‹ La lutte: roman d'une guérisonChapitre 5 sur 15 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

A la fin de septembre, je pesais un peu moins de 67 kilos et j'avais 38,5 tous les soirs. Cependant, j'étais plutôt moins frappé qu'au début et fort habile à trouver des raisons anodines à l'aggravation des symptômes. J'attribuais ma diarrhée persistante tantôt aux fruits, tantôt à l'eau, mes sueurs nocturnes à la chaleur; ma toux avait sans doute une origine nerveuse. Ma faiblesse tenait au manque d'exercice.

Dès à présent, je dois insister sur les pernicieux conseils et les ridicules interprétations que me soufflait la maladie. Elle cherchait son bien, c'està-dire ma ruine, avec une remarquable ingéniosité, et poussait ses racines empoisonnées dans mon moral.

J'examinais minutieusement mon écriture et mon

visage. De ce côté-lâ, rren de cftanjé. J'écoutais ma voTX comme celle d'un autre. J'analysais surtout mes fantaisies; je les repoussais, puis quelquefois je leur cédais brusquement, tout en les sachant dangereuses.

Depuis j'ai réfléchi à ces choses, et je crois bien que Toptimisme et le pessimisme se succèdent automatiqjiement dans l'être, ainsi que deux clés qui changeraient tous les airs. La douleur et l'angoisse ne sont pas continues. Elles ont leurs rémissions et leurs pauses.

Sur les conseils de Norris, je pratiquais des piqûres d^eau de mer. Elles relevaient mon énergie; mais je faisais aussitôt mauvais emploi de celle-ci, de sorte que le bénéfice était perdu. Mon plus grand piège était cette pensée : « Puisque tu es fatalement condamné, profite au moins de ce qui te reste à vivre. Comme tu regretteras d'avoir gaspillé tes derniers jours dans les soins, les soucis et les remèdes! »

Voici un exemple du traquenard morbide. Depuis une dizaine de jours, je vivais en moi-même comme dans un désert, couché quinze heures sur vingtquatre, essayant de lire des ouvrages scientifiques ou philosophiques, que je refermais bientôt en bâillant. Je n'avais eu comme distraction qu'une malle visite d'it^nra Fleuré, envoyée en ambassade par sa fille, à demi consciente de la stupidité de son

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rôle, assez gênée. Bref, au bout d'un quart d'heure de « que devenez-vous?... Pourquoi ne vous voit-on plus à Bellevue? » les reproches avaient dégénéré en discussion esthétique. Cette femme, incapable de sérieux et de dignité, finissait — suprême malice — par me demander ce que je penserais d'un mariage de Geneviève et de Fadi. J'encourageai vivement ce projet, et elle me laissa saisi de dégoût.

Sur ces entrefaites, je reçus un mot de Yénardel me conviant à une petite fête montmartroise en compagnie de Fadi, Viviane et de la chaste danseuse Nanie Barbois. Le gros égoïste se rendait compte qu'il avait eu des torts envers moi, et cherchait à les réparer.

Il était stupide, dans mon état, d'accepter cette soirée fatigante. Pourtant je m'en réjouis et^fus exact au rendez-vous, sept heures et demie, taverne de la place Blanche. Je m'étais injecté de l'eau salée avant de partir, pour être en train.

Je n'avais pas fait attention au post-scriptum de la lettre : // y aura une surprise... Cette surprise, c'était Geneviève. Elle s'était fait inviter, espérant sans doute un replâtrage. Elle m'accueillit avec un charmant sourire. Elle présidait, ayant en face d'elle Nanard, à sa droite Fadi. Viviane Chaveu me faisait vis-à^vis. Nanie Barbois, jeune personne blondasse , effrontée mais insignifiante, [montrait

au vicomte ses dents blanches et son minois de caniche infidèle.

Dès le potage, je m'aperçus que Viviane s'intéressait vivement à ma sanlé. C'est une excellente diseuse, une comédienne médiocre et une imagination faisandée. Elle aime les plaies, les infirmes, les moribonds. La neurasthénie de Fadi ne lui paraissait pas assez complète. Sans doute attendaitelle la dernière séance de pose chez Irma Fleuré pour se détacher d'un amant qui gémissait, mais n'empirait pas. Étrange personne, avec ses jolies mains pointues, son leint pâle, ses yeux rapprochés d'un nez trop long et trop fin et ses cheveux plats mal coiffés!...

On dit des bêtises. Vénardel, nous trouvant légers, abaissait de temps en temps ses paupières roses et remplissait le verre de sa danseuse avec un geste respectueux. Quand il parla de la reconduire à sa mère de bonne heure, l'aimable enfant éclata de rire. On comprit que cette mère avait des moustaches, une culotte, même une casquette, et n'en voulait pas trop aux messieurs riches qui payaient bien.

Le reste de la soirée se perd dans un nuage. Je

me vois assis entre Viviane et Geneviève, serrant

tantôt l'une, tantôt l'autre, au milieu de la fumée

des pipes, dans un boui-boui de style chatnoiresque.

J'entends le creux insupportable de ce raseur de

Fadi expliquant son colportage mondain à la

peli;e B^rbois. Des ombres chinoîses d'actualité se poursuivent sur un transparent, au son d*'un piano aigrelet.

Ce qui est sûr, c'est qu'à minuit je rentrai chez mai juste à temps pour remplir de sang ma serviette et ma cuvette. C'était mon troisième accident depuis le mois de mai. Moins grave que la première, pire que la seconde, cette hémoptysie me prouvait nett< ment la. marche régulière de la maladie et m'arrachait à mon rêve de cicatrisation progressive.

Nous ignorons en général ce qui détermine nos actions les plus importantes. J'envoyai Grégorio réveiller le pharmacien avec une ordonnance de morphine — solution au centième. Dès qu'il fut de retour, je m'injectai d'une main encore frémissante deux seringues Pravaz, c'est-à-dire deux centigrammes de poison dans le gras de la cuisse gauche.

Ainsi je pris contact avec mon tyran. Certes jamais servage ne s'annonça plus doux et plus légor. Une délicieuse ntiusée me chatouilla la gorge, tandis qu'un frisson tiède parcourait mes veines. tPeus honte de ma crainte et de ma rage. Je sonnai Grégorio et le rassurai sur mon état. 11 fallait qu'il en prît l'habitude. Je guérirais plus lentement si je Hsais l'inquiétude dans ses yeux. Il m'écoutait avec un ceriain ébahissement; mais quand j^ëus mis un louis dans sa main loyale, il me déshabilla et

me coucha avec une tendresse quasi palernelie : « Oh bon, excellent moussieur ! Toute ma chair^ je la donnerais pour vous faire oune oreiller de santé! »

Je restai immobile entre mesrdraps, sous la lueur amie de la veilleuse, cependant que toutes choses s'arrangeaient pour le mieux, selon ma luinde prévision. Ce crachement de sang serait le <ierniei\ 11 ne me laisserait pas faible et d<îsemparé comme les précédents. Après un voyage en mer, où je conlinuerais à loisir le système de Teau salée, ce serait le rétablissement complet, la cure ra<iicale. J'épouserais Blanche Contrat. Nous découvririons peut-être en collaboration, Contrat, Marcel Norris et moi, le sérum antituberculeux tant cherché. Mes anciens projets me revenaient en foule. Tous les problèmes scientiflques m'apparaissaient coinme très simples, leurs solutions à moitié trouvées. Je n'apercevais plus aucun obstacle entre mes désirs et leur réalisation.

Ces calmes joies et leurs perspectives me menèrent jusqu'à quatre heures du malin. Les penduhîs sonnaient ma guérison dans l'appartp'.ment silencieux. Je ne toussais pas. Je croyais n'avoir pltis la lièvre. ATaube, et -comme les oiseaux s'éveillaient dans les jardins du voisinage, je m'endormis.

Le lendemain je me sentais tout à fait remis. C'était merveilleux. .Sans Je dépôt rouge que j'avais

gardé, pour Texaminer, au fond de ma cuvette, j'aurais pu croire à un cauchemar. Néanmoins, de crainte d'une récidive, je m'offris encore deux centigrammes de morphine.

C'était avant le déjeuner. Il me paraissait prudent de changer l'heure afin de dérouler, dès le début, l'habitude. Depuis bien longtemps, je n'avais mangé d'aussi bon appélit.

Puisque tout se passait si bien, je résolus d'user encore le jour suivant de l'admirable poison, puis de laisser s'écouler vingt-quatre heures. Au bout de ce temps, piqûre. Trente-six heures de repos. Repiqûre. Cessation momentanée du remède.

Je suivis mon programme de point en point. 11 me paraissait aisé, avec un peu' d'attention, d'échapper au péril de l'intoxication chronique. D'ailleurs il n'est pas niable qu'une très sérieuse amélioration caractérisa cette période enivrante. Je respirais largement. Plus de sueurs. Mon moral était comme délivré des chaînes de l'inquiétude. La gaîté, la pitié, la bienveillance se remettaient à fleurir sous la fonte de mon égoïsme. 11 me semblait revenir au printemps de l'âme, reconquérir la fraîcheur sentimentale. Je donnai rendez-vous à Geneviève.

J'implorai son pardon pour ma grossièreté. Je fus tendre, persuasif. Elle me quitta, convaincue qu-e je l'aimais encore et que je renonçais à elle par délicatesse, pour lui permettre de « faire sa vie »,

comme elle disait. Pendant cette entrevue je n'avais cessé de lui vanter la finesse et la philanthropie de Fadi. Ajouterai-je que, pour m'encourager à ce faux sacrifice, j'avais eu recours à ma seringue Pravaz.

Je transcris ces détails d'après mes petits cahiers de notes. Mais je dois tenir compte de la singulière hypocrisie vis-à-vis de moi-même qui me poussait, les premiers temps, à omettre une piqûre sur deux. Il est si cruel d'attendre, pendant toute une semaine, le bien-être complet, ineffable, la voluptueuse confiance dans l'avenir. Aussi j'abrégeais le délai. Mon attention, absorbée par le flacon libérateur, devenait distraite , pour le reste. De là de nombreuses lacunes dans ma mémoire, comparables à des trous successifs dans la trame des journées et des nuits.

Ma propension à l'opium, mon avidité était telle qu'après une phase d'abstinence volontaire j'enfonçais seulement l'aiguille dans ma cuisse sans appuyer sur le piston. Pendant quelques minutes, je restais ainsi à savourer le < pas encore », à méditer sur l'ineffable langueur, sur le manteau d'optimisme somptueux qui allait tout à l'heure recouvrir mon mal. Puis je pressais légèrement, et les gouttes bénies entraient en moi, dans ma pensée comme sous ma peau, et le souci vaincu s'enfuyait.

Il m'est resté le souvenir d'une conversation avec

Norris, qui date de cette époque. J'étais allé Caire un tour à mon laboratoire, constater que Kulin accomplissait très mal son service, laissait rouiller les instruments et croupir les cobayes. Marcel m'avait présenté mon remplaçant. Jamais je n'avais eu .taat envie de travailler et même de rqprvendre mes cours. Cependant quelque chose me disait que c'était là une velléité, que je n'étais pas capable d'un effort réel.

Après cette visite mélancolique, nous allions nous promener le long de l'allée qui surplombe rhôpital de la Pitié, derrière le labyrinthe. Elle évoque immédiatement le Micfaelet de Ma Jeunesse embirasé d'amour et de génie et déjà aussi éloigné de la précision qu'il le demeura jusqu'au bout. Je me taisais, parcourant des yeux ces fenêtres grises derrière lesquelles on tousse et on meurt. Octobre commençait, les arbres jaunissaient par endroits. Marcel, inaccessible .aux saisons, m'exposait les motifs que j'avais de croire à un rétablissement prochain : plus d'accident. Les bacilles diminuaient. La fièvre rétrogradait. Enfin je reprenais de l'entrain à l'existence, de l'activité intellectuelle.

Alors je lui déclarai nettemenit que je faisais un peu de morphine et j'ajoutai : « C'est toi qui me l'as conseillé^ la première fois que je suis allé te trouver à l'Institut Pasteur. » 11 me regarda avec étonnement. 11 ne se rappelait plus ses paroles. C'est le garcoa le plus changeant de la terr^, sous des

dehors stables £t têtus. Il m'exhorta. à la prudence, si possible à la jcessatiou. Pour couper court et comme il m'agaçait,, je ré^pliquai : « C'est bo», j'y renoncerai quand tu ne verras plus rien de suspect dans mes crachats. »

Coutrat m'invitaà dîner. Nous n'étions que quatre dans>la salle à manger moyen âge : lui, sa nièr.e et Tabbé Gilbourgeon, colosse éloquent et barbu aux gestes de bonté. En nous mettant à table j'eus Tintuitionquece prêtre était pour quelque chose dans la quasi- conversion de mon maître ei q<u'il jouerait un rôle dans ma vie.

11 m'était impossible de ne pas regarder Blanche Coutrat; &es yeux d'une limpidité souriante, parfois un peu moqueurs, attiraient les miens. 11 y avait ejiire eux une entente secrète. La causerie prit tout de suite un tour d'extrême abandon, presque confidentiel, comme si les quatre personnes réunies là se connaissaient intimement et depuis longtemps. Ces atmosphères n'ont lieu qu'avec un vif courant de sympathie irraisonnée. Alors on se livre sans nulle méfiance. Il semble que la sincérité, j'entends la profonde, devienne un devoir de politesse.

L'abbé Gilbourgeon avait une voix singulièrement e^^pressive, une de ces voix chargées d'humanité où l'on entend le père et la mère et d'autres intonations «encore derrière eux. Mon oreille aiguisée en goûtait toutes les nuances. J'aimais déjà Blanche,

c'est certain, quoique je ne l'eusse pas vue plus de trois ou quatre fois pendant quelques minutes. Cette parole sans fausse onction, sans apprêt, vibrante et persuasive, plus d'un missionnaire que d'un prédicateur, faisait un accompagnement délicieux à la force de ma tendresse. Elle suscitait la maîtrise sur soi, ce que le prêtre appelait € l'ange gardien », c'est-à-dire le pouvoir mystique de préserver l'âme des atteintes du corps.

J'ai toujours respecté cette vieille dualité des théologiens comme un symbole infiniment supérieur à la confusion des matérialistes. J'abondai dans le sens de l'abbé. Il m'en récompensa en me parlant avec une incroyable chaleur de son ami le père Ruitor.

C'était un moine sécularisé qui vivait en solitaire en pleine montagne, à deux mille mètres d'altitude, sur la route de Briançon au Lautaret. Aidé d'une famille de chiens de la race célèbre du Saint-Bernard, il sauvait depuis quarante-six ans tous les voyageurs égarés dans la montagne. Il partait le soir avec son bâton, par la tourmente des neiges d'hiver, et rapportait quelquefois sur son dos un vivant qui devenait en chemin un cadavre.

11 connaissait, ce père Ruitor, les mouvements des glaciers comme ceux des âmes, les plantes alpestres comme les sentiments. Il guérissait le mal quel qu'il fut, vice, entorse, athéisme. Il prenait

de temps à autre un pensionnaire, atteint dans l'esprit ou dans la chair, lui infligeait une cure mystérieuse et le renvoyait libéré, bénissant le Seigneur, converti :

« Avant d'entreprendre une tâche importante, — ajoutait modestement Tabbé Gilbourgeon, — avant d'implorer le ciel, de braver le maître du péché, je vais toujours trouver le père Ruitor. Il reverse en moi du surnaturel. Il me munit. Quand je le quitta, au bout de huit jours, j'ai la force de soulever les rocs énormes qui gardent la porte de sa maison. C'est une action... comment exprimer cela, musicale. Il a déposé un hymne en moi et je ferais mouvoir les pierres à la façon d'un Orphée chrétien. »

Coutrat, qui fut sceptique, écoutait avec attention. Blanche avait croisé des mains parfaites et je devinais en elle l'enthousiasme. C'est alors que je prononçai presque malgré moi ces mots discordants : « Guérit-il aussi la tuberculose, votre thaumaturge? »

— Sans doute, monsieur, si l'on monte vers la foi. Car est délivré par en bas celui-là seul qui se libère en haut. Le miracle n'a pas deux routes.

— Il est atteint — ajouta Coutrat en me montrant avec une certaine brusquerie, puis pour réparer — « mais très légèrement ».

Il y eut un silence. L'aveu d'une maladie devant une femme est aussi pénible qu'un affront. Mais je jure que je vis une buée pitoyable et secourable dans

les beaux yeux de Blanche, et elle murmura tendrement : « 11 faut guérir,, monsieur Guisanne. » Son ap,pui sur oes mots « il £aut » paraissait rengager, elle, pour Tavenir.

A partir de là^, Tidée d'union jainle à celle de guérison fut dans Tair. Les humains réunis ne parlentjptas de ce qu'ils veulent. Us parlent toujours de ce qu'iis désireraient laire. C'est ainsi que la présence dkine tlolte éternellement au-dessus des conciliabules des athées.

Il y avait certainement en moi dès cette époque quelque parcelle de raison qui se défiait de la morphine, puisqu'après le dîner chez mon maître, tout enflammé par le récit de l'abbé Gilbourgeon et l'encouragement de Blanche Contrat, je m'imposai un jeûne de six jours. D'ailleurs le poison ne Bie manqua point et je soupçonnai les auteuns qui se sont occupés de l'opiomanie d'avoir noirci exprès le tableau. Je les lisais avec curiosité depuis l'aïeul Quincey, le lettré au laudanum des brumes de Londrf^s, jusqu'au tout moderne Erienmeyer. Av«zvous jamais connu un ouvrage poétique au technique, qui ait retenu quelqu'un sur la pente d'un vice ? Même quand il a avalé une bibliothèque, il ne sait rien celui qui n'a pas subi. Pour bien soigner, le médecin devrait avoir passé par tous les maux.

Or i4 advint que mes symptômes, n'étaatplus endormis par l'opium, se réveillèrent plus graves «t

plus pressante. Jte me remis à tousser, à cracher, à avoir chaud ïe soir, à respirer dîfficiliement, à maigrir et à perdre l'appétit.

Le malaise le phis insoùleuable, c^est l'attente du crachement de san'g, l'idée fixe que dans (|uelques minutes il va déchirer le poumon et faire rutiler la vie au dehors. Il y a là une abomination comparable à un assa«.<inat qui se renouvellerait. On devient incapable de penser à autre chose. J'ai essayé de toutes les distraclions. Qu'est-ce qui pourrait bien vous distraire d'un poignard dirigé contre votre poitrine, détourner votre regard' de cette pointe immobile, prête à vous transpercer?

Eh bien, j'ai passé cinq heures de suite — je les ai comptées — lia tête entre mes mains, les yeux sur un roman que je n'entendais pas, avec cette terreur sans nom. Je croyais graillonner. Je sentais le flot monter vers ma gorge, je tâtais de ma langue Todieuse amertume métallique. Illusion... mais pfas atroce que la réalité, et qui finit par la faire souhaiter comme une délivrance. .

C'est après cette séance-là que délibérément je repris ma seringue et demandai un bon, un lopl apaisement à six centigrammes de morphine. Je me disais : « Cette dose de retour, cette folie d'enfant prodigue me permettra de gagner du temps. Et puis zut, on verra après, v

En plein bien-êtte de ma piqûre, l'intelligence

envahie déjà par ma sensibilité comme une morne contrée où 'retentit l'alarme guerrière, je vis entrer Emery de Talloires.

Grégorio Tavait annoncé sans doute et je n'avais rien entendu, tout occupé de ma santé qui me revenait par ondes concentriques. C'était une impression de bain tiède. '

Emery de Talloires, lui, sentait l'éther. Ce qui fit que, poussés chacun à la bienveillance par nos drogues respectives, nous nous adorions véritablement. Il m'expliqua, avec des yeux brillants et une élocution surabondante, que nous ne devions plus nous quitter. Sa maîtresse, non, pas tout à fait, mais sa presque maîtresse, l'incomparable MinnaSem, partageait sa violente sympathie pour moi. Un grand yacht, la Titania, était loué. Dans quinze jours, si j'y consentais, nous nous embarquerions tous les trois à Marseille, puis de là Gibraltar, Tanger, Alger, la splendide Méditerranée avec son miroir bleu lamé d'or, au lieu du grisâtre Paris de novembre.

€ Vous travaillerez, mon cher, ne craignez rien. Nous travaillerons, car j'emporte à bord le manuscrit d'Entre ses mains. Au besoin on vous aménagera votre laboratoire dans une cabine. Nous en avons six et royalement installées. Il vous viendra là, entre le ciel et l'eau, des idées que vous n'auriez pas sur la terre ferme, des inventions-mouettes, aux courbes

hardies. Le soir — notez ceci, vous qui êtes un artiste — Minna nous jouera du Debussy sur le pont, Guisanne, sur le pont... On amarrera le piano à un mât. Car nous avons voile et vapeur. Nous sommes mixtes. Ah les bougres de beaux machins que j'écrirai là, si vous y êtes, avec le stimulant de votre cher génie à côté du mien... Et elle, la rosse, comme je la tiendrai !... On ne s'esquive pas, on ne se refuse pas sur un bateau. D'ailleurs on n'en a pas envie. Tout y est complice de frénésie, jusqu'à Tétroitesse des lits bretons... La volupté flottante, il n'y a que ça ! »

Sur le chapitre des prouesses amoureuses Emery était intarissable et hâbleur. Je ne l'en trouvai pas moins délicieux et j'acceptai sa proposition avec reconnaissance. Il ne cessait de me répéter en riant que nous serions là tout portés pour les injections d'eau de mer. Car lui aussi traitait sa neurasthénie par cette méthode et il en rabâchait comme de tout nouveau remède.

A ce moment il se rappela ce que je lui avais confié de ma maladie, L'éther lui faisait la mémoire courte. 11 tenta aussitôt de me faire croire que sa négligence était voulue et tout amicale, qu'il n'avait cessé de s'inquiéter de ma santé depuis le fameux bal chez Fadi. Il en résulta un amusant bafouillage auquel je coupai court en affirmant que je ne m'étais jamais si bien porté.

€ C'est comme moi », déclara-t-il vivement. Il

m'énumëra les gigots' qu'il avalait, les beateilles de via qu'il dépêchail dan» son estomae^de caontchoue. Utie seule chose Tagaçail, sa myopie acc^rapa'g^e dfiin peu dé strabisme. Mais son oculiste lui affirmait que ce léger défaut tenait à la trop grande ra^ pîdilé de son accommodation. Tout en parlant ainsi il' appuyait sur ses paupières des doigts fébriles^ ©fc je' remarquai son alliance modem style, sans doute un cadeau de Minna Sem.

Vers la mi-octobre eun lieu le mariage de M'ouil*leblanc et de Caroline Balkan. Je n'y assistai pas, mais je sus par Grégorio — momentanément fort intime avec l'ouvrier poitrinaire — que c'avait été « ouae magnifique cérémonie, avec oun banquet de trente couverts, de la mousique et des danses-. Pauvre Etienne a bien toussé avant le dîner. Mais ensouite le Champagne Ta guéri et, s'il n'a pas pu chanter au dessert, moi moussieur, je l'ai remplacé. Tous ils ont applaudi «Founicula », mêmelegomecierge, ce sale gomccierge qui me déteste... »

H riais de tant de naïveté, comme si je n'avais pas aussi mon Champagne, en solution dans une petite bouteille, à l'aide duquel je croyais me guérir.

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