‹ La lutte: roman d'une guérisonChapitre 4 sur 15 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Sur mon cahier de notes, je lis ceci : « Quatre juillet... Ciel clair et chaud, mais vide d'espérance. Cinquante-neuvième jour depuis Taccident. Pas de récidive. Atonie. Inappétence. Insomnie. » Je me forçais pour manger. Cela tenait sans doute à la température étouffante. Je me forçais pour me lever quand sonnaient onze heures du matin. Je me forçais pour faire ma toilette, écrire une lettre, ouvrir un livre. J'étais comme tombé au fond d'un trou à parois lisses avec des pantoufles de plomb. Je regrettais de ne pas souffrir physiquement. C*eût été au moins une occupation, Je ne toussais plus. Je ne dépérissais pas. Mais la fièvre du soir ne cédait point.

Contrat et Norris, à tour de rôle, me conseillaient la campagne, le grand air. Je leur répondais : « Et

l'ennui?... » J'ai toujours aimé les exercices physiques, la pêche, le canotage, la bicyclette, la marche, la natation. Ils m'étaient interdits, naturellement : « Vous vous installerez chez votre père, en Touraine, au bord de la Loire... Vous respirerez bien. Vous aurez de Tappélit. Le temps passera. La petite plaie se cicatrisera. Tout reviendra à l'état normal. > Les aî-je assez entendues, ces phrases classiques, prononcées sur un ton engageant ou bourru !

Quelquefois je regardais Norris pendant son exhortation, et il se taisait, pris de honte : « Allons, mon vieux, continue la ritournelle. Pourquoi pas un petit coup de sanatorium, pendant que tu y es... On fréquente là des dames charmantes. On est allongé. On flirte... C'est un thème de roman à la mode... Rien ne m'interdirait, à moi qui suis docteur es diverses sciences inutiles, de recueillir chez ces marchands de soupe au microbe quelques curieuses observations... Est-ce que tu prétends, toi aussi, me traiter en « bleu » ?

— Ah ! tu n'es pas un malade commode.

— C'est ce que je me répète tous les matins. Je m'incommode joliment moi-même. »

Le tour des « indications » qui conviennent au débutant dans l'art difficile de la tuberculose est vite fait. Là, comme dans les autres branches de la médecine, un amas considérable de volumes et de

monographies ne donne qu'un résidu de bon sens. Immense est la bibliothèque, petit est le conseil profitable.

La nouvelle méthode, imitée des Allemands, consiste à ouvrir des instituts pour ces problèmes de guérison qui ne relèvent que du génie individuel. Or le génie ne se décrète pas. Non seulement les instituts ne le suscitent point, mais ils Tétoufferaient s'ils avaient prise sur lui. Toute coupole est un éteignoir. C'est exactement comme si Ton fondait une Académie pour former des Balzac ou des Hugo.

Quand j'exposais ces choses à Contrat, il clignait malicieusement des yeux et, d'une bouche grave, plaidait les circonstances atténuantes :. « La thérapeutique était en progrès. Les derniers travaux de Behring.., » Alors nous éclations de rire, Norris et moi, et voyant son éloquence inutile, il finissait par faire comme nous. Si l'on en croyait le charlatanisme moderne, tous les maux seraient guéris depuis longtemps. Celui-là, qui ne sait pas un mot de bactériologie, a trouvé le traitement pastorien du cancer. Cet autre, qui n'en sait pas davantage, lui conteste sa fausse découverte et tire de sa protestation une réclame en faveur de son bistouri. Il n'y a pas de semaine que n'apparaisse un nouveau sérum. La semaine suivante tue ce sérum-là, en imagine un autre cent fois supérieur^, et tout aussi inefficace.

« Voyez-vous, patron, tant que le médecin ou le clinicien est debout et vaillant, tout à son affaire, il a une psychologie de chercheur, et aussi de faiseur de dupes, — si le mot vous paraît trop fort — de créateur d'illusions. Mais que ce même savant tombe dans les brancards et il verra les choses sous ua autre aspect. C'est l'état d'âme du blessé sur le champ de bataille, opposé à celui du conquérant. Moi présentement je suis le blessé. Marcel et vous êtes les conquérants. Des espaces infinis nous séparent. Je n'aurais jamais cru que le bacille de Koch différenciât aussi profondément les bons dooteurs. »

Le cher patron passe ses vacances en Savoie, à Annecy, avec sa nièce. 11 habite pendant deux mois une belle villa d'où l'on a la vue des montagnes et du lac. C'est une ouverture sur la poésie. Car il est un des derniers Lamartiniens. Marcel ne quitte guère l'Institut Pasteur. Il aurait trop peur qu'en son absence on ne mît du désordre dans son laboratôire.

« Gomme cela je t'aurai sous la main pour ma prochaine hémoptysie. »

Je plaisantais tant qu'ils étaient là. Dès que la porte se refermait, j'étais ramené aux choses sérieuses ainsi que par une main invisible. Je m'apercevais que je ne leur avais demandé aucun des renseignements qui me paraissaient indispensables.

LA LUTTE Gl

Nombreux et divers sont les poisons moraux que nous élaborons quand nous nous replions sur nousmêmes. L'introspection est unie perversité. J'ai toujours pris en grippe au bout de peu de temps ceux qui expliquent à tout venant leur caractère et vous assassinent pendant des heures — de précieuses heures — avec des « voilà comment je suis... je suis un drôle de corps... j'offre cette bizarrerie que... ». J'ai envie de leur crier : « Mais non, mais non, vous n'êtes pas si curieux ni si individuels que vous vous le figurez. Le trait moral le plus délié est toujours tiré, comme le trait physique, à quelques milliers d'exemplaires. »

Eh bien, mon mal me faisait glisser dans ce travers. J'ai dû terriblement fatiguer ma pauvre Geneviève de mes doléances, de mçs remarques au miroir. Elle était trop indulgente pour m'en avertir, mais je la surprenais de temps ik autre qui se retenait de bâiller. Je n'en continuais pas moins, comme un vieux professeur, avec un acharnement féroce.

Elle ne pouvait échapper que par la fuite. C'était l'époque où Irma Fleuré partait pour sa propriété de Bellevue. Sa fille l'accompagna. 11 n'y eut pas d'adieux déchirants entre nous, d'autant mieux que nous avions toute licence de nous revoir à volonté. Pourtant je me sentis plus seul et je m'enfonçai plus profondément dans mon égoïsme.

J'avais fait venir une balance afin de me peser périodiquement. J'étais auparavanlà72 kiloselpendant assez longtemps je me maintins aux environs de 68, ce qui est un symptôme favorable, net, que Ton aime bien à enregistrer.

La fièvre était maintenant fort légère. Un soir même elle ne se montra point. Sa disparition dûment constatée me causa une joie rapide et profonde. La nuit était douce, engageante, jetée comme une écharpe de dentelle noire sur les jardins des environs. Je pris mon porte-monnaie, mon paletot, et descendis Tescalier comme un voleur, sans trop réfléchir, avec l'ivresse inattendue d'une velléité que je prenais pour une décision.

Dans la rue Saint-André-des-Arts des enfants jouaient. L'atelier de Mouilleblanc était fermé. Où promenait-il sa chère Caroline et son poumon creusé? En quelques pas je fus au boulevard Saint- Michel. Mes jambes étaient peu solides, mais ma tête aérienne — il n'y a pas de terme plus juste, — exaltée, résonnait de tous les bruits du dehors, de toutes les conversations frôlées. Je me faisais l'effet du prisonnier délivré. Je m'assis à la terrasse d'un café, relevai mon collet et bus un bock amer avec une délectation ineffable. De temps en temps je tâtais mon pouls et m'assurais qu'il ne s'emballait pas. Les voitures découvertes me tentaient. J'eus aussi l'appétit fugace d'une pilule d'opium, d'une

piqûre de morphine, d'un petit verre, d'un stimulant quelconque, surtout d'une fille.

Des filles... Il n'est pas difficile d'en trouver au quartier Latin, dans la nuit d'été, en juillet, alors que l'approche des examens rend les étudiants laborieux et inattenlifsà leurs plaisirs. Je remontai le boulevard. Je croisais des couples qui chantaient, s'accompagnant sur des guitares imaginaires. Il n'y a rien de bête comme la jeunesse des villes et des écoles quand elle lâche son trop plein de vapeur. Elle me parut charmante, fantaisiste. J'arrivai rue Monsieur-le-Prince. La porte d'une brasserie transformée en bar était ouverte. On apercevait à l'intérieur, avachie devant un verre de porto, une de ces fausses Italiennes du faubourg parisien, qui ont la peau fraîche, des yeux noirs et le front mangé par des cheveux noirs. J'entrai ; je m'assis en face d'elle. Je m'informai si elle attendait son amoureux. Elle me rit au nez carrément et chercha dans ma poche une cigarette avec des doigts charmants, longs, aux ongles sales. J'embrassai ces doigts qui sentaient le sucre et l'eau grasse. L'hôtel meublé était à côté, avec sa lanterne louche et ses chambres si canaillement voluptueuses. Se décider n'était presque rien... pourtant la décision me parut un poids et d'autant plus lourd que je le soupesais davantage.

Au fond je redoutais les suites de ma sottise. Les yeux de Ninette, — c'était son nom — clignaient

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devant les miens avec malice, cependant qu'elle écendrait sa cigarette au rebord de la table. Jamais je n'ai senti plus vivement mon désir à droite et ma crainte à gauche. Celle-ci l'emporta. Je jetai un louis dans la soucoupe et me sauvai, comme si ce robuste animal souple et blanc eût été la fièvre en personne.

En rentrant chez moi, pesant et morose, je me demandais mélancoliquement si ce serait désormais ainsi...

On ne trouve pas l'oubli quand on le cherche. Il tombe en nous à son caprice, comme le souvenir. Pendant trois fois vingt-quatre heures, sans raison, sans lecture, sans diversion venue du dehors, j'oubliai ma préoccupation constante.

J'avais besoin de rire, de chanter, d'écouter et de tenir des propos frivoles, de fréquenter des gens sans importance. J'allai surprendre Yénardel chez lui, rue Laffiile. Il a son appartement à l'entresol, son atelier au cinquième, et tout le jour il court de l'un à l'autre, de la visite au tableau en train, comme un gros rat.

Sa concierge, qui me connaît, me cria de la loge : « à l'entresol! » Il était à sa table, en effet, très affairé comme à son ordinaire, écrivant à des dames, évidemment vierges et toutes selon lui du plus grand monde, pour accepter leurs invitations. Le plus beau désordre régnait dans cet élé-

gant capharnaiim. Des photographies de danseuses et de comédiennes ornées de dédicaces étourdissantes traînaient sur le guéridon, la cheminée, dans des soucoupes, en haut des potiches : « A mon vieux a Nanard... Au protecteur, au confident... Souve- « nir des Sables-d'Olonne... En redescendant des « Grands-Mulets, ah, ouf!... Éponge ta calvitie, « Nanard, car j'ai bien chaud... D'Etretat au Pari- <^ sien forcené... Voilà comme nous sommes à « Trouville... » Les murs disparaissaient sous les toiles signées Henri Yénardel. C'était généralement une vue de la campagne, le soir, avec une petite maison éclairée, une forme de paysan, de chien ou de brouette au premier plan. Or ce stupéfiant paysagiste ne sortait presque jamais de Paris et il exécutait ces œuvres de chic, d'après les impressionnistes à la mode, Monet, Renoir, Cézanne ou Sisley. Dès qu'il m'aperçut :

« Ah! te voilà, ça n'est pas malheureux, depuis le tempe que ton Grégorio me répond que tu es sorti... Il paraît que tu as eu de la gastralgie... Moi aussi, je crois que j'en aurai bientôt. Quelle mine me trouves-tu? Regarde ma langue. N'est-ce pas qu'elle est un peu blanche? C'est la faute de la poularde Albuféra de cette sacrée Saint-Alvèdre. »

Ce personnalisme me fit plaisir. Nanard ne remarquait en moi aucun changement. Je m'assis et écoutai allègrement la gazette de la société polie

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depuis les deux mois que je gardais la chambre. Il y avait eu un début très intéressant à l'Opéra : une petite danseuse absolument intacte, timide, potelée, € un ange de Greuze ]>, amenée par sa maman, reconduite par son frère, car elle habitait loin, tout en haut de la rue Lepic.

— Hé hé, c'est un quartier dangereux pour la vertu.

— C'est bien cela qui est admirable — reprit le îrros avec son sourire candide. — Elle résiste à toutes les tentations. Elle s'appelle Nanie, Nanie Barbois. Xanard, Nanie, ra va ensemble. Où donc ai-je fourré son portrait? »

Ensuite il fut question d'un bal masqué et costumé qui devait avoir lieu prochainement chez Viviane et Fadi, dans leur splendide installation de la rue François 1*'. Celte redoute dite « des Parisiens d'été » agitait YcnardeL II projetait un déguisement seizième siècle. Il m'assura, non sans malice, que Geneviève serait de la fête, en dogaresse. Elle l'avait promis. Enfin Emery de Talloires et Minna Sem revenaient tout exprès pour cette solennité.

— Et toi, Pierre, en quoi seras-tu?

— Moi, en gastralgique du douzième siècle...

une surprise...

Dans le fond, je trouvais drôle que Geneviève, qui prétendait me raconter tout, ne m'eût pas parlé de oe mirifique projet.

Quelques jours après, la fièvre ayant repris, il m'arriva de confier ma détresse à Emery de Talloires en personne^ venu pour me consulter sur une série de médicaments nouveaux. Il était assis en face de moi dans mon cabinet, près de la fenêtre ouverte, discutant avec animation, tirant de la poche de son veston des toutes petites bouteilles coiffées à l'allemande. Avec sa tête régulière, sa moustache drue, son gros cou, il avait l'air, de loin, d'un commis-voyageur, mais de près je discernais les rides de son beau front et la pénétralion aiguë de son regard. C'est ce regard qui me fit parler. A un moment, il apostropha la vie embêtante « à cause des machins ici et là » — il voulait dire des maux physiques, — et qui pourrait être si belle.

Je lui pris la main et comme un enfant je me mis à sangloter. Il devina une confidence et murmura bien bas : « Allons, dites », sans curiosité littéraire, à la façon du médecin qui encourage à une confession difficile.

Je lui racontai tout, avec éloquence. Cette situation retournée du médecin étalant sa plaie devant le neurasthénique ne paraissait pas le surprendre. Il passait les doigts dans sa moustache et faisait de petits gestes courts que j'interprétais. « Oui, oui, jç connais ça. Ah, pauvre bougre, tout à fait comme moi... » Cela me faisait du bien de ne garder aucune retenue. Force de l'imagination I je le supposais,

ce romancier impressionnable, beaucoup plus fraternel et ouvert à ma douloureuse histoire que mon maître et que mon ami. Par métier il descendrait en moi et participerait i ma peine.

Quand j'eus achevé, il hésita à m'embrasser. Puis cela lui parut bête. Je compris qu'il cherchait à se débarrasser de ses souvenirs médicaux; car il lisait toutes les nouveautés scientifiques, épiant lui aussi les progrès de son .mal. Il lui vint ceci, après quelques minutes d'une réflexion qui oscillait entre sa propre détresse et la mienne : « La crainte est pour vous ce qu'il y a de pire. Commencez donc par vous délivrer d'elle.

— Sans doute, mais par quel moyen?

— Parbleu. » — Il joignit le pouce et l'index de la main gauche et approcha d'eux sa main droite comme pour une piqûre imaginaire.

J'avais compris. Lui aussi ce frénétique, comme le sage Norris, me conseillait le poison du rêve volontaire, la morphine. Je fis « non » lentement de la tête, puis je répondis : « Cela ferait deux détresses au lieu d'une. »

A cette phrase il reconnut mon espérance d'une guérison totale et rapide. Alors il n'insista plus, mais je gardai l'impression très nette qu'il usait en secret de drogues diverses quand ses terreurs morales le reprenaient.

Un aveu en amène un autre. Il changea de sujet

et me fit l'éloge de Minna Sem. Elle était selon lui un philosophe, un conquérant, une vicieuse, une sentimentale, un poète et une enfant. Deux grandsducs avaient vainement sollicité ses faveurs. Elle traitait ses amoureux moins bien que ses chiens, mais un sourire de ses lèvres cruelles compensait tout. Musicienne avec ça, férue de Wagner, de^ Claude Debussy, et pas romanesque pour un sou. « Elle ne me parle jamais de mes contes... Quelle ivresse I Ce qui lui plaît en moi, c'est la brute, le canotier. »

Il fut convenu qu'au mois de novembre nous ferions tous les trois une croisière dans la Méditerranée : « Ça achèvera de vous guérir. Elle vous admire beaucoup. Elle connaît tous vos travaux de physiologie... Ah, la garce! »

Le soir du balFadi nous avions rendez-vous chez Vénardel avec Emery de Talloires et Minna Sem. Geneviève avait profité d'une de mes minutes d'optimisme pour me persuader de l'accompagner : c Ça te décarêmera un peu. Viens donc. Comme cela, tu ne seras pas jaloux et nous partirons de bonne heure. > J'avais cédé avec la permission de Norris. J'étais en Pierrot, parce que c'est le plus simple. Geneviève était en dogaresse, délicieuse; elle déployait toute sa chevelure d'or et de cuivre. Une carapace de perles fausses commençait à ses seins découverts en carré pour finir aux genoux. C'est un

charme quand la molle douceur du corps féminin est contrariée par des pierreries et comme gainée dans une armure. Sa maman en Catherine de Médicis, sobre et décente, je dois le dire, nous attendait en bas dans l'automobile. Nous hâtions la toilette de Nanard qui avait emprunté à l'Opéra un abject seigneur des Huguenots. Emery de Tallôires en roi Lear — toujours la préoccupation de la folie, — boudait dans sa barbe blanche, assis sur une chaise, parce que Minna Sem n'arrivait pas.

« C'est insensé... elle m'avait affirmé qu'à onze heures...

— Patientez donc, cher ami — ripostait Nanard — vous avez l'air d'un vieux monsieur en chemise qui a la colique.

— Et vous d'un hanneton japonais, Nanard. »

On riait. Il faisait chaud. D'écœurants parfums venaient du cabinet de toilette très éclairé. Je toussai et sentis dans ma bouche, une gorgée de sang.

Pierrot ne peut pas devenir pâle, mais on remarqua ma brusque stupeur. Je me précipitai vers la cuvette et j'attendis. Il ne vint rien de plus. Je tremblais de tous mes membres. Geneviève était auprès de moi.

Le croirait-on, ces amis, cette femme ma maîtresse, n'eurent qu'une idée : ne pas manquer le bal. Avec la lucidité de la fièvre, je compris que tous

leurs efforls convergeaient vers cet unique but : me rassurer vite, envoyer coucher le gêneur, et courir à leur stupide plaisir : « Maman va vous prêter Tauto,.. Ce ne sera rien, c'est déjà fini... Sucez de la glace; à cette heure on n'en trouve qu'en réveillant les charcutiers... Veux-tu que je t'accompagne? Ils m'attendront. » De quel ton cette offre engageante! La dogaresse, le seigneur, le vieux roi, me poussaient dehors à qui mieux mieux avec leurs conseils brusques comme des bourrades. Ils étaient grotesques, exaspérants, ignobles. Je saisis mon paletot; sans serrer aucune main, sans m'excuser, le cœur plein de dégoût, avide de tromperie et de vengeance, je m'enfuis, dégringolai les quelques marches, m'enfournai dans un fiacre et murmurai mon adresse au cocher à travers mon mouchoir en tampon sur ma bouche.

Pendant le trajet mes lèvres acres répétaient : € Ahl les cochons... Ah! les cochons. » Il est des minutes où l'humanité, l'amitié, l'amour nous ouvrent leurs antres et leurs précipices pleins de lan'es gluantes. Emery qui quelques jours avant... et cette gueuse de Geneviève... etNanard l'idiot, lé mousquetaire de cent kilos... C'était cela mon mi- Heu... je m'appuyais sur ces âmes légères et sur d'autres de la même frivolité ! Excellente colère qui me détournait' de mon crachement de sang. Rendu à domicile, je sonnai en vain Grégorio. Il se donnait

de l'air lui aussi. Il était peut-être au bal Fadî costumé en patron, en phtisique. Las de ne pouvoir crier les invectives qui sautaient de ma rage comme les grenouilles d'un puits, je me jetai sur mon lit, rabattis mes couvertures et dormis douze heures de suite du sommeil de Pierrot furieux.

Le résultat fut que quarante-huit heures après je prenais le train pour Monllouis. Il ne me restait plus que mon père à éprouver. Dans le désert humain un seul fruit rafraîchit et il est rare. Les pèlerins altérés le nomment la tendresse.

Je n'avais pas revu depuis le jour de Tan celui que les paysans tourangeaux appelaient, en roulant l'r, « l'bon docteur Jean ». Ils ne disaient jamais le docteur Guisanne. En montant en wagon, dans le ténébreux sous-sol de la gare d'Orléans, je me rappelais amèrement mon dernier trajet, ma gaîté d'alors, mes espérances de travail et de succès. Un même décor fait cruellement jaillir la différence d'âme. Puis je rêvais d'un être qui serait tout à moi, qui ne m'abandonnerait pas pour courir à un bal costumé, auquel je donnerais à la fois amitié, admiration et amour. Cet idéal avait les traits fins de Blanche Contrat.

11 me fut impossible, par contre, d'évoquer la physionomie de mon père. Nous ne connaissons plus ce que nqus connaissons trop. Il nous reste de nos parents un portrait tout moral, une inflexion de

voix, une impression enfantine. Nous n'avons pas sur eux — et c'est leur privilège — les mêmes précisions que sur les autres.

Le village de Montlouis, au-dessus de la Loire desséchée, était comme suspendu dans les flammes implacables du mois d'août. Que le cœur humain est bizarre! Je n'avais prévenu personne. Le cocher ne pouvait donc m'attendre à la gare. Et cela me fit de la peine qu'il n'y fût pas. La vérité est que je préjugeais de l'indifférence paternelle.

Le coq familier chantait dans la petite cour. Le chat se sauva selon l'usage. Le chien vint à moi avec son accueîîlant museau. La vieille servante qui hachait des légumes me salua. Mon père n'était pas encore rentré de sa tournée de consullation. Je m'assis dans le salon frais et l'attendis.

Sur le piano qu'on n'ouvrait plus jamais il y avait un grand portrait de ma mère, morte elle aussi de la poitrine. Elle était là, jolie et triste^, sans apprêt, telïe que dans les nimbes de ma mémoire... Elle nous avait quittés quand j'avais dix ans. La coupe de sa robe était lointaine... Lointain aussi le désespoir que j'avais eu à ce moment-là. Mais l'odeur moisie du salon me reportait à mon enfance, et je sentis flottante autour de moi une atmosphère de respect et de prière.

Un bruit de pas..., voici mon père. 11 est petit, avec de beaux cheveux blancs, une courte barbe

blanche, un viâage atleaiif que }}m toujaurs cra sévère. N(m& nous embrassons. Il m'a re^rdé et son œil piofessionnel a vite d^élé qae quelque chose de dramatique se passe en moi. Nous sortons. Sous Fallée de tilleuls où jouent les.disqiues d'or découpés dffBS le feuillage, je lui expose ma lamentable, ma nouvelle situation.

S'il fut ému, il ne le montra guère. Il répétait : « Ah ! ah ! y> de son ton bref, et tous les dix pass'arrêr tait comme pour assembler le& réflexions qui naissaient en lui de mon récit. Cependant ma gorge se serrait et une fâcheuse petite toux illustrait masinoérité. Je vis qu'il écoutait ceAte toux. Il me prit la main. Je murmurai : c Ce n'esi pas l'heure », faisant allusion à ma fièvre. 11 répliqua : « Ce n'était pas pour ça ». Puis, comme nous étions médecins l'un et lîauU^e et que l'un et l'autre nouis adorions maman, je lui parlai de l'hérédité. Il secoua la tête :

« C'est une chimère, l'hérédité dans ces ©aslà... tout au plus une prédiafHosition btenvagu^.. mais ta pauvre mère n'a pas voulu se défeadre. Sa trop chrétienne résignation l'a désarmée. Il faut lutter, loi, tu es si jeunie... >

Il insista sur le mystérieux pourvoir de la voilante , dont presque personne ne sait l'étendue. Je rapprochais son langage de celui de Contrat. Il était moins idéaliste et plus net. Différence de teisnpératnent : « J'ai ici, de l'auitre côté de la. Loire, un. brave fier-

mîer qui YÂt depuis vingt on s avec une alaxie doitt serait mart en six mois n'importe (fuel Parisien. Tioute ScOdi idée, commie il dit, c'ei&t de ne pas céder. Il fait chaque malin irne promenade de deux heures en lançant les jambes. Il s'ol)stine à continuer i^an esistenne normale. Il se force à dormir, à manger, à rire. Il sacre un peu au moment des douleurs fulgurantes, puis se remet à travailler... Il traite sou mal en liardant, ainsi qu'un créancier qui ex?igerait son dû et qu^^il décDurage. s>

 vingt lieues à Ja ronde le docteur Jean passait pour un guérisseur. Sa fortune personnelle lui permettait de distribuer les remèdes gratis ; on prétendait aussi qu'il savait des mots et des manigances. Sa sorcellerie consistait à regarder son malade en même temps que la maladie, à ne pas généraliser. L'attraction c'est le piège des sciences néelles, des sciences inexactes.

Venu pour une semaine à Montlonis, j'y restai quinze jours. Il n?ôtait plus question de tuberculose, mais je me sentais observé dn matin au soir par un esprit sagace et inventif. Cette surveillance, qoi m'eût jadis horripilé, me donnait un puéril espoir. Je me prenais à imaginer que mon père réaliserait, sans mon propre effort, le fameux miradii. Il devait bien cette résurrection au malheureux qu'il avait créé.

Je me couchais de très bonne heure et, en passant

devant sa chambre, je voyais sous la porte la lumière de sa lampe. Donc il travaillait, cherchait et trouverait. II ne me venait pas à Tespritque je pouvais collaborer avec lui. C'était la confiance de ma prime jeunesse dans Tomnipotence paternelle qui me ressaisissait avec l'ambiance. Je dormais dix heures d'affilée et je profitais de la ferme voisine pour me gaver d'un lait admirable, crémeux, doux et blanc comme la convalescence.

Un après-midi, vers les six heures, j'étais descendu avec un livre jusqu'aux ensablemenis de la Loire. Les arches d'un viaduc où passe la voie ferrée découpaient la splendeur du soleil couchant, enchâssaient cet or fluide dans la pierre. La cloche de la vieille petite église tinta comme la parole d'un ange au milieu de l'air transparent. Avec lenteur, ainsi qu'une fleur se déplie sur l'ordre secret de la croissance, quelque chose de religieux, à goût de fidélité et d'imploration, apparut, s'entr'ouvrit, grandit au fond de ma conscience frémissante. La beauté de la lumière en fuile était moins vive que cette intime éclosion... Une main de femme sur le cœur nu. C'était beaucoup plus suave encore et tel qu'une approche spiritualisée. Je n'avais pas la fièvre. Mon pouls était tranquille. Cela venait bien delà vie.

Dans l'instant de cette béatitude, je la subis sans réfléchir. Ensuite je songeai que ma mère s'était souvent promenée sur cette plage, qu'elle y avait

prié et pleuré, que sa foi sereine y durait encore. A la fin d'août je me lassai de celte existence rustique. L'ennui entrait en moi et je le redoutais comme le pire dissolvant de mon courage. Mon père n'insista pas pour me retenir, mais dans l'étreinte de l'adieu, plus affectueuse qu'à l'ordinaire, il me répéta ce seul mot : « la lutte ».

Mon indifférence étail telle que je ne faisais pas suivre mes lettres. Je trouvai rue Saint-André-des- Arts plusieurs billets affolés de Geneviève. Depuis l'alerte chez Vénardel jene lui avais pas donné signe de vie. Elle m'implorait, m'invectivait, essayait d'exciter ma jalousie en me vantant l'intelligence et le charme de Fadi. Le vicomte accompagnait Viviane à Bellevue pour les séances de pose. La veuve aux statues et lui s'étaient entendus quant au buste. Pauvre Geneviève! Elle n'était guère éloquente et il fallait une oreille exercée pour percevoir l'accent de sincérité à travers les pages qu'elle écrivait de sa longue écriture poinlue. Je répondis une vingtaine de lignes vagues où je m'excusais sur mon voyage en Touraine et ma santé.

Elle accourut, força ma porle, et ce fut une affreuse scène de reproches que j'écoutais en comptant les minutes, attentif seulement à ne pas m'émouvoir ni me mettre en colère. J'étais si détaché de ma maîtresse, si préoccupé d'autre chose que je n'essayai même pas de lui expliquer ce qui s'élait

passé en moiaouâ la blouse ensaoglanlée de PieiToL La rupture sentimentale précède toujours la rupture effective. Nos déterminations intimes marchent avant leur expression en gestes et en paroles : « Que t'ai-je fait?... J^e l'aimais tant, i^ Elle répétait oes phrases classiques, assise en face de moi, ou dressée, ou marchant à grands pas... et moi je là regardais comme un spectateur au théâtre, profondément séparé d'elle, ennuyé seulement de sa vaine insistance.

« — Enfin dis-nyoi que tu ne m'aimes plus. > Non certes^ il m'eût fadlu expliquer pourquoi et eille ne m'auraitpas entendu. « Je t'ai dcmué mon honneur, ma jeunesse». . ;». Je pensais à un tel et un tel auxquels elle avait fait, avant moi, les mêmes présents, à Fadi qui la consolerait, à la légèreté irrémédiable de sa conduite et de son cœur. « Tu as joué de moi, misérable! » Elle renversa une potiche sur laquelle d'ordinaire elle mettait son chapeau. Cela fit un bruit pareil à un éclat de rire, mais elle ne se détourna point de son double but qui éUiit soit de m'exaspérer, soil de m'altendrir.

Je sentais que le moindre mot sorti de mes lèvres allongerait d'autant ce douloureuix débat. Le -silence fait du vide et de l'espace. Il est le seul couteau chirurgical pour ces sortes d'amputation morale. Et il ne laisse pas de vilain souvenir.

Quand elle en fut aux sanglots et aux adjurations.

je m'émus moi aussi, mais pour un autre raolif. Uffe angulière transposition me faisait croire qu'elle pleurait sur moi, sur mon mal et sur ma misère. Elle s'y trompa, la malheureuse. Elle se jeta à mes genoux, m'entoura de ses bras, et je voyais en elle une héroïne qui souhaitait de m'arracher à la mort. Cette involontaire hypocrisie nous mena jusqu'au soir, cahotés et meurtris l'un et l'autre.

Je craignais qu'elle ne restât dîner. H n'en fut rien. Mais les femmes ont une telle horreur de l'évidence et de l'irrémédiable qu'elle me quitta presque rassurée. Je fermai la porte sur elle, excédé, comme on tourne la dernière page d'un livre qu'on ne relira plus jamais... Et c'était de sa faute après tout. Que ^nccachait-elle mieux sa frivolité !

Enices pages de crise el de fièvre, j'ai juré de dire toute la vérité, ainsi qu'au tribunal des faits : Caroline Balkan vint me consulter le lendemain sur ce point délicat : pouvait-elle sans danger conli-

nuer de couclier avec Etienne Mouilleblanc, demeurer la maîtresse d'un phlisique? Elle répétait en se dandinant : « J'ai peur de rien, m'sieu Tdocteur, mais j'ai peur de ça. »

Elle était vraiment belle dans son corsage noir décolleté à cause de la chaleur, avec ses cheveux d'un rouge métallique, sa bouche effrontée, ses yeux inquiets et son cou gras. La tentation me prit de l'ausculter pour voir vivante et palpitante la ligne

de ses bras et de son buste. Elle se dévêtit en quelques secondes avec des pâlies agiles et blanches de couturière. Certes Mouilleblanc n'était pas à plaindre. Cette lille ne connaissait qu'une chose, mais de science sûre : le sursaut de la bete dans l'homme. Puis son odeur de foin mouillé acheva de me tourner la tête. Je poussai l'examen si loin qu'on ne se réveilla qu'une demi-heure après, sur mon lit, moi terrifié par une imprudence qui aurait pu me coûter cher, elle avec un rire un peu las:

« Eh ben, si Etienne se doutait de ça... » Pendant qu'elle se rhabillait, je la rassurai sur les conséquences de sa cohabitation avec le maréchal-ferrant: « C'est un élève des hôpitaux qui m'avait dit que ça s'attrapait. » On eût cru qu'elle venait de prendre un bain, tant elle était peu émue et sans mémoire. Elle me fit part d'un projet de mariage avec Mouilleblanc qu'elle avait gardé pour le bouquet. Je la félicitai. Elle ne rougit pas, me promit qu'on m'inviterait à la noce et partit sur un bon baiser de la payse à son pays.

Caroline Balkan était une passante de la rue et pourtant cette, petite débauche me laissa un goût de remords. Je resiai couché pendant deux jours, écoutant avec mélancolie le bruit lointain du marteau de l'amoureux. Ce Vulcain familier se mêlait dans mes rêves à la terreur du crachement de sang, à la bonne odeur de la gueuse.

Dans mes pires moments de malaise et de dépression , une petite voix insidieuse commençait à me murmurer à l'oreille le conseil de Talloires et de Norrîs : « Pourquoi n'essayerais-tu pas de l'opium, qui t'aiderait à franchir ce mauvais passage? »

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