parce que c'est contraire à toutes les doc-

trînes courantes... et puis c'est le diable de s en débarrasser... Il y a des cas pourtant...

— M'intoxiquer, greffer cet esclavage sur l'autre î Ah non, merci, j'ai assez d'une chaîne.

— Eh bien, alors, figure-toi que lu as une maîtresse embêtante et que tu ne peux renvoyer tout de suite, pour une raison ou pour une autre. Accommode-toi d'elle, fais-lui sa part et pousse-la dehors peu à peu, sournoisement. Cette maladie-là est un être vivant. On peut la tromper et la mettre en fuite. Veux-tu que je te rédige un petit programme?

Je secouai mélancoliquement la tête : « Coutrat, qui a des racines spiritualistes, me recommande d'attendre le miracle. Toi, qui ne crois qu'au jeu des tissus, tu t'en tires avec une métaphore... Faut-il que votre arsenal soit démuni pour que vous alliez chercher ces vieux outils rouilles... »

Norris s'étonnait : « Saperlipopette, tu es agrégé, tu professes, el aujourd'hui que le mal le tient, tu t'exprimes comme un pékin, comme le dernier des ignorants... Tu implores un remède radical... Mais tu le connaîtrais, s'il existait, ce remède! Dire que nous sommes tous les mêmes et que quand je redou- »

tais la morve, je harcelais mes collègues ici comme l

une petite femme neurasthénique... Ah! misère de nous ! »

Ces paroles me firent honte. Je devais m'arrêter sur la pente, ne pas devenir le raseur qui larmoie et

obsède son entourage de récriminations inutiles. Je détournai la causerie et partis au bout d'une demi-heure en me répétant que celui qui porte une grande douleur, une plaie grave, une préoccupation vitale est toujours profondément seul. Le monde actif et tourbillonnant est traversé par un nombre incalculable de Robinsons qui doivents' accommoder tant bien que mal d'un mauvais hôte dans leur île déserte. Hélas ! je devais vérifier de plus en plus Texactitude de cette morose réflexion.

J'avais assez des visites. Je rentrai chez moi plein de perplexité. Ce Norris, avec son vaste esprit, quelles joies avait-il dans l'existence? Il n'était même pas un de ces savants qui se font un dieu de leur labeur et mettent leur foi dans des bouillons de culture ou des sérums. Il demeurait inaltérablement persuadé de la relativité de tout. Il n'avait certes rien d'un primaire. Alors comment voyait-il les hommes? comme une série de clowns dans une farce funèbre, comme un défilé d'automates... Même sans la perspective d'un accès de morve, on comprenait dans ce cas la piqûre d'aconitine... Au fait, pourquoi m'avait-il parlé de l'opium, lui un énergique? Jugeait-il mon cas désespéré ? Mais il ne m'avait pas ausculté.

A ce moment je me tenais machinalement debout devant ma glace et je fus frappé du masque de terreur qu'elle me renvoya. Un autre personnage se

glissait en moi, le malade, avec ses yeux nerveux, ses rides d'insomnie, ce luisant que donne une petite sueur toujours présente. Si je continuais de ce Irainlà, je n'en avais pas pour un an. De nouveau ma carrière détruite, mes projets à l'abandon, lesennuis misérables qui m'attendaient se présentèrent avec force et m'accablèrent.

Je passai quelques jours ainsi dans des alternatives de dépression et de relèvement qui prirent bientôt une sorte de rythme. J'allais rôder à mon labora- ,toire où ce que j'avais en train me parut absurde, puisque je n'étais pas sûr de l'achever. Mon préparateur Kulm n'était pas de la race des Grégorio. Pourvu qu'il pût fumer tranquillement sa pipe, rien n'ébranlait sa magnifique indifférence. 11 ne m'interrogea ni sur mon absence, ni sur ma mine.

D'ailleurs les vacances approchaient et les auditeurs^ requis par les examens, se faisaient rares. Je demandai et j'obtins sans difficulté un congé de trois mois qui devait me mener, avec la prolongation de la fermeture estivale, jusqu'en octobre. Je ne voulais plus m'occuper que de ma santé. Si celle-ci continuait b péricliter, on m'accorderait un remplaçant.

Le lendemain de cette détermination, Marcel Norris m'apporta lui-même le résultat de son examen. J'avais des bacilles, peu nombreux il est vrai, et je compris au changement de son attitude que Contrat lui avait fait la leçon. 11 m'expliqua sa

cote spéciale pour la numération des petits bâtonnets et comment Je correspondais au numéro 1, qui est le taux le plus faible. Je jetai un coup d'œil négligent sur la préparation qu'il voulait me montrer en témoignage. J'avais tellement escompté cette mauvaise nouvelle qu'elle ne me fit presque aucun effet. L'appréhension est bien plus terrible que la certitude.

Pendant cette toute première période d'installation — si je puis dire, — de passage à une nouvelle conscience, mes amis, mes relations, ma maîtresse elle-même, prirent un caractère lointain, effacé, bizarre, comme des silhouettes courant sous un ciel d'orage.

Geneviève, au début, fut parfaite. Ni trop empressée, ni négligente, d'une discrétion absolue, même vis-à-vis de sa mère. La veuve aux statues ne connut la vérité que beaucoup plus tard. Elle accepta sans contrôle le commode mensonge d'une maladie d'estomac qui expliquait suffisamment mon isolement et mes traits tirés. Je contais la même bourde à tout le monde, à commencer par ce falot de Nanard, lequel faisait du zèle, se suspendait à ma sonnette et ne se rebutait pas de l'invariable « monsieur est sorti. »

Or je m'étais mis dans la tête que Geneviève aurait peur de la contagion et s'écarterait de moi peu à peu. J'avais pris mon parti de cet abandon qui

•d'ailleurs eût simplifié les choses. J'y eusse goûté une certaine satisfaction araère. Ceci fit que je Taccueillis assez mal lors de ses premières visites après l'accident. Je lui expliquai, non sans sarcasme, ^ue mon nouvel état exigeait une abstinence amoureuse complète, que nos humeurs s'en ressentiraient. Elle ne se rebuta point. Elle continua à venir deux ou trois fois par semaine, sans faux émoi, sans « mon pauvre pelit... comme tu es pâle! », sans aucune des fadaises que j'appréhendais. Le rôle de poitrinaire mis en romance et en dessus de pendule m'eût exaspéré.

Elle entrait et me trouvait rêvassant, un livre de philosophie à la main. La médecine pure me rebutait. J'essayais d'échapper à la mélancolie par les spéculations abstraites. Elle me tendait ses lèvres, comme avant, sans cette niaise affectation qui a l'air de dire « hein, je suis brave ». Elle me racontait des potins. Elle ne m'interrogeait jamais. Je ne surprenais pas son regard inquiet posé sur moi.

Une seule fois, elle me demanda si j'avais écrit à mon père ce qui m'était arrivé. Je fus étonné de la question : — « C'est qu'il t'en voudra peut-être plus tard de ton silence.

— Ce silence a deux motifs : il n'y peut rien, et je ne veux pas me convaincre de son indifférence à mon endroit. Depuis la mort de ma mère, il y a vingt-cinq ans, mon père n'a plus manifesté à per-

sonne la rpoindre émotion de n'importe quoi. Si les choses s'aggravent, il sera toujours temps de Tavertir. »

Elle murmura : « C'est toi Tindifférent! » Bien que sa mère ne se fût jamais occupée d'elle, elle avait le respect de la famille et le relâchement de ces liens naturels l'attristait. Puis la vie solitaire du docteur Jean Guisanne à Montlôuis, près de Tours, l'intriguait. Elle me répétait souvent que j'étais comme un orphelin, comme « un tombé de la lune ».

C'est un poncif de prétendre que les infirmes sont jaloux. Depuis quinze jours je me considérais comme un infirme et du même coup toute pensée jalouse m'avait quitté. Autrefois les assiduités du vicomte de Fadi — ce même serin dont me parlait Emery de Talloires dans sa lettre, — ses minauderies auprès de Geneviève m'agaçaient violemment. Je n'y eusse plus attaché d'importance. Si la chère enfant avait parfois entrevu le mariage au bout de notre liaison, il n'y avait plus à y songer. On ne s'expose pas, quand on est médecin, à procréer des petits tuberculeux, à faire de la vie avec des germes de douleur et de mort.

Pourtant, quand elle apportait son ouvrage et cousait en face du canapé où j'étais étendu, je ne considérais pas sans mélancolie ses traits si purs, ses magnifiques cheveux, sa ligne de païenne un

iï LA LUTTE

peu penchée. Elle me rappelait Blanche Coutrat avec quelque chose de moins fier, de moins spiritualisé.

11 pleuvait — ce prinlemps-là fut pourri. — Toutes les larmes de la grande ville s'abattaient sur mes vitres. J'ouvrais deux heures par jour, puis trois heures, puis qualre heures pour que la bonne humidité molle pénétrâtmes bronches et aidât à leur cicauisalion. Je gobais des œufs, je mangeais des sardines, je buvais du lait salé afin d'éliminer et de remplacer les déchets de ma lézarde récente. Je me forgeais d'inquiétude et de maussaderie, puis je me délestais brusquement. Alors les choses les plus simples, le^ plus puériles me faisaient rire. Grégorio aUendri répétait sans cesse : « Moussieur va mieux... Moussieur va beaucoup mieux... Ah! si Moussieur était à Napoli... Ce n'est pas en dix jours, c'est en dix minutes que vous guéririez... »

Mais un soir qu'il tardait à mettre le couvert — je dînais seul, c'était là mon meilleur moment, — je me dirigeais à petits pas vers l'office et sans bruit, à cause de mes pantoufles. Je l'entendis qui parlait à la cuisinière et soupirait : « Ah ! le pauvre moussieur. II ne sait pas qu'il est gravement atteint dans le poumon. Moi je connais la chose par Alberto, le domestique du docteur Coutrat... Oh ! la bella, bellissima couronne qu'il faudra porter sur sa tombe ! »

Cette stupide phrase d'un valet me jeta dans le

marasme. Je crus devoir rédiger mon leslament. C'est à celle occasion que je m'aperçus du milieu factice où je vivais. J'avais beau me creuser la lêle, à pari mon père et quelques vagues parents que je ne voyais presque jamais, je ne me trouvais pas de légataire. D'ailleurs il entre de la comédie dans nos actions désespérées. Je m'attendris sottement sur ce papier qui me représentait déjà le char funèbre, je me sentis ridicule et je bâclai cet acte grave d'où découlent tant d'ignominies, auquel s'attachent tant de convoitises. Le fait que je ne pouvais rien laisser à Geneviève, qui m'était bonne dans ma détresse, me révéla la fausseté de notre situation. Pour la première fois sa jolie figure m'apparut ombrée de mon remords.

C'est alors que je me résolus à prendre chaque jour les quelques notes d'après lesquelles j'ai rédigé ce récit. Besogne souvent faslidieuse, que j'ai interrompue, par excès de lassitude et de dégoût, pendant des semaines et des semaines, mais qui m'a aussi parfois soulagé et réconforté.

Ces abréviations douloureuses, plutôt que ce journal, étaient par leur sincérité même le point fixe autour duquel tournait ma volonté meurlrie. Il m'arrivait de ne jeter qu'un mot ou un cri sur la feuille blanche mouillée de pleurs et que froissait ma main brûlante. Combien en ai-je repris au panier, de ces aveux qui me semblaient trop mornes, trop durs.

trop vains! Je n'ai là-dessus demandé conseil à personne. Les autres ne savent pas. On m'aurait dit : a Vous vous énervez... vous augmentez votre mal. > Ah ! les souffrances morales seraient peu de chose si les amis ne s'en mêlaient pas. Gomme si tous les bien portants n'étaient pas des passants plus ou moins pressés devant leur plus cher camarade tombé en travers de la route...

Je me suis aperçu que j'avais la fièvre, à la nuit tombante, par une solitude absolue, en regardant des photographies des musées d'Espagne. On se distrait comme on peut au fond de l'abîme, et ces souvenirs de voyage évoqués par Velasquez et Goya m'étaient doux. Devant l'image des Pileuses j'ai senti tout à coup battre mes tempes, mes poignets... Jusque-là, par superstition, je ne m'étais pas servi du thermomètre... Je le pris et le glissai sous mon aisselle avec l'invraisemblable espérance que je me trompais, que mon imagination me jouait un tour... 38,7... Il n'y avait plus à douter. La petite colonne argentée s'arrêtait bien à 38,7. J'étais sûr de mon instrument. J'avais gardé la maison et la chaise longue toute la journée. 11 n'y avait aucun motif valable pour que j'eusse trente-huit dégrés, sept.

Pourtant mon désir d'une erreur ou d'une cause accessoire était tel que je finis par incriminer quelques gouttes de café absorbées après mon diner, dans la confiance de la digestion. Je fus sur le point

de prendre mon chapeau, de courir chez Coutrat lui exposer le cas. La crainte sourde du ridicule me retint... La fièvre, quoi de plus simple chez un tuberculeux? Les bacilles ne m'avaient pas effrayé. La certitude de la fièvre m'accablait. Elle m'annonçait le début du travail de désagrégation qui allait s'accomplir en moi. Elle signalait l'ennemi dans la place et à l'œuvre. Je voulais chasser de ma trop fidèle mémoire les pages immortelles de Claude Bernard sur les causes morbides de l'élévation thermique. Je n'y parvenais point. Trois fois dans la soirée, comme un maniaque, je repris ma température. A la fin de rage je jetai l'innocent thermomètre par la fenêtre grande ouverte. Ilélas, il y en avait d'autres chez les marchands !

Lé lendemain Contrat me rassura avec une bienfaisante rudesse : « Eh bien, oui, vous avez la fièvre et vous l'aurez encore pendant quelque temps^ même si tout se passe pour le mieux... 11 n'en faut pas gros pour que le sang monte à 38,7... Si je vous sortais mes observations, quelques-unes recueillies par vous... le dix-sept de la salle Saint- Charles, le petit ferblantier roux, hein, il a eu trenteneuf pendant trois mois après sa seconde hémoptysie...

— Sa seconde, patron... mais moi...

' — Oui, votre première, c'est entendu... En quoi cela change-t-il le pronostic? Si vous n'aviez pas de

température du tout, vous m'inquiéteriez peut-être davantage. »

Comme je partais, avec un sourire un peu forcé, il me retint par ma manche. C'est sa familiarité habituelle : t Après tout, Guisanne, si vous êtes aussi « bleu » que ça, essayez de faire comme les i

bleus... Distrayez-vous avec les eaux à la mode, où vous verrez des malades plus sérieusement touchés que vous..., je vous les avais déconseillées d'abord, parce que je vous croyais ferme, mais ma foi elles sont une école de résignation, t^ {

Je vous croyais ferme. Je ne devais pas oublier \

cette phrase. Elle m'est revenue, avec le ton indul- ,

gent qui l'accompagnait, dans mes crises les plus !

désastreuses. Ah! si celle que Coutrat appelait « sa' petite Blanche » avait entendu ce demi-reproche!... Mais elle ne parut point cette fois-là.

Il m'était extrêmement difficile de regarder ma nouvelle situation face à face. Toujours s'interposait quelque figure de camarade frappé comme moi naguère, maintenant au tombeau. Surtout la nuit, avant de m'endormir, alors que la préoccupation pareille à une Furie surgit et mugit près de nous, je voyais défiler un tel et un tel avec leurs changements d'humeur, leurs voix altérées, parcheminées, pleurardes ou trop éclatantes, leurs masques travaillés au couteau, leurs dos voûtés, leurs mains déformées et pileuses, aux ongles bombés, leur dé-

marche ralentie. Les spectres qui se pressent autour des héros de Shakespeare, dans leur tente, au cinquième acte et les enserrent silencieusement comme les anneaux de la destinée, ces larves sont moins effrayantes. La tragédie de la déchéance physique avec ses arrêts et ses reprises, ses siècles d'obsession, ses minutes d'oubli, son ciel uniformément noir, l'immobile tragédie intérieure dépasse en intensité toutes les fanfares de l'amour et de l'ambition contrariée. Sur le canapé, le lit ou la civière, plus de cabotinage même sublime, rien que l'attente de l'Inévitable.

Encore par bonheur j'avais de quoi vivre, j'étais seul et je ne faisais pas de clientèle. Que deviennent les infortunés phtisiques qui doivent continuer à se débattre parmi les tracas du pain quotidien et de la famille, ou ceux qui, médecins praticiens, auscultent leurs clients en toussant? Cette perspective me faisait frémir.

Sur ces entrefaites j'eus deux visites, très différentes, qui s'imposèrent à moi malgré ma profonde misanthropie. Elles demeurent enchâssées dans ma fièvre et dans mon chagrin.

La première fut celle de Mouilleblanc que Grégorio m'annonça avec tendresse : « Etienne n'a qu'oune mot à dire à moussieur... — Qui ça? » — La physionomie du maréchal-ferrant avait complètement disparu de mon petit guignol intérieur depuis

ma rude aventure. Au moment même, le colosse flasque entrait sur les pas de mon domestique. Évidemment il sa:vait quelque chose, car une curiosité compatissante brillait dans ses yeux naïfs. Mais il ne mi'interrogea pas. Le peuple a de ces délicatesses. Il venait me parler de lui.

D'abord il fit mille façons pour s'asseoir, comme s'il eût dû salir ou briser tous les meubles. Finalement il se plaça de biais sur ma chaise la plus précieuse et la plus légère, et tournant sa casquette entre ses doigts bronzés par le travail :

« Docteur, je me crois guéri... c'est-à-dire que voilà dix jours que je ne tousse presque plus et que je n'ai plus chaud dans mes draps. Alors Caroline m'a dit comme ça...

— Mllç Balkan... Elle est donc revenue? y>

L'amoureux incorrigible eut un demi-rire du coin de la bouche qui me blaguait en se blaguant soimême et découvrit des crocs gâtés :

« Caroline m'a dit comme ça : si t'irais voir le bon docteur Guisanne, pour qu'il t'ausculte. Parce qu'au cas où tu n'aurais plus rien, rappelle-toi qu'c'est un chapeau et un manteau qu't'as promisd'offrir à ta payse. »

Les yeux ardents d'Etienne Mouilleblanc, la riioiteur de son front et de ses mains luisantes démentaient suffisamment ce pronostic optimiste. Pourtant une sorte de pari intérieur — plus égoïste

encore que celui de la belle Caroline — me poussa à le questionner.

— L'appétit est bon... tout à fait?

— Ça, oui, docteur. J'remange ma côtelette de veau à moi tout seul, et s'il y a une assiette de haricots avec, je ne dis pas non.

— Le sommeil?...

— J'dors comme une souche. Quand il m'arrive des fois encore de transpirer, c'est rapport que je suis trop couvert. C'est qu'aussi la môme est frileuse.

— Au mois de juin, frileuse, la môme? Ça n'est pourtant pas une négresse!...

— Ah! pour sûr que non... J'vous en réponds... Trente et un... trente-deux... trente-trois... trentequatre.

Tout en parlant le gars avait enlevé sa veste et son gilet et offert à mon oreille son large dos pareil, pour la voussure et la fêlure, à une malle qui commencerait à se défoncer.

Il devait avoir, au sommet du poumon droit, une caverne de la grosseur du poing, où sa voix résonnait comme dans un chaudron garni de papier. Alentour le tissu était durci, sclérosé, imperméable à l'air. Je le voyais comme si je l'habitais. Il était étonnant que de telles lésions fussent compatibles avec une apparence encore présentable. Je haletais, épouvanté, comme le condamné écoutant massacrer

derrière une porte son compagnon qui le précède. J'en oubliais d'arrêter le pauvre diable, lequel comptait toujours, sans se lasser : « Cent dix-sept... cent dix-huit... cent dix-neuf...

— Halte!...

— Eh bien, docteur?...

— Je n'ai pas fini... Ne bougez pas... » Maintenant la curiosité scientifique luttait en moi avec le trouble personnel. Je comparais ce grand corps dévasté à ces saules qui ne vivent plus que par récorce. Sa parole semblait me venir d'outretombe. Cependant il s'impatientait.

— C'est-il que je ne suis pas guéri? »

J'hésitais, je l'avoue, à le détromper. Un peu plus

tpt... un peu plus tard... Au moins il aurait l'illusion d'un complet retour à la santé et il s'en fourrerait jusque-là de cette belle fille qui faisait son rêve. 11 se rhabillait lentement, attendait l'arrêt avec un air de moins en moins gouailleur, presque inquiet.

« Oui, Mouilleblanc vous êtes à peu près guéri.. • Il ne reste plus par-ci, par-là...

Mais déjà il m'interrompait, fou de joie, me soufflant avec sa reconnaissance une boijne grosse ha- Jeine au vin rouge :

« Ah! merci, docteur !... Ça c'est une consultation, une vraie... Quand j'ai vu que vous vous taisiez... Mais non, c'était pour mieux savoir... Bon sang de

bon sort ! C'est grâce à vous. . . si, si. . . Sans vous je ne serais plus là. Je me serais brûlé le tempérament. J'aurais bu, j'aurais fait la fête, et houp! un beau matin plus de Mouilleblanc... Ahl ce qu'on va cogner le fer !... Et puis, voyez-vous, c'est très possible que j'épouse Caroline à cette heure. »

Il allait vite en besogne, l'animal. Sa joie, basée sur mon mensonge, commençait à m'être pénible. Je me débarrassai le plus vite que je pus de sa tumultueuse gratitude. Mais encore sur le palier il voulait à tout prix emmener Grégorio boire un verre à son miraculeux rétablissement.

Gomme il descendait l'escalier, chantant les louanges du docteur avec accompagnement de jurons joyeux, le vicomte Emmanuel de Fadi montait. Grégorio n'osa point lui opposer son monotone « monsieur n'est pas là ». C'est ainsi que je dus accueillir par surprise cet insupportable gentilhomme.

Insupportable, car il réunit deux défauts qui généralement s'excluent : la neurasthénie et le contentement de soi. C'est un niais qui se donne de l'importance, avec une voix caverneuse, un corps mince que prolonge un long cou, une tête rectangulaire ornée d'une barbe noire vernie. Quand il parle , de sa manière intarissable et unitonale, sa pomme d'Adam monte el descend ainsi qu'un ludion, écartant son sévère faux col. Il est esthète, snob, philanthrope, donneur de conseils pour polils jeunes gens et dames mûres,

fondateur d'un système, « le colportage mondain », <jui doit distribuer l'instruction à tous, et auquel on ne comprend rien. Il habille ses fermiers en jardiniers Louis XVI. L'expression « en beauté > ou € de style » revient sans cesse dans sa conversation. Avec cela, il se croit très malade, délicieusement malade, infiniment précieux et menacé, change de régime chaque semaine et harcèle d'interrogations sur son teint, son rein, sa langue, Viviane Ghaveu, actrice vampire qui a accepté de vivre avec lui, parce qu'elle le croit sincèrement moribond. C'est un vrai couple de sabbat qui jouit d'une certaine considération sociale, attendu que Padi est riche et que Viviane récite bien les vers... surtout les alexandrins morbides de Baudelaire.

— Bonjour, comment allez-vous? » me dit le vicomte de son creux le plus engageant. « On m'a affirmé que vous étiez malade. . .

— Bah, un simple rhume des foins... compliqué de gastrite. El vous, mon cher, ces insomnies?

— Je viens de les soigner à Beaulieu... Talloires ne vous a donc pas écrit?... Il devait le faire...

— Il ne l'a pas fait. — J'ai l'habitude de mentir à Fadi, même quand cela est inutile. Il nie plaît de fausser ainsi les potins dont il s'alimente. — Gomr ment se porte-t-il, le glorieux Emery ? i

— Mal, très mal — le gentilhomme adore les fâcheuses nouvelles. — Minna Sem achève de le

détraquer complètement. Ils respirent de l'éther ensemble. Vous savez que son frère à lui est mort fou.

— Diantre, vous êtes joliment pressé! Talloires est neurasthénique comme vous. C'est la rançon de son magnifique talent. Mais j'espèrequ'il nous enterrera, vous et moi... »

Emmanuel de Fadi ne sait pas rire. Il ouvre sa bouche, met sa main devant, renverse un peu la barbe en arrière. . . Il ne sort aucun son. Son masque demeure moriie et figé. Je voulus le tirer d'embarras :

a Comment êtes-vous revenu si vite^... puisque le climat vous convenait... Vous auriez dû vous attarder.

— Il y a trop de poitrinaires à Cannes et en général sur la côle. Je suis tellement impressionnable que leur aspect seul me brise les nerfs. Viviane, au contraire, les aime beaucoup. Elle se relève la nuit, à l'hôtel, pour les écouter tousser et gémir..., Elle a toujours été originale. »

Je l'aurais giflé avec plaisir. Je me retins et lui fis avouer qu'il craignait furieusement la contagion. II en vint à l'objet de sa visite. Il souhaitait un buste de sa maîtresse Viviane par Irma Fleuré. Il attendait de moi que je m'entremisse pour lui obtenir un prix d'ami... car l'avarice parachève son caractère... Il.tombaitbien!... Je manifestai une surprise extrême.

— Comment cela!... Je ne vous savais pas gêné.

Ce mot arrêta net Tascension de la pomme d'Adam. Il eut du mal à avaler sa salive.

— Gêné!... certes non... Je viens encore de m' acheter une automobile et de consacrer dix mille francs à mon œuvre du « colportage mondain ».

— Eh bien alors... payez donc comme tout le monde,... c'est tellement plus chic. »

Cet argument lui sécha la langue et j'eus pendant une bonne minute l'amusant spectacle de son débat intime. J'entrevis qu'il n'était pas fâché de se rapprocher de Geneviève à la faveur des séances de pose.

Il ne me quitta qu'une demi-heure plus tard, après des histoires sans intérêt. Elles sortaient d'entre ses grosses lèvres comme les interminables phylactères des personnages de rébus. Je ne l'écoutais plus, attentif au premier bourdonnement de ma fièvre vespérale, qui tournait autour de moi, telle une grosse mouche méchante.

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